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Le chef d'entreprise Gilles De Reynal avait accepté en 1994, une interview vérité pour le  journal « Antilla », où Lisa David a été collaboratrice de nombreuses années.Vingt trois ans plus tard, il paraît toujours intéressant de relire les mots d’un homme de pouvoir qui à eu le courage de répondre à des questions que bien d’autres auraient refusées.

ANTILLA : Quel âge avez-vous et que faites-vous dans la vie ?

Gilles De REYNAL – J’ai 46 ans, je suis ce que vous appelez un patron. En fait je m’occupe d’un certain nombre d’entreprises : Société Pierre De Reynal et Cie, Société C.C.P.R Martinique, la Société BHV dont je suis le président. Je suis président de la SICABAM et je m’occupe d’agriculture. Je suis propriétaire d’une exploitation de cannes à sucre qui s’appelle Habitation Lapalun à Rivière Salée, qui produit à peu près 15000 tonnes de bananes.

ANTILLA : Comment peut-on avoir autant d’activités, vous avez assez de temps dans une journée pour vous occuper de tout cela ?

G. De REYNAL – Je ne fais pas tout cela tout seul, j’ai beaucoup de collaborateurs, il faut déléguer. Une fois qu’on est bien organisé, on y arrive. Ce sont des emplois du temps serrés, on démarre à 5 heures et demi ou 6 heures le matin, on entre chez soi à huit ou neuf heures le soir. On s’organise, il y a beaucoup de gens autour de nous qui travaillent dans l’ombre comme on dit.

ANTILLA : Vous êtes propriétaire d’exploitations agricoles, tout cela provient de l’héritage de votre père ?

G. De REYNAL – Il y a effectivement une partie des terres des exploitations bananières qui appartenaient à mon grand-père et qui sont toujours exploités par la famille.

ANTILLA : Qui était votre grand-père ?

G. De REYNAL – Mon grand-père c’était Pierre De Reynal qui est mort dans l’accident de Latécoère en 1948. Je devais avoir 3 ou 4 mois, je ne l’ai pas bien connu.

ANTILLA : La famille De Reynal est installée en Martinique depuis combien d’années ?

G. De REYNAL – C’est une très vieille famille issue des capitouls de Toulouse. Mon ancêtre était un cadet de famille destiné à la cure. Je pense que ça n’a pas dû lui plaire parce qu’il s’est embarqué sur un bateau. On retrouve sa trace dans les Antilles comme flibustier, comme corsaire, avec des lettres de patente. Il a participé à la prise de Carthagène en 1697 ou 98, je n’ai pas la date exacte. On retrouve un inventaire de ses biens à Marie-Galante en 1702 et depuis la famille a fait souche, voilà. On peut dire qu’on descend d’un curé ou d’un flibustier (Rires).

ANTILLA : Etes vous un homme riche ?

G. De REYNAL – Non, pas un homme riche. Peut-être quelqu’un qui a une bonne vision des choses, parce qu’il touche à beaucoup de choses.

ANTILLA : Vous êtes un bon Français, vous faites semblant de ne pas comprendre qu’on parle d’argent.

G. De Reynal – Vous parliez d’argent ? (Rires). Demandez cela à mon banquier, ils prennent mon pouls tous les matins. Je suis riche de dettes, mais quand on a des dettes cela veut dire qu’en face il y a des investissements, et on espère qu’un jour ils seront productifs. J’ai des dettes oui.

ANTILLA : Payez-vous l’impôt sur la fortune ?

G. De REYNAL – non, non pas encore (rires)

ANTILLA : Dites-moi, comment un petit-fils de béké vit son antillanité ?

G. De REYNAL – Vous dites un béké. D’abord on est tous antillais. J’ai suivi ma scolarité ici, j’étais un petit béké oui, mais j’ai fait les mêmes 400 coups que les autres. J’avais le même esprit, la même mentalité. On était élevé au même fuit à pain, dachine et morue. Ma nourriture et les choses qui m’entouraient n’étaient pas trop différentes de l’autre antillais fils d’ouvrier, de médecin ou d’avocat. Mon statut de béké me donne peut-être une obligation de réserve, de tenue, de bonne conduite.

ANTILLA : Pourquoi ?

G. De REYNAL – Parce que comme on est un petit nombre, chaque fois qu’un béké fait une bêtise, on associe cela à la caste béké et on tire dessus. C’est certain que j’aurais été dans un pays complètement anonyme, inconnu, j’aurais pu me permettre de faire quelques écarts (rires).

ANTILLA : C’est ce que vous faites quand vous êtes à l’extérieur ?

G. De REYNAL – (Rires) Je n’ai pas dit ça. Nous sommes un peu comme étaient à l’époque les grandes familles de la noblesse provinciale, on disait les gens du château.

ANTILLA : Vous n’ignorez pas je pense, l’image qu’on a de vous ici : des gens fortunés qui vivent en caste et qui sont racistes. Très franchement dites-moi ce qu’il y a de justifié là-dedans ?

G. De REYNAL – Que ce soit une caste, oui peut-être. Effectivement il y a un clan, il y a tout un système comme il y en a dans les grandes familles, comme il y en a dans toutes les minorités qui se ressoudent, plus elles sont des minorités, plus elles sont soudées.

