Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Monde

Vendredi 31 janvier 2014 se tenaient les derniers préparatifs pour l’entrée dans la nouvelle année lunaire du cheval de bois, le soir même à minuit.  A Tahiti, le passage au nouvel an chinois se fête avec un décalage de 18 heures de retard sur la Chine. Un rendez-vous pour les Polynésiens, dont l’importante communauté chinoise du territoire, implantée à Tahiti depuis 1865, en qualité de « coolies » pour la plupart. D’abord répertoriés comme résidents de nationalité chinoise, les Chinois ont acquis la nationalité française et ont vu leurs noms francisés à compter des années 1960 par de lourds processus administratifs de naturalisation où il leur était notamment demandé s’ils se nourrissaient à l’aide de fourchettes ou de baguettes…

Les Chinois de Tahiti ont fini par gravir tous les échelons sociaux, pour devenir une communauté de leaders économiques où s'épanouissent de véritables dynasties commerçantes, des professions libérales, des fonctionnaires. Tout en s’ancrant profondément dans la réalité Polynésienne,  avec la maîtrise de la langue locale « Réo Tahiti », la communauté a conservé ses propres traditions, ses croyances et son imaginaire ainsi que l’usage de sa langue créole, le « Hakka » Elle  n’a jamais céssé de développer des liens culturels et économiques avec le pays d’origine, relations qui se sont intensifiées ces dernières années, à mesure que la Chine accédait à une place croissante sur la scène internationale. L’intérêt chinois pour le Pacifique et notamment la Polynésie dont le territoire s’étend sur une surface totalement inexploitée comparable à celle de l’Europe,  ne se dément plus . En témoignent les projets de coopération qui fleurissent dans tous les domaines (pêche, perliculture, tourisme).

Les festivités prenaient cette année une couleur particulière avec la récente implantation de l’institut Confucius,  qui a pour but de diffuser et rendre intelligible aux étrangers une culture chinoise largement méconnue par les non initiés.  Après la traditionnelle danse du lion, les démonstrations de Taï Chi et d’épée, des écoles d’art martiaux de l’île s’enchaînaient pour laisser place à des activités de calligraphie exercées par le maître en la matière, Monsieur Christian Wong.  Elles étaient suivies de découpages de caractères Mandarins (pratique du « Jianzhi ») par Mademoiselle Nan Meimei,  pour amorcer cette nouvelle année dans le « Tao » : la voie de l’harmonie.

Une troupe d’artistes venue de Shenzhen en Chine se produisait ensuite vendredi soir et samedi après midi,  à guichet fermé,  au grand théâtre de la place To’ata de Papeete. Deux représentations féériques offrant une succession de riches tableaux sur quelques unes des 56 identités que regroupe la Chine millénaire. Cette première représentation s’est tenu en présence du ministre du tourisme local, Jeffrey Salmon, et de personnalités consulaires de Chine et de France à Tahiti.  Le spectacle s’ouvrait dans un show coloré,  digne de la télévision nationale chinoise CCTV. Danses des lanternes rouges appelant la chance, danses Tibétaines et des steppes de Mongolie ou danses martiales des chevaliers de l’empire Qing.  Chants dédiés à la lune et à la récolte des moissons nous rappelant l’origine agricole et printanière de cette fête.  Fables chinoises accompagnées d’orchestres traditionnels. Tours de prestidigitation assortis d’éventails multicolores ou encore tours d’habilité avec interaction du public faisant référence au poisson, signe d’abondance. Des acrobaties spectaculaires nous rappelaient l’histoire et l’imaginaire de ce grand peuple et forçaient notre admiration quant au degré atteint dans la finesse, la maîtrise et le dépassement de soi.

