Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Actualité

Dans sa dernière édition (1 au 7 juin 2016), l’hebdomadaire « L’Express » révèle en exclusivité des informations sur les raisons de la longue durée de captivité des otages français enlevés au Niger par Al-Quaeda le 16 septembre 2010. Le Martiniquais Thierry Dol faisait partie de ces otages restés 18 mois de plus entre les mains des extrémistes, parce que « le chef d’état-major de l’Elysée a bloqué en mai 2012, la libération des Français enlevés au Niger par Al Quaeda ». Et les journalistes interrogent : « A t-il court-circuité Nicolas Sarkozy à trois jours du second tour de la présidentielle ? »

L’étonnante obstruction du général Puga

« Opération annulée. » C’est par ces mots rédigés par le directeur de la protection d’Areva, Jean-Michel Chéreau, le 3 mai 2012, vont condamner les quatres employés d’Areva et de Vinci enlevés au Niger, le 16 septembre 2010, à rester les otages d’Al-Quaeda au Maghreb islamique (Aqmi) dix-huit mois de plus. Leur sort sera joué dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2012, entre le plus haut sommet de l’Etat et les directions d’Areva et de Vinci. Et bien des questions se posent, à propos de cette obstruction de dernière minute, sur le rôle du général Benoît Puga, chef d’état-major particulier de Nicolas Sarkozy.

Retour sur les faits. En septembre 2010, au Niger, Aqmi enlève 7 employés d’Areva et de Vinci, et les retient prisonniers dans le désert du Sahara. Les deux groupes embauchent un ancien colonel de la DGSE reconverti dans la sécurité privée au Niger et au Mali, Jean-Marc Gadoullet, pour négocier avec les ravisseurs. L’opération se monte en bonne intelligence avec l’Elysée. En cas de rançon, les entreprises paient.

Ancien du service action de la DGSE, habitué des terrains extrêmes en Birmanie, dans les balkans ou en Afrique centrale, Jean-Marc Gadoullet connaît la zone. Aidé par son réseau touareg, il part dans le désert malien pour négocier avec le chef d’une brigade d’Aqmi, l’émir algérien Abou Zeid. Premier succès en février 2011 : contre 12,5 millions d’euros, selon nos sources, il obtient la libération de 3 otages.

Un an plus tard, le 1er avril 2012, Abou Zeid donne son accord pour une nouvelle libération, et le confirme via une lettre manuscrite en arabe, en ces termes : « Pour Jean-Marc, chargé des négociations concernant le prisonnier Marc Féret. La libération de ce prisonnier se fera contre un versement d’argent de 6,5 millions euros. Il y a un accord fait pour cela le 1er avril 2012. Abou Zeid. » Fin avril tout est en place. Le négociateur réserve une chambre dans un hôtel de Niamey et attend le feu vert pour filer en 4 x 4 dans le désert et remettre à Abou Zeid la rançon qu’il exige et ramener les otages. Mais tout va se bloquer.

« Il y a des éléments concrets qui attestent qu’il y a eu un blocage au plus haut sommet de l’Etat pour des raison inconnues »

Marc Féret et Thierry Dol, deux anciens otages, estiment avoir été libérés trop tard. Ils ont donc déposé, fin 2015-début 2016, une plainte contre X pour « complicité de séquestration en relation avec une entreprise terroriste et non-assistance à personne en danger. » Selon nos informations, le parquet anti-terroriste de Paris a choisi au début de mai, de joindre leur plainte à l’enquête ouverte en 2010 pour enlèvement et séquestration menée par la juge d’instruction Nathalie Poux. Mario Stasi et Sophie Obadia, les avocats de Marc Trevet, en sont persuadés : « Il y a des éléments concrets qui attestent qu’il y a eu un blocage au plus haut sommet de l’Etat pour des raisons inconnues. » Les deux anciens otages affirment qu’en avril 2012 Al-Qaeda au Maghreb islamique les avaient déplacés de leur cachette en vue d’une imminente libération. Ils veulent savoir pourquoi ils ont dû attendre 18 mois de plus pour recouvrer la liberté. Dans leur plainte ils vont plus loin : « La responsabilité de l’Etat dans le processus interminable de libération (…) doit être recherchée. »

L’Etat français responsable d’un allongement de la captivité des otages ? Les documents consultés par l’Express semblent le confirmer. Ils établissent qu’Abou Zeid était prêt à délivrer les otages en avril 2012, lorsque les ordres de Paris ont tout interrompu. L’Express a pu consulter des mails échangés à l’époque entre Gadoullet, Areva, Vinci et l’Elysée.

