Parce que nous avons besoin d'une presse libre

France

« Passeport pour le Galawa » de Fred Bonnet c’est comme un slam, comme un cri, comme un rire. Un récit de vie, une photographie des Comores par un citoyen du monde qui y a vécu en projetant son regard sur les sentiments. Le Galawa, un célèbre hôtel de luxe de la Grande-Comores, aujourd’hui disparu, mais encore présent dans toutes les mémoires et sujet de tous les « bangwe » (arbres à palabres) comoriens. C’est là qu’à travers les pages de ce Passeport, on partage les instants de vie de Momo, Poète, Silalé, Papa Saïd...

Fred Bonnet est un citoyen du monde comme on aimerait en rencontrer plus souvent. Professeur des écoles, il a passé six années à Mayotte où il enseignait à l'école primaire de Vahibé à Mamoudzou, pour les CM2. Fort de ses valeurs de tolérance, de partage, de respect, il s’est complètement intégré dans le pays. Je l’ai rencontré à l’occasion d’un séjour à Mayotte en 2010. 

L’enseignant qui aime jouer avec les mots, les tisser pour lier, relier les différences, animait tous les jeudis soirs une émission de Slam, « La 7ème vague », en direct de Kwesi FM de 19 à 21 heures. Une occasion de donner la parole à des lycéens, ou chômeurs, qui y côtoyaient des enseignants qui avaient choisi de partager du  temps avec ces jeunes Mahorais,  qui en Slam, exprimaient leurs maux.

Dans ces joutes oratoires, on entendait les Kwassa-Kwassa, ces barques de la mort sur lesquelles des centaines de femmes et d’hommes venues d’Anjouan, une autre île des Comores, tentent de rejoindre Mayotte, la sœur qui a choisi de rester dans le giron français. Et  comme on ne parle pas de kwasa-kwasa à Mayotte sans citer la PAF (Police aux frontières), ces trois lettres entrent dans les mots qui oscillent entre ironie et révolte.

Aujourd’hui Fred Bonnet est retourné s’installer en France où il a repris la plume pour délivrer un « Passeport pour le Galawa ».

Je lui ai demandé  quel souvenir il garde de Mayotte :

Je ne garde que des bons souvenirs de mes voyages. J'aime le contact, la découverte et les échanges avec le « Tout-Monde ». En ce qui concerne Mayotte, je dirais que c'est une île à part, entre deux mondes, entre deux imaginaires. D'un côté, le monde swahili traditionnel propre à toute cette région (des côtes kenyanes aux côtes mozambicaines en passant par Zanzibar, l'archipel des Comores et le nord-ouest de Madagascar) et de l'autre, le monde occidental lié au passé colonial (encore très présent dans les mémoires). La confrontation de ces deux mondes crée au sein de la société mahoraise une créolisation dynamique porteuse d'avenir, mais aussi des tensions (type schizophrénie pour les jeunes en manque de repères), tensions accentuées par le fameux « visa Balladur » qui ne fait que renforcer la rupture faite avec Les Comores voisines au moment de l'indépendance...

Ce visa (qui est un mur de Berlin invisible) est responsable d'un important trafic d'humains entre les îles (avec le très lucratif business des Kwassa-Kwassa) et de la mort de milliers d'entre eux dans le bras de mer qui sépare Anjouan la Comorienne de Maoré la Française.

Avec un tiers de la population de l'île qui est sans-papiers, cela fait de Mayotte un volcan prêt à exploser. C'est là le nœud gordien que politiques et acteurs de la culture de l'archipel toute entière doivent résoudre au plus vite afin de redonner toute la quiétude que ces îles paradisiaques -et profondément paisibles au demeurant- mérite. C'est en tout cas, le sentiment dominant qu'il me reste au cœur.

Après les récentes attaques terroristes qui ont frappé la France où le rejet des musulmans ne cesse d’augmenter depuis de nombreuses années, je lui ai demandé comment il a vécu au sein de la population musulmane de Mayotte :

Je l'ai très bien vécu, sans le moindre souci pendant six ans. Les Mahorais pratiquent un islam très tolérant et je dirais qu'ils sont « de culture musulmane » comme moi je suis « de culture chrétienne ». Le respect entre les deux cultures se fait tout naturellement tant qu'il n'y a pas de prosélytisme de part et d'autre et je n'ai jamais subi aucun prosélytisme de la part des gens que je côtoyais au quotidien. J'étais beaucoup avec les jeunes du fait de mon métier et des activités liées au slam et j'ai pu constater qu'avec l'arrivée de la télé et d'internet, les mentalités évoluaient très vite (trop vite diraient les anciens) et que pour la plupart, la religion n'était qu'une façon d'être solidaire entre eux face à l'individualisme forcené de « Babylone », une façon de « vivre-ensemble », de se serrer les coudes face à la férocité d'un monde capitaliste (nouveau pour eux).