Pas de doute, la Chine est en marche, sa splendeur exulte et s’impose à nos petites îles de Polynésie. Il se posait tout naturellement, la question de la survivance des traditions Polynésiennes dans ce monde en mutation. Cette question posée par l’Institut Confucius sous le titre « Cultures traditionnelles et développement en Polynésie »,  avait l’ambition d’être tranchée plus tôt dans la journée par une table ronde d’invités économistes, entrepreneurs, journalistes et spécialistes des traditions locales. Tous s’étaient réunis sur le campus de l’U.P.F (Université de Polynésie Française) à Outumaoro.

Dominique Morvan représentant la principale revue économique locale « Dixit » posait la question de savoir si la bonne représentation et acceptation de la communauté chinoise localement,  permettrait de mieux accepter le pays Chine sur le territoire alors qu’il est malgré tout très différent.  Viri Taimana, directeur du centre des métiers d’art interpelait le peuple Polynésien veut-il créer sa propre société ou obéir à des standards ?  Andrew Jean, le représentant des étudiants de l’université,  exprimait quant à lui tout l’optimisme d’une jeunesse locale qui investit et croit dans son avenir.  Edwin Hiu Aline, professionnel des médias et artisan d’une nouvelle offre télévisuelle locale en gestation,  proposait de rompre avec la société du mimétisme pour présenter un autre modèle de conversation avec le monde où la parole serait circulaire,  à l’image du mode de penser et de converser local.

L’entrepreneur Victor Lau projetait quant à lui la réalité entrepreneuriale locale au regard des impératifs de croissance,  mais aussi d’harmonie en matière de sauvegarde des ressources, de respect de la biodiversité et relevait les effets de la surpopulation sur ces enjeux comme c’est déjà le cas en Chine. Il rappelait que le monde de l’entreprise était en perpétuel changement, qu’il s’agissait de s’adapter aux mutations de ce monde et y transposait la pensée binaire Chinoise en faisant référence notamment aux travaux du philosophe François Julien. Il plaidait enfin pour la conservation du « Tia’ofa » qui fait la particularité et finalement le charme de la Polynésie, à savoir ce sens très particulier des relations humaines.

Jean-Luc Perodeau qui a écrit sur la concurrence en Polynésie et s’intéresse aux économies insulaires, délivrait son témoignage sur la société heureuse du Vanuatu où il n’y a pourtant ni eau ni électricité.

De façon générale, les intervenants saluaient un effet bénéfique de la crise sur la jeunesse Polynésienne à savoir le retour à l’autoproduction et à l’autoconsommation, c’est à dire le retour à l’essentiel : le « fa’apu » (équivalent du « jadin kréyol » antillais). Le « fa’apu » qui procure aux jeunes Polynésiens, une activité et une subsistance.  Mais l’économiste Florent Venayre, rappelait que la jeunesse Polynésienne est comme toutes les jeunesses du monde, désireuse de consommation, avide de nouvelles technologies et de loisirs standardisés.  De nombreux intervenants citaient le Japon comme une alliance réussie de la tradition et de la modernité même si des intervenants,  dans le public,  venaient nuancer l’idée d’un « modèle Japonais » pour la Polynésie.  Cette table ronde s’achevait donc avec plus de questions que de réponses mais un mot pour autant ressortait des échanges, celui d’harmonie, volonté de vivre ensemble en harmonie, volonté d’un développement harmonieux et témoignage d’un respect de l’ environnement naturel et humain Polynésien.

Samedi matin, le réveil se faisait au temple Kanti de Mama’o avec les bénédictions rituelles puis les écoles d’arts martiaux de l’île revêtaient les costumes de lion pour les danses de purification des banques, agences d’assurances et autres commerces de la capitale.

Les femmes de l’île, Chinoises ou pas,  avaient pour l’occasion revêtu leurs tuniques les plus coquettes ou les pics à chignon. Le rouge et l’orange, couleurs porte bonheur, s’affichaient partout dans un concert de pétards pour éloigner le malin de notre île bien aimée.  Tahiti restera à l’heure chinoise pour des cérémonies qui se poursuivront jusqu’au 15 février prochain.