Le 22 avril 2012, un dimanche, un courrier du négociateur est envoyé aux dirigeants d’Areva et de Vinci. De ses négociations avec Abou Zeid, il sait que Mar Freret peut être libéré « sous dix jours. » Il se dit prêt à partir au Sahel « mercredi » pour échanger l’otage contre la rançon et terminer la négociation sur les trois otages restants. Il pense même parvenir à obtenir du chef djihadiste la libération en une fois de tous les otages. Un signal précis lui permet d’espérer cette issue : Abou Zeid vient de regrouper sur un même site ses quatre prisonniers. Un avion et une escorte motorise sont positionnés à la frontière malienne. Ne reste plus que le feu vert de l’Etat, avec qui Areva et Vinci sont en lien permanent.

« Tu ne bouges pas »

A Paris, les téléphones crépitent. Vinci, Areva, l’Elysée et la DGSE se consultent, les services secrets ont supervisé de façon officieuse la négociation depuis le début. Dans la soirée du mardi 24 avril, coup de fil du directeur de la sûreté de Vinci, Jean-François Laugerette, à Jean-Marc Gadoullet pour lui transmettre un ordre : Tu ne bouges pas. » Confirmation le lendemain par mail. Vinci lui demande « d’observer une pause dans l’exécution du mandat et de suspendre provisoirement toute action. » La raison ? Résumée en une phrase : la situation sur le terrain ne serait « pas lisible et impose une grande prudence. » on peut l’entendre : depuis janvier, les Touareg au Mali ont lancé une rébellion. Routes coupées, canardages, la région se prête mal à un transport d’otages en 4 x 4. Sauf que ladite rébellion n’est en rien un obstacle, puisque Abou Zeid ainsi que les Touareg qui servent d’intermédiaires connaissent parfaitement le terrain et peuvent se faufiler entre les zones de combat. Un argument que le négociateur fait valoir, en vain.

Jean-Marc Gadoullet fait comprendre à l’homme de Vinci que sa décision sera fatale aux otages : « Suspendre toute action, et donc ne pas descendre à Niamey, équivaut clairement à abandonner la scène de la négociation. » Puis il insiste : « Je ne vais pas m’étendre sur toutes les conséquences que ta décision risque d’avoir. » Un avis partagé par la direction d’Areva.

Les jours suivants seront déterminants. Le 27 avril, le négociateur écrit directement au PDG d’Areva, Luc Oursel, à qui il fait un point sur la situation, et lui assure qu’Abou Zeid est présent et qu’il nous attend pour en finir avec le dossier de Marc Féret et entamer la négociation concernant la suite. » Dans un mail datant du même jour, Jean-Michel Chéreau fait part de son agacement face à « l’absence de décision politique » et tente « d’avoir un retour de Puga. »

La direction d’Areva insiste auprès du général Puga, chef d’état-major particulier du président de la République, pour qu’il donne son feu vert. Mais ce dernier campe sur sa position. L’atteste un mail de Chéreau du 30 mai : Nous sommes remontés au contact de PB (Benoît Pugal, toujours aussi réservé sur le sujet. Du coup, à la demande de LO (Luc Oursel), nous lui adressons ce matin un courrier dans lequel nous prenons acte de sa décision et de ses réticences. » C’est donc bien du côté de Benoît Puga que tout se joue. Et que tout bloque.

Le négociateur rentre à Paris

Pendant quelques jours, Areva résiste. Dans l’esprit de Chéreau, obéir à Puga c’est prolonger la captivité des otages : « Si aujourd’hui, écrit-il le 30 avril, aucune décision n’est prise pour enclencher le processus (de libération des otages par Gadoullet), je crains fort que la fenêtre ne se referme pour longtemps, avec les risques non négligeables pour nos salariés. »

Il va même un instant envisager le coup de force contre Benoît Puga : griller le feu rouge élyséen ! Le 2 mai, il propose à son PDG, Luc Oursel, de « mener l’opération avec un soutien à minima des services » ! Il se dit « prêt à prendre cette opération à (son) compte et à en assumer l’éventuel échec », « parce que je crois, écrit-il, qu’elle doit être réalisée. » Ces lignes, il les rédige dans la matinée. En fin de journée, la modestie l’emporte. Il avertit Gadoullet que « malheureusement l’obstruction (de Puga) – sous prétexte d’arguments qui n’en sont pas – perdure. » Résigné, il conseille à son négociateur de rentrer à Paris…

La direction d’Areva prend soin de consigner le blocage élyséen. Conservant tous les échanges.  Elle acte le 3 mai, dans une lettre officielle, la décision du général. Le directeur de la protection, Jean-Michel Chéreau, y annonce « qu’en l’absence de soutien de l’Etat, l’opération pour laquelle vous aviez été prépositionnée à Niamey, le 28 avril, est annulée. A la main, il écrit à la fin de la lettre : Il reste désormais à souhaiter que le processus pourra être à nouveau engagé rapidement. »

