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Caraïbes

Steve Gadet interroge : A quoi servent les sciences-humaines et sociales, l’art et les lettres ? Dans nos sociétés en crise qui cherchent à se comprendre, qui essaient de mieux entrevoir l’avenir dans un monde ou tout s’organise au nom de la compétitivité et du profit, parions  que les sciences sociales s’imposeront, au nom de l’humain, enfin.

De nos jours, tous ceux qui étudient les sciences-humaines, les sciences sociales, les lettres et l’art sont considérés comme des rêveurs ou des futurs chômeurs. Des matières telles que la finance, l’économie, les sciences politiques, le droit, l’informatique ou encore l’ingénierie sont beaucoup plus prisées. Ces matières sont considérées comme des parcours édifiants menant à des emplois sûrs, plus concrets et utiles pour le développement économique. Face à la menace du chômage qui emporte presque toutes les illusions des jeunes diplômés, les sciences humaines, l’art et les lettres ne sont pas perçus comme des bouées sûres pour rester à flot.

Je pense qu’il ne faut pas nier une certaine réalité. On vit dans une société où l’utilitarisme, la réussite et le matérialisme sont de plus en plus importants. Une société dans laquelle l’instabilité sociale est de plus en plus répandue. Le corollaire de ces phénomènes est l’angoisse, l’impatience et l’incertitude. Ceci étant dit, il faut aussi rajouter que chacun reste libre de faire ce qu’il veut pour tracer son avenir. Peu importe la matière ou le parcours, le plus important c’est de faire quelque chose qui nous passionne, qu’on aime un tant soit peu. On donne tellement de temps aux études, au travail que ce n’est que justice d’en tirer un minimum de satisfaction. Un professionnel qui s’épanouie dans son activité est une belle promesse pour notre pays. C’est quelqu’un dont l’activité et l’équilibre, se déverseront d’une manière ou d’une autre dans l’activité générale du pays. Cette satisfaction couplée au travail et aux sacrifices nécessaires est l’une des recettes du succès. Le succès n’étant pas pour moi la célébrité ou la richesse financière mais plutôt la satisfaction, le confort qu’on ressent lorsqu’on considère sa vie, son activité. Cette satisfaction n’est pas toujours au rendez-vous mais cela devrait être au moins un objectif.

Je suis moi-même un rescapé du chômage. Aujourd’hui, si je considère cette partie de ma vie comme étant très formatrice, le vivre fut loin d’être agréable. C’est une expérience qui fait mal surtout lorsqu’elle s’allonge. Elle fait encore plus mal lorsque vous estimez avoir travaillé dur pour ne pas vous retrouver dans cet état là. Etant donné que les professions auxquelles amènent en général les sciences-humaines et les lettres n’attirent plus, que ces professions n’assurent pas toujours un haut salaire et une place confortable à la sortie de la formation, ces études attirent moins de personnes. En plus, elles s’attirent même la foudre de certains milieux universitaires et de certains milieux économiques. Les lettres, les sciences humaines et l’art, sont alors qualifiées de faiseuses de chômeurs, de parcours inutiles.

Mais attention ! Les « humanités » demeurent capitales pour un développement harmonieux de notre société. Elles permettent de former des citoyens plus sensibles aux problèmes de justice, d’égalité et de démocratie. Elles nourrissent ce que les chercheurs ont appelé des « émotions démocratiques ». La logique du droit, des mathématiques, de la finance et des matières scientifiques n’est pas suffisante pour s’adapter  au monde d’aujourd’hui. Comprendre l’autre, préserver les intérêts des uns et des autres, sont deux aspects importants pour maintenir des régimes démocratiques autour du monde. Les sciences humaines sont un investissement précieux dans ce modèle de société que l’on veut préserver. Elles éveillent les étudiants, les poussent à réfléchir sur la société, les systèmes et les structures en place et à les remettre en question, à défricher de nouveaux chemins. Même si je viens de passer les 20 dernières minutes à écrire en défense des sciences humaines, je reconnais qu’elle doivent se remettre en question quant à leur pertinence dans la vie économique et l’état de la société. Elles doivent reconsidérer leurs méthodes, leurs objectifs, leurs champs d’application et leurs outils.

Après avoir exercé plusieurs autres professions, je suis devenu enseignant-chercheur en histoire des Etats-Unis en 2007. Dans l’espace francophone, on doit à deux enseignants-chercheurs en civilisation américaine la première biographie sur Barack Obama. En effet, dès 2007, Olivier Richomme et François Durpaire comprennent que cet homme a un potentiel hors norme et qu’il serait utile d’écrire sur lui, son parcours politique afin de le signaler aux autres. Ils publient L’Amérique d’Obama qui devient un succès national en librairie. Ce phénomène démontre le rôle fondamental des chercheurs en sciences humaines. Ils sont là, entre autre, pour aider les autres secteurs de la société à saisir les changements, les mécanismes sociétaux, politiques et sociologiques.

Le chercheur en sciences humaines, au même titre que l’étudiant, essaie de déchiffrer la somme d’informations que le monde nous envoie quotidiennement, de les mettre en perspective et ce n’est assurément pas une fonction futile dans nos sociétés modernes. Le chercheur ou le professionnel de la culture propose une autre lecture de la culture, de la société. L’étude de la culture ne se limite pas à la littérature ou à l’art ni à l’art élitiste, mais elle comprend tous les aspects de la vie quotidienne, le travail, les relations, la consommation, les classes sociales, le nationalisme, l'ethnicité, la sexualité, le genre, les arts populaires pour ne prendre que quelques exemples. Pour le grand et défunt sociologue jamaïcain, Stuart Hall, la culture n'est pas seulement un terrain d'étude, c'est aussi un site d'action sociale et d'intervention. S'engager dans des études, dans une carrière touchant aux lettres, aux sciences humaines, aux sciences sociales et à l’art peut être rocailleux de nos jours mais ce qui vaut la peine, c'est de pouvoir trouver le trait d'union entre nos vrais centres d'intérêts et notre chemin d’avenir…

Steve GADET

 

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