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Caraïbes

Révélation d’éclipse pour dire des mots libérateurs qui jaillissent et des maux enfouis à enterrer dans les décombres de la bêtise. Nicole Cage ne dit pas tout  mais on peut supposer que « l’écrivain guadeloupéen au regard fuyant » entendra ce silence. Nicole Cage est une poète et romancière martiniquaise. Elle a longtemps gardé ce texte avant de le sortir du tiroir des mauvais souvenirs pour le lâcher dans le vent de freepawol, le vent de la parole libérée.

 

Il y a en ce moment un reportage sur Aimé Césaire, à deux jours de l’anniversaire de son retour “nan Guinen”.

Il y a ce blues, blues, blues qui étreint mon cœur. Le Prince n’est pas là. Chipie 1ère danse pour la Fête de la danse à l’Atrium ; nous y étions hier. Ses sœurs sont dans leur chambre, occupées à leurs affaires. Un chien aboie, les énormes kabrit-bwa et autres petites grenouilles font entendre leur symphonie nocturne. Un bateau glisse sur la mer dans la baie que je vois de ma fenêtre.

Blues à l’âme. Au cœur du souvenir…

Hier la lune était en éclipse. La tradition ésotérique associe les éclipses lunaires à des moments de remontées d’émotions ou de souvenirs liés à des problématiques non résolues.

Ce soir, je veux bien la croire cette tradition !

Emotions et souvenirs liés à des problématiques non résolues

… Il y a six ans s’en allait le Poète. Ainsi que je l’ai déjà raconté dans l’un de mes articles, je me trouvais à l’Unesco ce matin d’avril 2008. Madame Christiane Diop et moi étions les invitées du Directeur général adjoint de l’Unesco, celui que j’appelle respectueusement et malicieusement « Maître », l’écrivain et penseur béninois Nouréini Tidjani-Serpos. On m’a appelée de la Martinique pour m’annoncer la nouvelle. C’est à moi qu’il revenait de les en informer. Terrible tâche vis-à-vis de ces deux figures des lettres africaines, ces deux géants qui, face à celui que Monsieur Tidjani-Serpos appelle « Papa Césaire », se sentaient si enfants, si vulnérables… Devant notre chagrin silencieux à Madame Diop et à moi, il se met à nous déclamer « Souffles » de Birago Diop, et ces mots-là, dits par lui, nous sont guérison…

Ce jour-là, de retour chez ma sœur qui m’hébergeait à l’occasion de mon séjour parisien, je me jette dans le lit et je laisse enfin jaillir de moi des torrents de larmes et ce poème brûlant : « Lettre ouverte à Birago Diop ».

Quand je le donne à lire au Maître, ses yeux se mouillent de larmes qu’il retient…

Emotions et souvenirs liés à des problématiques non résolues

22 mai 2008, (date symbolique s’il en est !), à l’initiative du Département « Priorité Afrique »  de l’Unesco est organisé un hommage à l’Aimé. Je suis invitée à dire sur scène ma « Lettre ouverte à Birago Diop », accompagnée par le guitariste et poète français, Philippe Laval.

Le quotidien local consacre quelques lignes à ma participation à cet événement et RFO Paris m’appelle pour me donner rendez-vous directement au siège de l’Unesco pour une interview.

Mes sœurs et moi prenons une chambre dans un hôtel proche du siège, mon neveu nous rejoint sur place. La fierté pour la ‘tite sœur et tatie fait briller leurs yeux. Leur soutien me fait tant de bien !

Ma participation à cet événement, je la vis comme un acte hautement thérapeutique : enfin faire mon deuil de celui que je n’ai jamais cherché à approcher, pétrifiée que j’étais par la timidité et l’orgueil (l’orgueil immature de la jeune adolescente découvrant l’engagement anti-colonialiste et ne pardonnant pas à l’Icône son « oui » à l’assimilation à la France, pudiquement nommée départementalisation). Reconnaître enfin l’acceptation totale d’un amour qui me dépassait, le mien pour celui dont les vers étaient inscrits dans le moindre atome de mon être depuis l’époque où, petite fille, j’entendais ma sœur Hélène réciter d’entières tirades du « Cahier du retour au pays natal » ou de « Et les chiens se taisaient ».

Quelques semaines avant l’événement, le Maître m’informe du déroulement de la soirée. Il doit partir en mission en Afrique, il sera de retour juste à temps pour la soirée mais il transmettra ses instructions au maître de cérémonie.

Il ouvrira l’hommage avec « Souffles » et moi, je devrai me tenir prête à entrer en scène dès le dernier vers prononcé afin de partager la « Lettre ouverte à Birago Diop », le tout dans un enchaînement sans aucun temps mort. Ma fierté est immense d’être ainsi introduite par le Maître sur la scène de l’amphithéâtre de l’Unesco.

Philippe Laval et moi, après nous être retrouvés dans le hall d’entrée, nous enquérons du protocole. L’on nous informe que Monsieur Serpos nous attend à son bureau.

