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Société

Celui qui se décide à écrire à l’instant aime les musiques urbaines. Je ne suis pas de ceux qui les critiquent à tout va sans vraiment connaître leur essence. Ces musiques viennent de la rue même si elles sont aujourd’hui internationales et diffusées à longueur de journée sur tous les supports possibles. Elles ont permis et permettent à beaucoup de gens de faire carrière et d'avoir des salaires. De l'avocat au PDG en passant par l'artiste, le gérant de radio, de salle  et tous les secteurs de l'industrie vestimentaire, alimentaire, de la musique ect... Avant d’être reprises et copiées par d’autres, ces musiques viennent parfois de communautés qui ont été oubliées et marginalisées donc quand elles remontent dans l’espace public, ça ne sent pas toujours bon. Je suis de ceux qui grincent des dents lorsqu’elles exposent des choses destructrices mais également de ceux qui les admirent pour ce qu’elles ont apporté au monde.

J’aime le rap, le dancehall, le reggae et la soul et je ne m'en excuse pas. Ces quatre cousines ont fait des enfants qui, à leur tour, ont fait d’autres enfants. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Je me suis construit avec ces musiques. J’ai appris à écrire mes sentiments, à décrire le monde autour de moi et à décrire celui que mes yeux voulaient voir grâce à elles. J’ai fait mes premiers travaux universitaires grâce à elles. J’enseigne des cours à l'université en lien avec elles et je ne suis pas le seul. Des Etats-Unis au Japon, les facultés n'ont pas eu d'autres choix que d'incorporer ces musiques parmi leur éventail de cours pour suivre l'évolution des sociétés contemporaines.

Elles m’ont aidé à mieux m’exprimer, à savoir rentrer en communion avec un public, à magnifier l’art oratoire. J’ai bâti une meilleure image de moi-même grâce à elles. Je me suis fait des amis venant de communautés ethniques, raciales et de religions différentes grâce à elles. Nos amitiés durent jusqu’à aujourd’hui. Je connais des Noirs-Américains, des Latino-Américains, des Marocains, des Caribéens, des Européens et des Africains avec qui je partage cet univers. Il m’arrive souvent de franchir la barrière du campus avec du son qui terrorise les enceintes de ma voiture sous les gros yeux de certains étudiants. Je suis issu de la génération des musiques urbaines. Ce n’est pas parce que je suis devenu prof et homme de famille que je dois couper ces racines identitaires. Les musiques urbaines acceptent tout le monde. C’est leur force et leur talon d’Achille en même temps. Chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes, noirs, blancs, métis, campagnards, citadins, adolescents, quadragénaires ou quinquagénaires. De Rio à Jérusalem en passant par Athènes, tout le monde est le bienvenu. Ce sont des musiques spécialisées dans la philosophie du "reste toi-même". 

Mais attention...elles sont attachées à la rue car elles y sont nées. Même si elles sont devenues plus respectables, des produits culturels vendus partout, la rue et ses attributs ne sont jamais loin. Qu’on le veuille ou pas, cela sera comme ça pendant encore très longtemps. Avant que les médias officiels et les industries culturelles ne s’y intéressent, la rue était déjà là pour leur offrir un espace de liberté et de l’inspiration. Les histoires de drogues, de prison, de violence, de gangs, de vies instables ont été là dès le départ. C'est justement à cause de ces problématiques qu'elles sont nées, elles sont été des palliatifs, des soupapes psychosociales. Seulement, avec la popularisation et l’internationalisation, qu’on le veuille ou pas, viennent le poids des responsabilités. Si on ne peut pas faire porter aux musiques urbaines la responsabilité de l’état de nos sociétés, on peut questionner ses acteurs et engager une discussion avec eux.

Si vous voulez savoir comment les gens (j’aurais pu dire les jeunes mais c’est trop réducteur) se sentent aux Antilles, leur moral, leurs ambitions, ce qui est important pour eux, écoutez une musique urbaine et vous aurez un début de réponse. Si vous voulez connaître leur conception de la virilité et de la féminité, écoutez une musique urbaine ou regardez un clip vidéo. Ce sont des thermomètres de nos sociétés. Elles montrent le beau et le laid. Il ne faut pas avoir peur de regarder le laid dans les yeux pour comprendre d’où il sort et de quoi il est fait. Notre réflexe devant les choses qui nous choquent dans les clips et les chansons est souvent de dire que c’est laid. C’est vrai mais cela ne résout pas le problème. Cela ne diminue pas le nombre de gens qui les consomme et qui s’y retrouve. Certains clips locaux (Martinique et Guadeloupe) ont été regardés entre 10 000 et 800 000 fois...Oui c'est bien ça. Je vous laisse calculer la moyenne de gens qui les ont vus ou les regarde à l'instant où vous lisez ces lignes.

