Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Caraïbes

La danseuse Christiane Emmanuel n'arrête plus de rebondir. Ancienne élève du Sermac puis étudiante à Cuba, elle y revient comme professeur. Un parcours fait de passion mais aussi de difficultés, pour continuer à avancer dans son pays où elle a choisi de rester pour pratiquer son art. En dehors de l'espace de danse, elle oublie sa souplesse et son franc-parler en raidit plus d'un. Pas d'espace pour créer, elle casse sa tirelire et en sort une Maison rouge qui fait danser son quartier des Terres-Sainville et ailleurs. Nous l'avons rencontrée dans son nouvel espace de création et de solidarité.

Vous avez créé la Maison rouge pour trouver l’espace que l’Atrium ne vous offrait pas ?

L’Atrium a connu des moments de grande tristesse quant à la programmation et aux possibilités de monter un véritable projet. Le CMAC avait perdu son label de scène nationale. Dès le départ il y a eu une erreur, celle de mettre une direction bicéphale. A l’époque ont avait l’Atrium dirigée par Jean-Paul Césaire et le CMAC dirigé par Fanny Auguiac. Deux directeurs dans une enceinte telle que l’Atrium et un gaspillage d’argent qui a duré plus d’une dizaine d’années, avec une programmation partie en vrille.

                                                     

Maintenant un choix a été fait de fusion dans un EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle) avec la nomination d’un nouveau directeur, Hassane Kouyaté. Il a le CV, l’expérience, les diplômes requis. Je l’ai rencontré plusieurs fois et vu les discussions que nous avons eues, autour de la danse, autour de l’art en général, je pense que c’est peut-être Le directeur dont nous avons besoin pour mettre en place une véritable politique culturelle en Martinique. Et surtout donner aux artistes, qui ont fait le choix de rester dans leur pays pour vivre de leur art, cette place importante dont ils ont besoin pour qu’ils puissent créer, enseigner, diffuser leur art.

Concernant la question toute bête qui a circulée : « pourquoi un Africain, pourquoi pas un Martiniquais ? » j’ose dire après tant d’année d’expérience, avec mes connaissances dans le domaine artistique, qu’il n’y a aucun Martiniquais qui aurait pu accepter ce poste. Premièrement pour la fragilité politique du poste, parce qu’aucune politique culturelle n’a été mise en place par le Conseil Général. Deuxièmement la fragilité d’un directeur qui aurait pu être à la merci de tout et n’importe qui, se pensant compétent dans l’art, ou peut-être même acteur de l’art. Etre à la merci de n’importe qui pour lui proposer une programmation pour l’Atrium. Il n’est pas là parce qu'il est le fils d’untel, le copain d’untel. Ou pour avoir couché avec celle-ci, ou celui-ci. Il a le niveau de compétence pour s’imposer. La Martinique a besoin de lui, alors qu’on le juge sur son bilan. Il y a eu une pléiade de directeurs au CMAC, et je suis désolée de le dire, ils n’avaient pas cette dimension, cette compétence et ces qualités humaines qu'on ressent quand il vous reçoit.

L’artiste qui a besoin de créer, de vivre de son art disiez-vous.  La Maison rouge est née de ce besoin ?

Ça a été une situation terrible. Les espaces de répétition sont de plus en plus restreints pour les danseurs, le CMAC et l’Atrium vivaient une espèce de guerre fratricide entre les deux directions et l’artiste en prenait plein la gueule. Dans ces deux structures, il n’y avait pas de direction artistique, il n’y avait que des administratifs qui voulaient exister, en faisant une programmation, sans regard artistique et sans contenu pédagogique. Dans cette guéguerre, qui était perdant ? L’artiste et j’en sais quelque chose. Quand on me dit qu’il faut quitter une salle de répétition à l’Atrium, alors que je suis en coproduction avec eux, que faire ? Si les musiciens par exemple peuvent se déplacer plus facilement avec leurs instruments, pour nous les danseurs il faut au minimum un espace de 100 m2. 