Là se trouvent déjà avec lui plusieurs dignitaires, représentants d’Etats africains et… le maître de cérémonie, cet écrivain guadeloupéen dont j’appréciais la plume, même si je me sentais interpellée par son positionnement, toujours si proche du pouvoir et par son regard que je trouvais fuyant… Quand Monsieur Serpos me présente à lui il me tend la main mais ses yeux évitent les miens… je ne tarderai pas à comprendre pourquoi…

Et là le couperet tombe… Le Maître nous apprend à Philippe et à moi que notre prestation est non pas annulée mais modifiée dans sa forme ! En clair, nous ne monterons pas sur scène, nous ne participerons à l’hommage qu’en « off », à travers l’enregistrement d’une vidéo qui figurera sur un DVD reprenant les moments forts de l’hommage. L’ambiance est pesante. Connaissant Monsieur Serpos, je lis dans son regard et ses propos maladroits  l’immense malaise qui est le sien.

Philippe et moi quittons le bureau en silence… La couleuvre est dure à avaler, pour lui qui est venu de Bordeaux, et moi de Martinique uniquement pour cet hommage. Nous n’avions rien demandé ! On nous a invités, on nous a payé un billet et un cachet pour une prestation que nous ne ferons pas ! Humiliation… Que dire aux gens, aux nôtres, aux medias ? Comment justifier, expliquer l’affront ?

Ma famille est catastrophée. Curieusement, je tiens le choc, j’encaisse. Même si, au moment où le Maître entonne « Souffles », je sens mon cœur prêt à sortir faire un tour hors de ma poitrine…

Nous sommes installés aux rangs VIP et regardons l’hommage se dérouler… sans nous…

L’écrivain guadeloupéen au regard fuyant fait son show, au point que Wole Soyinka, excédé, se lève à la fin et dit qu’il était venu assister à un hommage à Césaire, pas à un one-man show !

Le maître de cérémonie, lui, boit du petit lait, il nous impose de longues tranches de l’enregistrement de son hommage au Poète à l’occasion de ses funérailles, le tout émaillé de rappels de sa proximité avec ce dernier.

Tandis que la soirée se déroule, je ne peux m’empêcher de constater que sur la scène de cet hommage à Césaire le Martiniquais, le laminaire accroché à son île, il y a des Guadeloupéens (le maître de cérémonie et le comédien Jacques Martial dans son interprétation magistrale du Cahier ; même si, ce soir, je trouve qu’il fait un peu long !), des Africains, des Mauriciens, un Japonais - en la personne du Directeur général de l’Unesco, des Français, Réunionnais, etc mais AUCUN martiniquais ! J’aurais été la seule représentante sur cette scène du pays de Césaire! Ô ironie !

Au buffet qui clôture la soirée, quelqu’un m’appelle et me prend dans ses bras. C’est Madeleine de Grandmaison. Tout en continuant de me serrer elle me confie à quel point elle est heureuse de pouvoir enfin me dire de vive voix combien elle aime mon écriture, combien elle me reconnaît, par cette écriture, héritière de Césaire. Elle cite de mémoire des extraits de mon poème « Bambou » qu’elle avait utilisé pour l’une des affiches de « Convergence ». Je souris tristement. Je ne gâcherai pas sa soirée en lui racontant ce que je viens de vivre ni à quel point ses mots résonnent curieusement en moi…

Je souris, je me prête au jeu.  Je parle, je ris même parfois…

Tandis que nous regagnons l’hôtel, mes sœurs m’avouent qu’elles ont du mal à comprendre mon calme.

L’orage éclate au cœur de la nuit, quand, lasse de me retourner dans mon lit, je me lève pour écrire. Chaque mot me coûte une larme. Chaque larme un hoquet. J’écris dans la nuit, ce cri, ce chant, cette fureur, cette violence d’un amour qui, jusqu’au bout n’avait pas su trouver le moyen de s’extraire de moi pour danser sous le soleil, le moyen de se dire, de se vivre. J’écris l’humiliation, une de trop ! Cette nuit-là et les jours suivants, j’écris l’humiliation sans jamais évoquer sa source.

Jour après jour de larmes, de mots et de hoquets, j’écris, je noircis les pages de ce qui deviendra le recueil « D’Iles je suis, suivi de Où irait mon cri ? ». J’y adjoins les premiers poèmes écrits le jour de l’annonce du décès du Poète et les jours suivants. Quand je demande au Maître s’il veut me le préfacer, il me répond que pour lui c’est une évidence.

Ce n’est que le lendemain que je saurai ce qui s’est réellement joué autour de cet hommage.

