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Caraïbes

LIRE ET ETRE LU…

Ce dont un écrivain a le plus besoin, c’est d’un lecteur. »

Dany Laferrière

« Quand je lis, je me sens moins seule puisque le personnage du livre m'accompagne. J'apprends des choses. Le livre est une fenêtre qui brise la pièce de la solitude. »

Ma grand-mère, 87 ans

Ne m’accusez pas de prêcher en écrivant cette réflexion mais je crois que ces choses simples doivent être dites et qu’elles peuvent encourager ceux qui sont dans l’un des nombreux « trois-chemins » que la vie nous impose. Dans ce tourbillon que sont devenues nos vies à cause des téléphones portables, des chaines info et d’internet, prendre le temps de lire est devenu une activité de moine voire un luxe.

 

J’entends beaucoup de mes amis me dire qu’ils n’ont plus le temps de s’adonner à la lecture. Ils me demandent comment j’arrive à trouver le temps de lire avec tout ce que je fais et ce monde qui va trop vite. Je m’assois rarement à mon bureau, chaussette au pied, thé à la main pour lire. Ça peut arriver mais je n’attends pas ces moments calmes et douillets pour m’y mettre.  Par contre, dès que j’ai un temps mort, je le comble par de bons mots issus d’un livre. Cette situation peut arriver plusieurs fois pendant la journée. Aller il faut que j’avoue aussi qu’à part la passion, lire fait partie de mon métier. Vaut mieux apprécier un minimum la lecture si on est enseignant-chercheur parce qu’entre les recherches, les travaux de vos étudiants et les cours, on ne peut pas l’éviter. Entre deux cours, il m’arrive d’aller m’installer à la bibliothèque du campus pour lire, travailler mes cours, avancer sur ma recherche ou finir ce livre qui m’obsède depuis quelques jours. J’avance trop lentement parfois.

Certaines personnes associent la lecture à l’école, aux professeurs, aux devoirs, aux examens qui nous ont stressé ou parfois ridiculisé, aux intellos coincés ou aux gens qui n’ont rien d’autre à faire. Je comprends très bien. Ils ont du mal à associer la lecture à la détente et à l’épanouissement. Ces conceptions, ces habitudes ou ces mauvais souvenirs nous empêchent de la voir comme un moyen de s’épanouir, d’avoir une vie meilleure.

Puis-je sans me faire traiter de donneur de leçons vous proposer quelques stratégies pour devenir un meilleur lecteur ou une meilleure lectrice ?

1-  Lire des choses qui nous intéressent, pas forcément des choses toujours très sérieuses, géopolitiques et philosophiques. Quand je lis des choses qui m’intéressent, ça me donne envie de lire d’autres choses et je développe mes capacités à lire. Partez de choses qui vous intéressent. Quelque part sur un rayon de librairie ou de bibliothèques, un livre qui vous intéresse n’attend que vos mains et vos yeux. Traquez-le et prenez-le, c’est le début et le recommencement d’une aventure sans fin.

2-  Si certains passages me marquent, c’est intéressant de les souligner ou le surligner pour pouvoir revenir dessus au besoin.

3-  Mettre du temps à part régulièrement pour lire, de 5 à 30 minutes voire plus par jour pour se poser et lire. Cela peut être aux toilettes (Hé ! Je suis sérieux !), en attendant un rendez-vous, avant d’aller se coucher, etc... Ce n’est pas la quantité de pages qui compte mais la régularité et la qualité de mes moments de lecture.

Dans la vie, il y a des compétences que nous devons nourrir et qui nous aiderons à développer notre personnalité. Lire en fait assurément partie afin de mieux se comprendre et comprendre le monde autour de soi...

Voilà ce qu’une de mes amies disait sur son expérience de la lecture :

« La lecture, quand nous aimons et savons l'apprécier nous procure des moments de bien-être, parfois égoïstes. Moi-même étant fan de lecture, lorsque par exemple j'ai commencé un livre qui me « tient », j'attends frénétiquement chaque moment où je peux poursuivre mon aventure littéraire; de me retrouver seule avec l'objet de ma passion. La lecture est aussi un moment de partage: je me souviens quand j'étais petite un moment de bonheur était celui où mes frères et sœurs et moi-même on se retrouvait assis chacun dans son coin en train de feuilleter, de parcourir les lignes, de sourire, de rire, de frissonner de peur... Paradoxalement, on partageait dans le silence... »

J’ai commencé à écrire quand j’étais au collège. En ce temps-là, j’écrivais pendant les vacances pour rester en contact avec mes amis. J’écrivais aussi pour mes conquêtes féminines. Au lycée, j’ai continué à écrire pour les mêmes occasions. Puis à l’université vint le temps de l’écriture pour mes chansons de rap. Je suis passé par la phase où je disais que j’étais le meilleur rappeur sur terre puis par celle où j’écrivais pour dire ma vision du monde, mes sentiments. Ensuite, j’ai découvert l’art du « storytelling », l’art de raconter une histoire. Dans trois couplets pour une chanson de 4 minutes environ, j’ai appris à raconter des histoires. Des histoires d’hommes et de femmes situées entre la fiction et la réalité. Entre cette époque et le collège, je suis devenu un lecteur vorace. Poussé par mes études et la solitude, je me suis plongé dans le monde des livres. Je crois que cela a été une autre phase importante dans l’écriture.