                                                     

Cela devenait difficile d’avoir une salle à l’Atrium. N’en pouvant plus, j’ai vu mes frères et sœurs, ma mère et ils ont accepté de me vendre la maison familiale des Terres-Sainville. J’ai cassé ma tirelire, j’ai vu le banquier et cela m’a permis de construire un espace qui s’appelle « La maison Rouge, maison des arts ». C’est un espace de 100 m2 qui devait être au départ destiné à la Compagnie Christiane Emmanuel, mais qui s’est vite transformé en un petit centre culturel, en plein Terres-Sainville. Pendant que je montais les murs, le directeur de l’école Solange Londas, M. Planchette, m'a interrogé sur mon projet et il m'a demandé  s'il serait possible d'accueillir des enfants. J’ai donc mis en place un dispositif pour recevoir des élèves du CE2 au CM2, sur le temps scolaire. (Et en rigolant) : Hollande arrive avec son projet, mais j’avais déjà commencé depuis 2011 !                                                      

                                                                        

C’est un projet qui fonctionne depuis 4 ans. Jai aussi mis en place des cours de danse pour les enfants des Terres-Sanville, le mercredi et le samedi après-midi. Donc je suis dans une dynamique de lien social, de cohésion sociale. Sortir les enfants de la rue, des griffes du dérapage, des griffes de la violence. Nous les accueillons dès l’âge de 6 ans, jusqu’à 18 ans et même plus. Le but n’est pas d’en faire des professionnels mais des êtres épanouis.

Dans les ateliers de danse moderne, il y a des mots qui reviennent toujours : le partage, l’écoute, la disponibilité, l’estime de soi, la prise de risques, respecter l’autre, l’environnement. Une relation humaine, tous ces mots dans la danse, comme transfert de poids, accepter le poids de l’autre. Si dans 15 ans, le futur balayeur de rue, le futur médecin,  le futur directeur d’école, le futur homme politique ou président de la Martinique, ayant vécu avec ces mots dans son corps, les ayant touchés et expérimentés, devient un nouvel être humain, alors…

Ma préoccupation est de contribuer à la formation des cadres de demain, du public de demain. Aiguiser leur regard, leur capacité à analyser un spectacle de danse ou une exposition de peintre, d’art plastique ou de lire un certain nombre de livres. Donner des éléments, des clés qui permettent de développer autre chose. Si dans 15 ans une danseuse, un danseur dit qu’il a fait ses premiers pas à la Maison rouge, je serai aussi heureuse.

Est-ce l’expérience cubaine qui se réveille dans ce rêve social, ce rêve de l’art dans le quartier, de partage, de solidarité ?

Je pense que cela me vient d’abord de mon père et de ma mère, de l’éducation que j’ai reçue avec l’écoute, le partage. Mon père était un fervent communiste. Il a fait partie des créateurs du Parti Communiste Martiniquais, il a mené le combat pour la Sécurité Sociale, pour la mise en place de la MGEN (Mutuelle Générale de l’Education Nationale). Papa était un sacré militant.  Puis en prenant de l’âge,  il s’est détaché de tout ça pour s’occuper de son jardin qu’il avait à Chateauboeuf, parce que c’était aussi un homme de la terre. Je pense que c’est d’abord mon éducation cette façon d’être, de prendre conscience que nous faisons partie du peuple martiniquais, de tenir compte de notre culture martiniquaise. Bien entendu, quand je suis allée étudier à Cuba, j’ai retrouvé cette même résonnance de partage, de la nécessité d’être une femme, un homme, cultivé. Et aussi cette volonté de mettre l’art à la disposition de tous.

Il y a aussi eu votre passage au SERMAC d’Aimé Césaire ?

En effet. Avant de partir à Cuba j’ai d’abord été l’élève de Ronnie Raul. Après au Sermac, l’élève de Jean-Claude Zadig puis de Christian Gernet. Je me rappelle d’un article « Partie élève elle revient prof, le symbole ». C’était un très bel espace le jardin du Parc floral, tout en étant dans la salle de danse, on entendait les tambours, les trompettes où les répétitions de la danse traditionnelle. Une véritable famille aussi.

Un jardin créole de la culture ?

Exactement un jardin créole chargé de plein d’émotions et d’un bon niveau, parce qu’on a beaucoup travaillé avec les textes d’Aimé Césaire à l’époque. Les Terres-Sainville, le Sermac, Cuba et tous les gens que j’ai rencontrés dans ma vie, ont fait de moi ce que je suis devenue… (et en riant) an fanm douboutt.

Recevez vous des aides publiques pour la Maison Rouge ?