Quand il y avait fanatisme, ce n'était que le fruit de la misère, de l'ignorance et de l'exclusion, exactement comme c'est le cas en métropole. Les provocations venaient au contraire de la minorité blanche comme ce fut le cas l'année dernière avec cette tête de cochon déposée devant une mosquée.

Pour finir, je citerais en exemple un épisode qui m'a marqué. Au moment des grèves contre la vie chère (« La révolution des mabawas » à l'automne 2011), qui ont paralysé l'île entière pendant plus d'un mois, tous les magasins étaient fermés et la solidarité a joué à fond dans notre petit village de Passamainty.

Pendant un mois, on a vécu du troc, on a échangé riz, fruits (mangues du jardin), légumes et poissons avec nos voisins, nos amis, et on n'a manqué absolument de rien. Peu importe la religion, nous étions tous solidaires et on s'est rendu compte à ce moment-là qu'on était parfaitement intégré à cette communauté.

Un jour qu'un magasin d'alimentation a ouvert seulement quelques heures, nous avons même un copain comorien qui, sachant que notre frigo était vide, a fait la queue pendant plusieurs heures (sous un soleil de plomb évidemment) pour nous ramener un poulet et une bouteille de rhum ! 

Ce même ami, quand on parlait religion, avait l'habitude de me dire : « Nous sommes tous des enfants de la terre ».

 

Extraits de "Passeport pour le Galawa" :

A Mitsa, une nuit sans lune... 

Avec Poète, Momo et Silalé

-       « T’as du feu ?

-       Ouais, j’ai tout ce qu’il te faut... t’as qu’à me trouver un coin peinard...

-       Venez par là... On va se mettre sous le manguier de Mustapha... On sera tranquille, y a personne qui passe dans le coin à c’t’heure-ci...

-       Ouais ! et après, j’m’casse, hein, les gars ! Je vous aime bien mais j’ai une petite à voir dans le coin...

Hé pardi ! Ses parents sont partis dans leur famille,  à Moroni ! Alors ce soir, j’ai l’âme tempête et me fais voleur de coeur !

-       Oh toi, avec tes histoires de fesses, tu nous les gonfles... Y en a marre, comment tu fais. C’est toujours pour toi les filles à papa !

-       C’est parce que je suis un poète ! et ouais...

-       Poète ! Arrête un peu tes salades, tu veux. Momo et moi, on te connaît depuis les bancs de l’école et jamais on n’a pu entendre un seul de tes beaux vers !

Pas vrai Momo ? Tu l’as entendu toi, un jour, déclamer de belles choses ? Pfff ! Tout juste bon à porter des dreads pour faire peur aux vieux et dire des conneries pendant les matchs de foot, « l’artiste » !

-       Nom de dieu Momo ! Passe moi la moustache !

Hvuuuuub... fffffffffeueueu...

Mes amis, mes frères, vous êtes des paysans.

Etre poète est un état ! Et je n’ai pas à vous réciter quelques vers souffreteux pour cela ! Laissez moi d’abord devenir le dernier des riens. Laissez-moi d’abord être aussi triste que la pierre noire de ce maudit volcan quand elle est léchée par une larme d’océan... Poésie ! Vérité d’algues puantes au soleil ! Laisse moi d’abord te prendre à bras le corps vieille vache ! »

  Et notre ami partit dans la nuit, sans voir qu’il prenait le chemin de pierre dans le mauvais sens, puis on entendit un bruit de chute et  une bordée de jurons dans le noir. Le poète était tombé. Encore trop de moustache ce soir... Mais déjà, il se relevait en insultant les étoiles. Il reprit sa route et ses paroles finirent par se perdre dans le vent du large...

Comme d’habitude...Momo tira une dernière fois sur la moustache et me la tendit.

-       «Tiens mon frère pour le retour... J’y vais aussi, il y a des     potes qui m’attendent sur la plage pour un p’tit tsak-tsak[1].Bye, bon courage pour demain...

-       Salut Momo. Ouais t’as raison, faut que je rentre...
J’ai un travail maintenant, j’oubliais ! Fini la rigloade... Demain... Première heure...

-       Passeport pour le Galawa mon pote !!!

-       Ouais... Passeport pour un pass en or tu veux dire...

-       Inc Allah, mon frère ! Inch Allah ! » 

  Et je me retrouvai seul, à marcher dans le noir de cette nuit sans lune... Demain, j’avais rendez-vous pour mon premier jour de boulot. Fallait pas déconner, c’était pas le moment... J’allais enfin signer mon « passeport » qui me ferait pénétrer le saint des saints, la tour de Babel !

Le lendemain, au Galawa.

Avec Salim, Silalé, le Patron et Ousmane.  

-       « Salam Silalé ! Ah ! C’est toi, le nouveau !

-       Salam Salim. Oui, c’est moi. Bon, dites-moi ce que j’dois faire. On m’a juste dit de me présenter au portail...