Certains clips nous montrent la vie et les aspirations des bandits, des "thugs", des voyous. Les Américains l’ont fait et continuent à le faire eux aussi. Ceux qui le font chez nous connaissent cette vie. D’autres l’ont connue mais ne la vivent plus que dans les clips. Certains ne la connaissent pas vraiment. Quoi qu’il en soit, beaucoup de codes langagiers et comportementaux sont diffusés par les chansons et les clips. La sociologie culturelle, venue des Etats-Unis, considère la culture comme un ensemble de valeurs construites par des individus ayant des significations et des propriétés structurantes dans les choix privés et collectifs. Ce qui passe à l’écran structure les valeurs de certains consommateurs et ces valeurs influencent des choix de vie, des attitudes en privé ou en public. Les histoires, les images et les paroles régulent les valeurs qu’ils mettent en place pour diriger leur vie. Pour d’autres, cela ne change rien. On retrouve toutes sortes de thématiques et d’images : la vente et la consommation de substances illicites, l’utilisation d’armes à feu, le règlement de compte violent pour assainir des disputes, le corps de femmes toujours disponibles pour les hommes, la vie carcérale comme un rite de passage, les joies et les peines du ghetto, la force et l’ancrage identitaire que donne le quartier d’origine, l'important de la bande d'amis avant les compagnes, la famille ou les enfants, les bijoux, les activités illégales pour gagner de l'argent, les voitures de luxe et les grosses motos, le mépris de la discussion et de tout type d'autorités.

Les faits 

- En 2012, quatre membres du groupe de rap guadeloupéen « Section Criminel » ont été condamnés à de la prison ferme pour une fusillade impliquant neuf blessés suite à un différend avec un autre groupe de musique. Je ne dis pas toutes ces choses pour provoquer les membres du groupe ou les exposer pour les salir. J’essaie de relater des faits et les mettre en rapport avec le climat de nos îles.

- En Janvier 2013, deux membres du même groupe ont été accusés d’avoir assassiné un jeune homme à Petit-Bourg suite à un vol de scooter.

- Le « trappeur » martiniquais Evil Pichon, leader dans le phénomène du Trap, a été incarcéré à la prison de Ducos en 2012.

- Miky Ding-la, avant d’être mis en examen pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique, avait été condamné à de la prison ferme entre septembre 2012 et Janvier 2013 pour une autre tentative d’homicide. Personne n’a oublié la scène où il se fait arrêter chez lui pour avoir tiré sur des gendarmes dans la fameuse émission d’M6. Il risque, comme le DJ de dancehall jamaicain Vybz Kartel, la prison à vie. Kartel lui a été accusé d'avoir assassiné un homme chez lui avec des complices.

- Young Chang MC, un rappeur brillant qui tissait la toile de son succès de manière constante, a été mis en examen dans une sombre histoire de trafic de drogue et de torture.

- Fin août 2012, le DJ dancehall guadeloupéen, Saïk, ancien protégé du grand Admiral T, a été poignardé après une représentation à Petit-Bourg. Quelques jours après s’être rétabli, il a lancé un appel au calme. Cette agression est survenue dans un contexte tendu entre lui et d’autres artistes.

- A la même période, un autre DJ dancehall guadeloupéen, Kérozen, s’est fait tirer dessus en rentrant chez lui. Il a eu la présence d’esprit de redémarrer sa voiture pour échapper à ses assaillants. Un mois plus tard, ce sont ses véhicules qui ont été brûlés devant chez lui à Sainte-Rose.

- En janvier 2014, ce sont trois membres du groupe de Trap guadeloupéen Chienlari qui se font arrêtés. Ils sont soupçonnés de trafic de cocaïne entre la Guadeloupe et la France.

Je ne parle même pas des icônes américaines et jamaïquaines qui ont été mises en cause pour des faits de violence, de trafic de substances, de malversations financières ou qui ont été assassinées au cours de ces deux dernières décennies.

Que s’est-il passé ?