Cette phase dépose en nous des mécanismes et des sensibilités. J’ai écrit ma première nouvelle suite à un choc. J’ai écrit pour dire ce que mes yeux avaient vu. Plus précisément, j’ai écrit pour dire comment ma génération vivait le chômage. J’y étais sensible parce que moi aussi, j’étais au chômage. Petit à petit, j’ai compris que la manière dont j’écrivais, les thèmes que j’exploitais, les époques que je décrivais étaient influencé par mon âge et mon vécu. Lorsque j’écris des histoires aujourd’hui, je suis conscient de donner une voix aux gens de ma génération, aux gens de ma société mais aussi à tous ceux qui se sentent concernés pas les thèmes que j’aborde. J’écris pour comprendre les gens, pour faire ressentir ce que je ressens, pour faire voir ce que je vois, pour décrire mon monde. J’écris pour être lu, avec le souci d’aller à la rencontre du lecteur, pour les captiver et leur offrir un moment d’évasion comme le ferait un massage. Je suis conscient que c’est une manière unique de dire comment ma génération vit le pays, comment on analyse nos relations et comment on bâtit nos ambitions.

Avoir commencé par l’écriture rap me permet d’avoir une écriture directe quand il faut. J’écris aussi pour laisser des traces, pour que mes filles puissent me lire un jour. Dans un pays où l’oralité prédomine, c’est un défi. Dans une époque où nous sommes toujours stimulés par les nouvelles technologies, où le stress et le temps nous laissent moins de temps pour lire, j’écris pour attirer plus de gens dans le monde des livres. Enfin, je suis toujours un lecteur fervent et j’écris pour transmettre des émotions, pour offrir une compagnie stimulante comme le font encore aujourd’hui les écrivains qui me touchent.

Cela dit, il nous faut aussi dire qu’être écrivain aux Antilles n’est pas le job le plus simple. Certains gagnent un peu d’argent (peut-être beaucoup…). Ils arrivent à voyager et faire de sacrées expériences grâce à leurs livres. D’autres ne gagnent rien. Parmi ceux-là, certains sont très déçus. Et les autres le font par simple passion parce qu’ils ont le virus de l’écriture. Ils veulent faire sortir, le mieux que possible, ces personnages, ces décors et ces idées du fond d’eux…

L’écrivain n’existe pas parce que son livre est dans les médias mais parce qu’il est lu. Si la presse en parle mais personne ne lit son livre, il n’existe pas vraiment. Le challenge des écrivains antillais est de se faire lire par leurs gens. Comme le disait Merle Hodge, l’écrivaine trinidadienne, « nous sommes lus partout dans le monde mais comment faire bénéficier à nos gens la substance, les choses que nous tirons de leurs vies ? ». Nos cultures sont orales depuis des siècles et si c’est un trésor culturel, c’est aussi un obstacle pour l’écrivain qui s’évertue à écrire des mots sur la page.

C’est peut-être ma jeune expérience qui me fait parler comme ça mais j’aimerais redonner l’envie de lire à ma génération et à celle qui arrive après. En mettant des mots sur nos vies, nos frustrations, nos ambitions, nos blessures, nos handicaps et nos réussites, j’espère faire naître cette faim de lire qui ne s’apaise jamais. Je suis toujours heureux quand des jeunes me disent que mes histoires leur ont permis de se réconcilier avec le monde des livres. Ce n’est pas un monde réservé à une élite. Il accueille tout le monde sans discrimination. Il a transformé nos grands hommes et à leur tour, ils ont transformé nos sociétés.

Je pense souvent à la manière dont ce monde à accueilli des prisonniers et les a transformé à la sortie de prison. Sans le monde des livres, nous n’aurions pas eu des personnes comme Malcolm X, Audrey Chenu, Chester Himes et Donald Goines. Je suis conscient que le fait de ne pas lire, de ne pas s’ouvrir à ce monde des livres peut nourrir une aliénation et un manque de recul qui peuvent devenir dangereux pour nos société. Loin de moi l’idée d’en parler de loin avec un air suffisant et ne pas reconnaître le travail que font les personnes investies dans ce combat. A l’heure où le monde se trouve au bout de nos doigts, la lecture patiente et humble demeure quand même un bon  moyen pour devenir de meilleurs citoyens sensibles au sort des autres.

Steve GADET (extrait de l’ouvrage -Faire une différence- paru en 2014 aux Editions Nestor)

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