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La chanteuse guadeloupéenne, Joëlle Ursull, a adressé une lettre ouverte au Président de la République, François Hollande, pour s'indigner de ses propos tenus, le 27 janvier dans son discours au Mémorial de la Shoah, à Paris. Dans son hommage aux 75.000 Juifs de France déportés, sous le régime collaborationniste de Vichy, le Président de la République a dénoncé « le plus grand crime jamais connu et commis dans l'Humanité ». Les réactions pleuvent.

Depuis que Joëlle Ursull a publié sa lettre ouverte à François Hollande, les réactions les plus étonnantes se multiplient de la part de descendants d'esclaves, pour dénoncer en des termes plus ou moins diplomatiques, la concurrence des mémoires dont la courageuse guadeloupéenne serait coupable.

La ministre des Outre-mer, George Pau-Langevin, a lancé les hostilités en déclarant à la télévison :

 « L’analyse de Joëlle Ursull n’est pas la bonne. Arrêtons cette concurrence victimaire. Nous devons, chacun avec les drames de notre histoire, parler et échanger. Quand le chef de l’Etat, François Hollande, évoque la Shoah, il ne faut pas dire : « et nous ? ». Par définition ceux qui sont allés chercher les esclaves en Afrique pour travailler dans les exploitations ne voulaient pas les exterminer, ils voulaient les faire travailler gratuitement. De plus, il y a un contresens dans cette concurrence victimaire. L’esclavage et la traite négrière sont des crimes contre l’humanité, mais pas des génocides. Nous avons un besoin de vivre ensemble, n’entretenons pas ce genre de haine. Comme disait Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. ». 

Une réaction qui a choqué et suscité des commentaires indignés. La ministre a ensuit dit autrement, son sentiment sur sa page Facebook.

Dans un communiqué, le Président du Conseil Régional et Député de Martinique fait connaître son point de vue sur l'affaire qui fait le buzz sur les réseaux sociaux.

La lettre de Joëlle Ursull

Vous avez osé, Mr Hollande, en 2015 au vu et au su de tous, insulter par omission des peuples, oui des peuples entiers. Lors de la commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, vous avez affirmé que : « LA SHOAH EST LE PLUS GRAND CRIME, LE PLUS GRAND GENOCIDE, JAMAIS COMMIS ».

Alors Mr le président je suis furieuse d’une telle déclaration. Car ou vous êtes inculte ou vous faites semblant de l’être……..
C’est ce genre d’hiérarchisation des horreurs de l’humanité, qui engendrent d’autres discriminations, toutes aussi pernicieuses. Voilà pourquoi de nos jours en France, si vous marchez sur le pied d’un juif, c’est une agression antisémite. Mais le tort fait aux autres (Noirs, Maghrébins etc.) c’est juste du racisme ordinaire. C’est à s’y perdre Mr le président.

Alors comment expliquer le fait lorsque vos compatriotes noirs, arabes ou asiatiques sont agressés par des activistes d’extrême droite, il ne se trouve aucun homme politique pour le dénoncer autant que s’il s’agissait d’un acte antisémite ? Et dans le dernier malheur ayant touché notre pays et fait 17 victimes, dont 4 juifs, l’attention du grand public n’est presqu’attirée, que sur ces 4 victimes.

Rendre hommage à la mémoire de ces victimes et compatir à la douleur de leurs familles est un devoir noble qui nous incombe tous. Mais n’est ce pas excessif et discriminatoire, de vouloir inscrire l’histoire de la shoah à l’école, en oubliant les autres histoires comme celle de vos compatriotes descendants de millions de déportés africains ?

Mon but ici n’étant pas de chercher à communautariser ni l’Histoire ni les Mémoires, ce qui serait la porte ouverte à une hiérarchisation victimaire. Car il n’y a pas de degrés dans l’horreur, ni de monopole de la souffrance. Aussi, comme l’histoire nous l’enseigne la Shoah et ses 6 millions d’innocents immolés, est une de ces taches indélébiles et inoubliables dans l’histoire de l’humanité.

Mais force est de reconnaître aussi, que la dimension prise par la traite et l’esclavage dont ont été victimes les peuples noirs, dépasse en nombre de morts, en traitement des victimes déportées, en durée et en horreurs, tout ce qui l’avait précédée ou suivie. La traite négrière, invention du monde arabo-musulman aura concerné près de 17 millions d’individus. Quant au commerce triangulaire – dont la France a une très grande responsabilité -, les historiens admettent qu’environ 11 millions d’Africains furent déportés dans le Nouveau Monde.