Quand Monsieur Tidjani-Serpos a transmis à l’écrivain guadeloupéen au regard fuyant la feuille de route avec notamment la liste des intervenants et que celui-ci y a vu mon nom, il se serait écrié (les mots ne sont peut-être pas précisément ceux-là mais l’idée y est) : «C’est qui, cette personne, cette Nicole Cage-Florentiny ? Je ne la connais pas ! Elle n’a pas sa place là ! »

A quoi le Maître aurait répondu : « Tu ne la connais pas mais moi, je la connais ! Je l’ai choisie parce que c’est une excellente poétesse martiniquaise et elle a écrit un texte magnifique que nous lui avons demandé de venir déclamer ! Et elle, elle est venue sur la terre de ses ancêtres. Elle a fait le pèlerinage pieds nus dans le sable brûlant de Ouidah pour honorer la mémoire des ancêtres. Elle a eu les pieds brûlés et déformés par les ampoules pour avoir marché sans souliers, de Zounbodji jusqu’à la Porte du non-retour ! Et toi, l’as-tu fait ? »

Mais voilà, les méandres de la diplomatie, la position délicate de l’Africain face à l’Antillais, quelque part plus légitime que lui, surtout quand cet Antillais est donné comme le légataire officiel du Poète, la nécessité de tenir compte de la famille, etc.  tout cela a pesé pour exiger de lui qu’il ne s’entête pas à me maintenir dans le programme de cette soirée.

En entendant cela j’étais complètement décontenancée. Je ne comprenais pas ! Je n’avais jamais eu affaire à cet homme ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? [Un jour le Maître m’a dit : « Tu leur fais peur ! Comment une si petite et si discrète personne peut-elle à ce point leur faire peur ? » Je ne lui ai pas demandé qui désignait ce « leur ». Il savait apparemment plus qu’il ne se sentait autorisé à dire…]

Dans ma déroute, et tandis que je versais mon amour et ma douleur à travers les pages, j’ai fini par oser dire merci aux circonstances et à celui qui en avait été l’instrument. Car sans cet affront, sans cette honte cuisante, sans l’impossibilité qui m’était faite de vivre pleinement mon deuil, les mots de braise « D’Iles je suis » n’auraient pas vu le jour. J’aurais simplement conservé et dit à l’occasion les textes écrits dans les heures et jours qui ont suivi la mort du Poète. Dans ce recueil, j’ai chanté mon pays, je l’ai secoué sans ménagement aussi et je me suis offert de crier mon amour pour celui qui avait sans le savoir contribué à faire de moi l’écrivaine que je suis. Oui j’ai dit merci à l’écrivain guadeloupéen au regard fuyant. Et j’ai souri, quand, clin d’œil malicieux de la vie, mes textes et les siens se sont trouvés plus tard voisins dans deux anthologies. Souri aussi quand l’un de mes textes extraits du recueil né de ce soir de douleur « Dans mon île ne poussent pas les saules » a figuré (en 2010 si ma mémoire est bonne) dans la sélection de textes proposés aux élèves dans le cadre du Printemps des Poètes.

Et le temps a passé… Six années déjà ! Je n’ai parlé qu’a ma famille et à quelques amis proches de ce qui s’est passé. Plusieurs m’ont exhortée à dire, à dénoncer, à témoigner de ce que j’avais vécu. Je ne l’ai jamais fait. D’abord parce que je ne voulais pas que la divulgation de ces faits puisse nuire au Maître. Je me sentais tenue à un devoir de réserve. Ensuite parce que malgré frustration, honte et douleur, je n’éprouvais aucun désir de revanche. Et enfin parce que tandis que j’écrivais le recueil, j’en étais venue à la conclusion que la seule réponse que je pouvais apporter à ces gens (puisque l’écrivain guadeloupéen au regard fuyant n’était, hélas, pas le seul qui, pour des raisons qui n’appartenaient qu’à eux avaient décidé que, non seulement ils ne m’aideraient pas à exister comme écrivaine et femme de scène mais qu’en sus, ils me mèneraient la vie dure chaque fois qu’ils en auraient l’occasion)  que la meilleure réponse à leur faire était donc d’écrire.

Nulle provocation donc, ni guerre larvée qui ne dirait pas son nom. Me contenter d’être pleinement, ce que je suis, ne leur en déplaise : une écrivaine !

Emotions et souvenirs liés à des problématiques non résolues

Alors pourquoi, ce soir, le besoin d’écrire sur tout cela, six ans après ? Il me plaît de penser, par paresse intellectuelle sans doute, que c’est l’éclipse lunaire et ce reportage sur Césaire qui ont déclenché cette plongée dans les abysses du souvenir.

Un 17 avril aussi, un an jour pour jour après la mort du Poète, un incendie avait ravagé notre maison, nous laissant, mes filles et moi choquées et perdues quand, de retour de promenade, nous avons trouvé notre rue prise d’assaut par les pompiers. Tout cela… Tous ces souvenirs ont jailli des tiroirs du passé où je les croyais sagement rangés.

Offrir tout cela à la lune, en sa disparition, en sa rougeur de braise… Offrir tout cela, ainsi que mes mots, à la guérison du temps, de la lumière, de l’amour et du respect de moi-même, de l’amour de la vie…

Merci à vous, lune, terre et soleil, pour m’avoir donné cela : l’aubaine purificatrice d’une éclipse…

Nicole Cage,

Schœlcher,  nuit du 15 avril 2014

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