Les milieux de la musique urbaine n’ont jamais été totalement dépourvus de tension mais aux Antilles c’était très rare de voir des artistes impliqués personnellement, condamnés et emprisonnés. Lorsque cette tendance est arrivée, j’ai su qu’on avait franchis un cap.

Quel est le rôle de l’artiste ?

Il n’est pas un éducateur même si certains peuvent choisir ce créneau. C’est un thermomètre qui indique la température, qui montre ce que d’autres ne peuvent pas voir à cause de leur quotidien ou qu’ils voient mais n’ont pas le talent de l’artiste pour l’exprimer. Il est en contact avec sa vie intérieure donc il arrive à verbaliser des émotions et des sentiments qui touchent d’autres personnes parce qu’elles s’y reconnaissent. A-t-il une responsabilité ? En tant que membre d’une société, je dirai oui. Mais il ne peut pas remplacer les autres membres de la société dans leurs rôles respectifs (les parents, les enseignants, les responsables religieux, les responsables d'associations, etc...). Les artistes ont une influence. Je demande souvent à mes étudiants de ne pas reprendre des généralités mais d’être capable de mesurer cette influence. On la mesure par le vocabulaire qu’ils insèrent dans notre langage contemporain. Le mot « Gwada », par exemple, vient de jeunes rappeurs guadeloupéens au milieu des années 90. Le mot « Bling » vient de rappeurs originaires de la Nouvelle-Orléans. On la mesure par les modes et les comportements qu’ils valorisent et qui sont imités. Tôt ou tard, les artistes sont eux-mêmes capables de mesurer l'étendue de leur influence. Comment est-ce qu’ils réagissent ? Cela reste à voir. Chacun réagit à sa manière. Je pense que la notoriété vous donne des devoirs.

Lorsque votre voix porte plus que celles des autres, cela vous donne du poids et des responsabilités. Mais pour certains artistes, avant qu’ils ne fassent de la musique, ils ne sentaient pas du tout en phase avec la société. Ils ne sentaient ni écoutés ni valorisés à part par leurs amis et leur « block », entendez leur quartier. Et un beau jour, ils commencent à faire de la musique, ça marche bien et cette même société vient leur dire : « Attention ! Vous avez une responsabilité messieurs ! ». Mettez-vous à leur place...

L’artiste porte sa part de responsabilité mais il y a aussi d’autres facteurs sociétaux qui influencent le climat que nous avons depuis quelques années. On pourrait à mon avis reprocher à certains artistes de banaliser la violence, de rendre la criminalité, le recours aux substances hallucinogènes et leur commerce normal, sans jamais évoquer le cortège des conséquences : l’emprisonnement et sa violence, les handicaps d'un casier judiciaire, les maladies sexuellement transmissibles, la mort, la souffrance et la dislocation des familles, les addictions et leur impact sur le développement intellectuel, la mémoire. Ils mettent en place des images et des paroles qui nourrissent des comportements dans nos écoles, dans nos rues, dans nos familles, dans nos entreprises et dans nos prisons.

Des artistes ont été condamnés ou arrêtés récemment pour leurs implications dans des faits très graves. Certains sont en prison mais la Guadeloupe et la Martinique vivent toujours des actes criminels de plus en violents. Cela montre qu’il n’y a pas que les artistes, il y a aussi des problèmes structurels à cause de l’organisation politique de nos sociétés et de leurs structures socioéconomiques. Les musiques urbaines ont toujours porté des germes de comportements déviants, il y a toujours eu des bagarres, des armes, des substances et des activités illicites. Ce qui est nouveau aux Antilles, c’est l’implication personnelle d’artistes populaires dans des actes criminels très graves. Cela arrivait dans de grand pays comme les Etats-Unis, la France ou l’Angleterre mais pas ici.

Maintenant on fait quoi ?

On ne peut pas accepter que des comportements déviants soient popularisés sur des médias de masse sans réagir. On ne peut accepter de voir ces poisons se répandre dans nos îles et penser que les choses vont s’améliorer d’elles-mêmes. On ne peut pas non plus laisser croire que la consommation et/ou la vente de substances hallucinogènes, l’irresponsabilité sexuelle, la gloutonnerie financière, le matérialisme excessif et la glorification de la violence matraqué à longueur de journée n’aura aucun impact sur le futur des plus jeunes générations. Il ne s’agit pas non plus de crucifier les artistes de musiques urbaines. Le dialogue s’impose.