Soit pour l’ensemble de ces déportations, 28 millions de malheureux ont été arrachés à leurs terres, pour subir les traitements les plus inhumains. Et que pour un captif, 3 à 4 autres furent décimés, du fait des guerres, des incendies de villages, de greniers et des épidémies résultant de ces horreurs.

Les statistiques sur le nombre des morts (environ 80 millions), donnent le vertige. Cette entreprise gigantesque, qui aurait pu conduire à la disparition totale des peuples noirs sur le continent africain, ne saurait être comparée à aucune autre dans l’histoire. Et aujourd’hui vos compatriotes descendants de ces horreurs, ont appris à panser leurs blessures dignement et en silence. Ils avancent sans courber le dos, la tête haute malgré tout !

Votre phrase est donc une offense pour tous ces peuples, une offense pour tous ces Noirs français et qui ont voté pour vous, moi la première (et je m’en mords les doigts)….

Quant à Mme Christiane TAUBIRA, à quoi sert votre loi sur la traite négrière ? Votre silence me glace le sang ! Votre collègue ministre de l’Outre- mer G. Pau-Langevin est aussi muette que vous, encore plus muets, le sont nos présidents de régions et nos députés ultra-marins, c’est triste……..

Mr le président François HOLLANDE nous exigeons des excuses. Veuillez prendre connaissance du manifeste du « Collectif des Nègres Insoumis », pour vous rappeler certaines réalités de l’Histoire et rendez-vous aux prochaines élections !!!

JOELLE URSULL

Artiste guadeloupéenne et….. Française (uniquement sur papier sans doute) descendante d’esclaves africains et fière de l’être.

 

La ministres des Outre-mer a réagit hier 5 février, sur sa page Facebook :

Chaque fois que les mémoires de l'Esclavage et de la Shoah se retrouvent mesurées, comparées ou opposées, les passions, les emportements et les outrances qui s'expriment démontrent combien la connaissance historique et scientifique de l'une et de l'autre doit progresser et progresser encore avant que ne s’effacent, enfin, les tentations de l’inutile concurrence des mémoires et des victimes. 

Peut-on encore évoquer la singularité de la Shoah sans que les descendants d'esclaves – dont je suis – ne se sentent minorés ou, pire, niés dans la mémoire des souffrances et des atrocités qui furent infligées à leurs aïeux ? Peut-on, de même, rappeler avec force la singularité de la traite des Noirs, de ses abjects fondements et de la monstruosité de son bilan humain, sans pour autant blesser la mémoire de ceux qui ont perdu la vie dans les camps, jetés dans les rouages d’une industrie de la mort programmée et planifiée au seul motif qu’ils étaient Juifs ? 

Chacun de ces deux crimes contre l’humanité a acquis sa singularité dans l’Histoire. Une singularité conquise de haute lutte et qui, pour la Shoah comme pour l’Esclavage, continue de se construire à mesure que la connaissance des faits historiques se renforce et que l’œuvre de mémoire collective progresse. La reconnaissance de la singularité de ces mémoires est essentielle, car elle seule permet de ne plus comparer, de ne plus opposer ni se perdre dans des querelles sémantiques qui éloignent des vrais enjeux de la mémoire. 

Je refuse et je refuserai toujours de penser que la mémoire de l’esclavage est une éternelle victime collatérale de la commémoration de la Shoah. 

Ceux qui le pensent font fausse route, se trompent de colère et négligent en réalité l’importance et le sens de la loi du 21 mai 2001 reconnaissant la traite et l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, que je n’ai cessé de contribuer à faire vivre dans toutes les fonctions que j’ai occupées depuis. Pour ma part, à ce qui nécessairement distingue ces deux mémoires singulières, je préfère et je préférerai toujours rechercher ce qui les rapproche. Car nous n’aurons jamais fini de mieux comprendre comment la barbarie des hommes peut, sous des formes différentes, parvenir à des atrocités innommables en déniant toute humanité à d’autres hommes sur la base de leur origine ou de leur couleur. Je considère et je considérerai toujours que ces deux mémoires, loin de s’opposer, doivent se parler et se comprendre mutuellement. 

C’est pourquoi j’estime que je serai tout autant à ma place, debout et fidèle à mes origines et à mes convictions, le 26 avril prochain aux commémorations de la libération du camp de concentration de Dachau en Allemagne, où périrent notamment des Juifs et des Noirs, que lorsque j’accompagnerai le président de la République pour l’inauguration du Memorial ACTe, à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, le 10 mai, pour la Journée nationale de mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. J’honorerai ainsi, avec le même souci de vérité, de reconnaissance et de respect, deux mémoires singulières qui éclairent les engagements de ma vie.

George PAU-LANGEVIN

 

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