Je suis aidée en fonction des projets par la Région et le Conseil Général. Au titre de la politique de la ville, de la cohésion sociale, nous sommes aidés aussi. Pour mettre en place ce projet, j’ai fait appel à tous les jeunes professeurs diplômés d’Etat, arrivés en Martinique et qui cherchaient du travail. Je n’enseigne pas à la Maison rouge. Je m’occupe uniquement de ma compagnie, de tout ce qui est projet. Les acteurs de la Maison Rouge ce sont ces professeurs de danse, quatre jeunes qui s’occupent de l’enseignement, de l’encadrement des petits des Terres-Sainville et des écoles. On ne s’arrête d’ailleurs pas aux enfants du quartier, j’ai une grosse demande pour des enfants venant d’autres communes, de Schoelcher, Saint-Joseph, Lamentin. J’ai aussi une importante demande de mes copains chorégraphes qui n’avaient nulle part pour répéter et j’ai ouvert ma porte. Je reçois des chorégraphes en résidence d'artiste, de manière très officielle et cela se termine par une conférence dansée ou une lecture démonstration.

J’aurais souhaitée que les collectivités de la Martinique s’engagent sur les projets de la Maison rouge, qu’elles se demandent comment aider cette Maison rouge, parce que nous faisons un travail gigantesque.

Le ministère de la Culture, par l’intermédiaire de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), très à l’écoute du travail que je fais au niveau des écoles, au niveau des quartiers et avec les chorégraphes, a signé avec nous une convention triennale (2014-2015-2016) pour l’ensemble des projets de la Maison rouge.  C’est la très bonne nouvelle à annoncer. C’est une sécurité, un moyen de pouvoir survivre, faire avancer les projets au fur et à mesure, jusqu’à une grande envolée. Mais ça fait longtemps que je fais le job, je n’avais pas attendu d’avoir cette convention pour commencer, surtout ouvrir ma porte aux amis chorégraphes. J’ai déjà reçu ici des chorégraphes du Maroc ; de Madagascar, de Guadeloupe, plusieurs de Martinique.

                                                                       

     

Bientôt je vais recevoir une chorégraphe allemande qui va répéter ici et présenter en conférence dansée, une pièce sur Néfertiti. L’histoire c’est que le buste de Néfertiti est dans un musé allemand et sous prétexte de le nettoyer, chaque année il la blanchisse un peu plus. Donc bientôt elle ne sera ni bronzée, ni basanée, ni négresse, elle sera totalement blanche. Vous imaginez l’impact sur les générations à venir. La chorégraphe c’est Oxana Chi, sa mère est Allemande et son père Nigérian et à travers son art, elle dénonce le blanchiment de Néfertiti. 

Entretien réalisé par Lisa David

BWÈT ZOUTI :

Le programme : 

  • CONFÉRENCE DANSÉE OXANA CHI le vendredi 12 décembre à 19h
Lors de cette conférence vous pourrez apprécier la présentation de du solo "Neferet iti" interprété par la danseuse/chorégraphe germano-nigériane Oxana Chi.

Pour cette création originale, Oxana Chi nous invite à voyager sur les pas d'une icône africaine. Fidèle à l'image de la pharaonne égyptienne Nefertiti - dont le nom originaire, Neferet iti, signifie "La beauté est venue", la danseuse germano-nigériane déploie toute la grâce de son art pour narrer l'histoire de cette célèbre figure. 

Le buste de Nefertiti est enfermé depuis 102 ans dans un musée allemand. L'Allemagne, méprisant les demandes de restitution de l'Egypte, tire un grand profit lucratif de cette icône qui attire les touristes du monde entier. Les scientifiques occidentaux, se sont attelés à blanchir Nefertiti et à "européaniser" son nez. A travers la danse, Oxana Chi souhaite rendre à la pharaonne, figure noire historique, ses racines et lettres de noblesse africaines ! Elle raconte l'histoire du buste qui se réveille sur "l'île au musées" de Berlin et cherche à retracer chorégraphiquement le chemin qui l'a éloignée de sa terre natale.

La conférence étant gratuite et les places limitées, la réservation de votre ou de vos places est obligatoire avant le vendredi 12 à 12h00. 

Pour ce faire nous vous invitons à confirmer votre présence par mail : lamaisonrouge97200@gmail.com

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