Et après…

Tahiti retrouvera ensuite le lot de ses affaires économiques, politiques et judiciaires locales avec la mobilisation des troupes et les sempiternels jeux de chaises musicales et autres trahisons pour les élections municipales. Dans l’agenda, les trois procès Flosse du mois de juin mais aussi les suites statutaires qui seront données à la réinscription de la Polynésie sur la liste des territoires à décoloniser de l’O.N.U.

Sans parler du développement de son aquaculture avec le projet de l’ancienne gouvernance Temaru et de la firme chinoise rebaptisée « Jian Rui Investments » qui a été mis sur orbite et a fini par trouver sa viabilité sous le nom de « Tahiti Nui Marine ».  Il sera aussi question de l’avenir de son tourisme à l’aune du projet pharaonique de type Hawaiien de l’actuelle présidence Flosse que représente le complexe hôtelier « Mahana Beach » en lieu et place de l’ancien Sofitel Maeva Beach. Un projet qui poussera sur un parc de près de 60 hectares le long du lagon, de la pointe Tataa à l’actuelle marina de Taïna à Punaauia.

Quant à la récente mesure française de délivrance du visa en 48H pour les visiteurs chinois, elle a déjà trouvé son application concrète en Polynésie avec la récente arrivée d’un Boeing affrété par un homme d’affaires chinois,  transportant plus de 290 touristes chinois. Une goutte d’eau pour la Chine mais un bol d’oxygène pour l’économie locale. Il restera à former les personnels à la langue de ces nouveaux clients et mieux cerner leurs attentes pour mieux y répondre.

Pour l’heure, les chinois étant également les premiers consommateurs de vin au monde, on peut penser sans trop s’avancer que le vin de Tahiti développé ambitieusement par Dominique Auroy sur l’atoll de Rangiroa, dans l’archipel des Tuamotus,  trouvera également une visibilité chez cette clientèle.

La Polynésie se trouve donc au carrefour d’elle même entre évolution statutaire en point d’interrogation, progression significative de la Chine dans son développement économique et culturel et dépendance aux crédits français.  Quelques mois après l’échec du déplacement du ministre de l’outre-mer, Monsieur Victorin Lurel, la Polynésie sort pourtant de l’attentisme et de l’ornière française,  en multipliant les partenariats régionaux obéissant à des logiques géographiques et/ou culturelles propres.

Une chose est sûre, l’année du cheval de bois appartiendra aux audacieux et aux courageux alors il est plus que temps : à cheval !

Kung Hi Fat Choy – Xin Nyan Kuai Le !

Bonne année à tous et surtout bonne année et longue vie à Free Pawol !

Suleiman ROUIBI

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

TOKYO, Japon (AFP) - Un vol American Airlines de Séoul à Dallas a été forcé de faire un atterrissage d'urgence à Tokyo ce mercredi matin, aprè

Le Conseil National des Comités Populaires (CNCP) et de nombreuses organisations syndicales, au coté de la Communauté Palestinienne, invitent les Martiniquais à venir exprimer leur condamnation du

La maladie ne peut pas avoir été transmise au Canada puisqu'aucun moustique au pays n'est contaminé, a indiqué Éric Desrosiers, représentant de la Santé Canada qui ajoute que la majorité des gens i

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

Serge Letchimy s'est indigné des propos tenus au sein de l'Assemblée Nationale à l'occasion du débat sur la Loi Asile et Immigration.

Alfred Marie-Jeanne, président de l’autorité des transports, a rencontré une délégation de la Société Transcapital, en début de soirée ce jeudi, pour contribuer

Les deux Députés de la France Insoumise, Jean-Hugues Ratenon et Eric Coquerel sont venus témoigner leur solidarité aux étudiants en grève de Tolbiac à Paris 1.

Prétextant la sécurité des journalistes lors de l’expulsion de zadistes lundi 9 avril, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, a i

« Le Canard Enchaîné » de ce mercredi 10 avril consacre un article au nouveau Palais de Justice de Paris.

Pages

1 2 3 4 5 »