Comme j’ai eu l’occasion de le dire, ces artistes doivent prendre leur courage à deux mains et accepter leurs responsabilités. Ce sont des leaders d’opinion, ils façonnent la vision et les pensées de certaines personnes par le biais de leur génie créatif, de leur expérience et de leur charisme. Je leur demande d’aller à la rencontre de ces personnes et de déposer leur casquette d’artiste pour parler d’eux en tant qu’homme et femme, simples mortels. Allez dans les associations de quartier, dans les écoles et dites aux jeunes que vous ne « dealer » pas 24h/24h, 7 jours sur 7. Dites-leur que vous avez des enfants et des factures à payer et que la musique vous rapporte de l’argent. Si vous n'en vivez pas, dites-leur ce que vous faites. Dites-leur que vous aussi vous avez besoin d'une fiche de paie pour avoir accès à un logement et pour emprunter à la banque. Dites-leur ce que vous avez appris de vos erreurs. Dites-leur de rester à l’école pour parfaire leur éducation. Dites-leur que la rue n’est pas toujours fidèle et que lorsqu’elle vous donne une réputation, elle vous demande votre vie en retour et ça peut faire très mal.

A vous pédagogues, il vous faut chercher à comprendre ce qui se passe et pas par le biais des médias mais par les gens et les livres. Soyez curieux car ces cultures vont s’inviter dans vos salles de cours. Nous devons dire aux consommateurs de ces cultures qu’elles ont de la valeur mais qu’elles nous rendent parfois moins sensibles aux comportements violents et criminels. C’est ce que je partage avec les lycéens et les collégiens que je visite en Martinique.

Quant à vous qui observez toutes ces choses de loin en vous sentant impuissant, vous ne l'êtes pas. Ecrivez à  votre maire, votre député, votre sénateur comme chantait feu Robert Loyson et dites-lui que ces choses sont importantes pour vous. Ils sont nos serviteurs et ils doivent faire quelque chose. Demandez-lui un rendez-vous pour savoir ce qu'il compte ou ce qu'il fait déjà.

Adhérez à un groupement ou une association pour avoir plus de poids. Investissez-vous pour changer la vie de quelqu'un autour de vous d'une manière ou d'une autre. Il nous faut aussi dénoncer la criminalité en col blanc qui ne fait jamais le Une du France-Antilles ou les grands titres de nos journaux audiovisuels. Il nous faut aussi dénoncer la violence que la société inflige aux jeunes lorsqu’elle n’est pas capable de leur offrir des emplois sur leurs terres. Il nous faut enfin dénoncer la violence, l’égoïsme et le mépris qui structurent notre économie depuis 1635.

Au-delà des plaintes et des dénonciations, il nous faut une pédagogie autour des contenus sulfureux et violents. Nous devons trouvez le moyen d'en parler pour déconstruire les discours qui s'y trouvent pour permettre aux consommateurs, aux participants de prendre du recul. En tant qu’acteurs et responsables de nos sociétés, on ne peut pas laisser les choses se tasser jusqu’au prochain incident. L’Education Nationale, cette grosse machine qui a du mal à réagir en temps et en heure certaines fois, doit entendre ce cri et saisir la main de ceux qui frappent à sa porte pour lui proposer de l’aide concrète.    

Cela doit être le sujet d’une grande campagne de sensibilisation avec des artistes, des activistes, des chercheurs et d’autres volontaires. Si nous ne faisons rien, personne ne sera protégé. Personne malgré les barrières en PVC, les alarmes, les chiens et la climatisation. Les familles qui sont équilibrées, saines et à l’abri du besoin seront elles aussi éclaboussées tôt ou tard, ce que je ne souhaite pas bien sûr. Mais il ne faut surtout pas se dire « Mes enfants sont biens, leur établissement n’a pas de problème, notre quartier est sûr » car un jour à une fête, dans la rue, devant l’école ou au supermarché, la violence sortira son visage hideux malgré tous vos efforts pour protéger vos enfants. Celui qui vous parle à des enfants. Nous devons aller dans les établissements qui accueillent des jeunes et engager des débats, des échanges entre eux et les personnes que je viens de citer. Je le fais volontairement et plusieurs organisations publiques et privées travaillent dur pour changer le cours des choses chez nous. Je les rencontre sur le terrain. Rien n’est perdu. Nous portons tous en nous la capacité de transformer la réalité de nos pays...

Steve Gadet

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