Pour quelles raisons le général Puga s’est-il opposé à toute libération des otages, et ce, pendant plusieurs semaines ? Interrogé, l’officier n’a pas souhaité répondre à nos questions. Stratège des guerres lybienne et ivoirienne de Nicolas Sarkozy, qui l’a installé à son poste en mars 2010, le général est décrit par un haut gradé proche du ministre de la Défense comme un « homme de l’ombre », à l’influence « démesurée ». A t-il informé le président de la République, alors en pleine campagne électorale, de la possibilité de libérer les otages ? La décision finale venait-elle de lui ? Si Nicolas Sarkozy n’a pas souhaité répondre directement à nos questions, son entourage s’est montré plus loquace. « Il n’a pas eu connaissance de ces informations et si, une libération avait été possible, il en aurait donné l’ordre évidemment », explique un très proche de l’ancien président. Qui ajoute : Ce qui est fou, c’est qu’aucun de ses conseillers élyséens de l’époque ne semble être au courant. »

Vrai ou faux ? L’entourage de Nicolas Sarkozy laisse entendre que le général aurait sciemment court-circuité le président. Une situation inédite dans la Vème République. Le proche de l’ancien chef de l’Etat enfonce le clou : « Il ne serait pas étonnant que M.Puga ait pu prendre cette décision. Pour ce qui est de la raison, je vous laisse à vos hypothèses… » Il reviendra à l’enquête judiciaire en cours de déterminer qui, du général Puga ou de Nicolas Sarkozy, a choisi l’option qui leur est reprochée par les anciens otages.

6 mai 2012. Trois jours après l’arrêt de l’opération de libération des otages, François Hollande entre à l’Elysée. A la surprise générale, il maintient, en juillet 2012, le militaire à son poste stratégique, au plus près du président (voir l’encadré p.64). Le général était pourtant, selon nos sources, identifié comme un des hommes « à dégager » par la future équipe présidentielle. Que sait Hollande des agissements du général dans le dossier des otages ? Le cabinet du président ne souhaite pas répondre et se retranche derrière des « raisons de sécurité liées aux affaires d’otages ».

Le silence de l’Elysée

Selon nos informations, le pouvoir socialiste a été doublement averti des obstructions du général Puga. Le 8 mai 2012, le tout nouveau ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, reçoit une note d’information sur la situation, que nous avons pu consulter. Elle accuse notamment le général d’ « obstruction systématique » aux négociations. Contacté, Laurent Fabius n’a pas souhaité s’exprimer, en raison de ses nouvelles fonctions de président du Conseil constitutionnel.

Dernier acte : en janvier 2013, le patron d’Areva, Luc Oursel, rencontre le secrétaire général de l’Elysée, Pierre-René Lemas, pour l’informer des agissements de Benoît Puga. Jean-Michel Chéreau résume le rendez-vous à Cadoullet dans un mail : Mon boss (Luc Oursel) a dénoncé son comportement visant à nous empêcher d’agir depuis des mois. » Le conseiller élyséen semble avoir prêté une oreille attentiveer bien pr. « Il m’a demandé, explique à Cadoullet l’homme d’Areva, de conserver bien précieusement et à l’abri le document où je vous demande d’arrêter en raison de son absence de soutien. » Soupçonnait-il le général d’avoir commis un choix contraire aux intérêts de l’Etat ? Ou à ceux des otages ? Impossible de répondre. Ni les directions d’Areva et de Vinci, ni l’Elysée n’ont souhaité s’exprimer sur cet épisode. Le chef d’état-major devrait être libéré de ses fonctions en juillet prochain. La justice pourrait alors estimer avoir quelques questions à lui poser.

Article signé par Michel Despratx et Geoffrey Livolsi.

"L’Express" – 1er au 7 juin 2016.

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

La chanteuse guadeloupéenne, Joëlle Ursull, a adressé une lettre ouverte au Président de la République, François Hollande, pour s'indigner de ses propos tenus, le 27 ja

Trafic de drogue, corruption, violences quotidiennes, sargasses, arrogance politique, la Martinique étouffe en silence.

En passant à Sainte-Marie on ne peut s’empêcher de rire ou de sourire en lisant les noms de certains quartiers.

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

« Quand le feu prend, ne diabolisez pas ceux qui le font brûler.

L'appel à s'armer lancé sur Facebook par le béké Guillaume De Reynal à sa caste, pour faire face à une menace imaginaire venant des Nègres empoisonnés au chlordécone, v

Le Viaduc de Fond Lahaye devrait voir le jour. C'est par le vainqueur, l'entreprise d'ingénierie EGIS, que l'information arrive dans nos eaux.

Dans un communiqué, l’Alliance Ouvrière et Paysane (AOP) apporte son soutien « sans réserve à la campagne d'unité lancée pour soutenir les 7 jeunes résistants martiniquais raflés jeudi 28 novembre

La CGTM réagit à de fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux, appellant à une moblisation pour un mois, du 06 janvier au 06 février 2020.

Pages

1 2 3 4 5 »