-       C’est bon, t’inquiète, tout va bien se passer, mon frère. Tu vas te plaire ici, tu vas voir ! T’as juste à faire ce qu’on te dit et être sympa avec tout le monde. Ça remue pas mal là-dedans, tu vas voir et t’as pas intérêt à t’endormir, frangin ! Bon allez, maintenant signe ici. Je vais te conduire au bureau du patron. Tu dis « oui patron » à tout ce qu’il te dit, ok ? Et avec le sourire !  Mais ça, avec toi, je n’ai pas à m’inquiéter, avec ta face en croissant de lune !

-       Héhé... Merci mon frère... Bon, comment tu me trouves ? J’suis bien ?

-       T’es parfait. Beau comme pour aller à un grand mariage !  Allez, maintenant, viens... Tu sais, l’heure, c’est l’heure ici. Et fais gaffe à une chose : tiens ta langue. Moins tu causes et mieux c’est dans le coin...» 

   Salim m’a laissé devant le patron qui était déjà en train de discuter au téléphone alors que personne n’avait l’air encore debout  dans l’hôtel. Je l’avais déjà vu, au village, arrêter son gros 4X4 pour prendre une fille au passage... Pas le genre à discuter longtemps...

-       « Ok, Peter, I’ve got somebody in my office. I’ll call you later... Yeah, don’t worry, i twill arrive... Soon, I promise, just gimme time to make the magic wheel rolling, ok ? Yeah. See you... 

Fuck ! » 

Sursaut. 

-       « Bon... Bonjour. Je m’appelle Si...

-       Salut. C’est toi le nouveau ? OK. Lis-moi ce contrat et signe-le ».

      Je pris le contrat – le fameux « Passeport pour le Galawa » ! et manquai de faire tomber le stylo qu’il me tendait avec. Merde ! Moi qui voulais être serveur, ça commençait bien... Il y avait au moins une dizaine de feuilles bleues à lire !  Fallait vraiment que je lise tout ça ? Le patron eu l’air de comprendre ma détresse.

-       « Ouais, bon,  on va pas y passer la journée non plus. Allez tu signes là. De toute façon tu connais le contrat : tu bosses t’es payé, tu bosses pas, t’es pas payé. Et à la moindre connerie, j’te vire, c’est vu ? Si j’entends une seule fois parler de toi, je te fous dehors, c’est bien compris ?

-       Oui patron.

-       C’est bien. Tu sais lire et écrire le français ?

-       Euh...Oui ».

Il prit un document sur son bureau et me le tendit. 

-       Lis moi la première page.

Tout tremblant, j’ouvris le livre « Galawa Beach Hôtel & Casino » à la première plage et commençai à lire la carte :      

-       Menu du jour... Entrées... Avocat sauce cocktail... Carpa...chio des mers du sud... Salade ind...ian...o...cé...ane... Calamar sur son lit d’ail...

-       Alright. J’ai besoin d’un serveur en terrasse. Tu feras l’affaire. Vas voir Ousmane, à la réception, il va t’expliquer le boulot. Allez ! Déguerpis moi le plancher ! Et n’oublie pas : ici le client est non seulement un roi, mais c’est un seigneur... Tu lui dois le plus grand respect, la plus grande attention, la plus grande sollicitude... Ne l’oublie jamais. Et file maintenant ! »




[1] Repas léger souvent composé de petites brochettes

Passeport pour le Galawa est le deuxième livre de Fred Bonnet, après «Mayotte-Marseille Express »(L'Harmattan), paru en 2011.

Lisa David

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

Il y a des annonces comme ça, qui vous éclaire une journée.

Quitter mon petit havre samaritain pour la « ville capitale » un soir de semaine, pluvieux de surcroit, ça n'est pas très fréquent et pour motiver un tel périple il me

L’AM4 (Association Mi Mes Manmay Matinik) veille activement sur la culture et les traditions du pays depuis une trentaine d’années.

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

Le Parc Naturel Régional n'évoque pas la zénitude, loin de là. Depuis l'arrivée à sa tête du conseiller exécutif Louis Boutrin, le climat reste perturbé.

Un nouveau Directeur Général arrive bientôt au Centre Hospitalier Universitaire de Martinique. Benjamin Garel est attendu début août. L’information est donnée par le si

Le lancement commercial du TCSP  sans cesse annoncé est annoncé par la Collectivité Territoriale de Martinique.  En attendant de pouvoir s’y embarquer, citons Sénèque : « C’est quand on n’a plus d’

Christian Ursulet, ancien Directeur Général de l'Agence Régionale de Santé en Martinique, est actuellement à la retraite.

Un collectif de plusieurs associations s'est mobilisé le samedi 9 juin pour attirer l'attention des autorités sur le désastre sanitaire qui touche la Martinique avec l’

Pages

1 2 3 4 5 »