Racistes, ça a peut-être existé, dans ma génération non, je ne crois pas. J’ai 46 ans, je n’ai pas ce sentiment, je ne l’ai jamais eu. Qu’il y ait des gens qui n’ont pas de considération pour les autres, ça existe partout, qui n’ont pas de considération pour les gens qui les entourent, on dit que c’est du racisme, moi je n’appelle pas ça du racisme. Il y a des gens qui systématiquement considèrent que les gens qui n’ont pas un niveau social ou qui n’ont pas un niveau d’éducation, sont des gens inutiles ou méprisables. Pour moi tous les gens ont de la valeur, ils ont tous une forme d’intelligence, une forme de perception des choses. Qu’est ce qu’il y a de plus drôle qu’un vieil ouvrier agricole de la Martinique quand il vous parle du temps passé, de ses techniques, le paysan madré, roublard. Je trouve que prendre le temps d’écouter, de comprendre les gens, c’est fabuleux. Je ne suis pas d’accord quand vous dites que c’est du racisme.

ANTILLA : Vous croyez qu’on vous a classé parce que vous êtes né dans une famille qui a de l’argent ?

G. De REYNAL – On nous classe oui. Je pense que les gens qui me connaissent, qui me côtoient dans ma vie professionnelle, je n’en connais pas qui pourrait dire que j’ai une attitude raciste ? Que j’ai la chance d’être née dans une famille béké avec, tout ce que cela comporte comme infrastructures, maisons, confort, possibilité de voyages, possibilité d’ouverture d’esprit, de culture. Parce que c’est vrai, ce sont des gens qui ont fait des études, qui lisent beaucoup, c’est effectivement une chance. Pas plus qu’une chance que celui qui est né dans le 16ème  arrondissement de Paris au 8ème  étage et pas dans la cave.

ANTILLA : Si on vous disait que vous deviez vivre ailleurs qu’en Martinique, vous pourriez le supporter ?

G. De REYNAL – Non. Je ne l’ai même pas envisagé. Qu’est ce qui me ferait partir ? Non je n’aimerais pas, je ne m’habituerais pas. Mais je pense que comme tous les îliens, on a quand même une capacité d’adaptation, je n’irais certainement pas vivre dans un grand centre urbain, mais je vais trouver un trou quelque part. Je n’imagine pas cela, je considère que c’est mon pays, que j’y suis bien, que je m’entends bien avec les gens qui m’entourent.

ANTILLA : Dans les familles békés vous parlez-vous toujours créole ?

G. De REYNAL – On a toujours parlé créole, moi depuis que je suis gosse. Ce que je constate aujourd’hui c’est que ça se perd, pas seulement chez les békés, mais aussi chez ceux que vous appelez les martiniquais, que j’appelle les martiniquais noirs. Nous sommes tous martiniquais. Le créole se perd et je trouve ça très dommage. Parce que c’est un lien un peu particulier, un peu affectif. Il y a des choses qu’on n’arrive pas à exprimer, à dire, si ce n’est pas en créole.

ANTILLA : Pourquoi le créole se perd selon vous ?

G. De REYNAL – Il se perd je crois parce que dans l’éducation des enfants on les envoie de plus en plus tôt en France, parce qu’ils vivent de moins en moins à la campagne. Le créole on l’apprend à la campagne ; quand on a joué dans les hangars, quand on a été sous la protection des gens qui entouraient les maisons. A l’époque il y avait une servante, un jardinier, on vivait souvent sur une exploitation agricole, on embarquait les camions depuis tout petit, on trainait sur les tracteurs. Aujourd’hui on vit dans des maisons en ville devant une télévision. Il y a de moins en moins des servantes et à l’école on ne parle pas créole, au contraire, les petits campagnards qui descendent, on fait bien attention à leur apprendre le français.

ANTILLA : Vous voulez dire que la plantation était garante de la culture créole ?

G. De REYNAL – Disons que la culture créole s’exprimait plus et mieux dans les campagnes. Elle survit aujourd’hui dans les campagnes. Cette vie d’agriculteur, de pseudo agriculteur que je mène me permet d’avoir souvent des contacts avec des agriculteurs et c’est là qu’on retrouve le vrai créole, la vraie culture profonde de la Martinique, ce qui reste.

ANTILLA : La semaine dernière, il y a eu une réunion au Centre Patronal, l’ordre du jour c’était les télévisions locales. Certains disent qu’après s’être approprié l’économie, les békés veulent s’approprier les télévisions. Que répondez-vous à cela ?

G. De REYNAL – Je ne suis pas sûr que ce soit une volonté des békés de s’approprier quoi que ce soit. Depuis des années le Centre Patronal, pas seulement les békés, s’est intéressé à la télévision. Pourquoi ? Parce que c’est un média important et quand on est chef d’entreprise, il faut qu’on communique pour son entreprise. S’assurer la maîtrise, non pas la maîtrise…en tout cas la participation dans une télévision ne me paraît pas quelque chose de choquant. A l’origine TV SUD devait s’installer à Sainte-Lucie, et elle est installée à Sainte-Lucie. Les émetteurs sont opérationnels, elle devait émettre de là-bas. Pour une question d’autorisation du CSA, il était question avec possibilité de relai par la Dominique pour émettre sur la Guadeloupe.

Il se trouve qu’entre la création de cette société et aujourd’hui le paysage audiovisuel a beaucoup changé, puisqu’il y a aujourd’hui canal+, ATV, TCI, RFO 1 et 2, et donc on se bouscule un peu au portillon. Ce n’était pas la peine de créer indéfiniment des structures, nous avons été contacté par une des télévisions.

ANTILLA : Par T.C.I ?

G. De REYNAL – Par TCI par exemple ou autre pour nous dire …

ANTILLA : Par A.T.V aussi ?

G. De REYNAL – Pour nous dire « n’émettez pas tout seul, venez plutôt nous rejoindre, allons faire quelque chose ensemble, il y aura une dispersion de la publicité, il y aura une dispersion de beaucoup de choses etc.… et on va tous au casse-cou. »

Et c’est vrai, il n’y a pas de subvention derrière, ce sont des télévisions qui ont perdu beaucoup d’argent. Effectivement il y a eu une réunion au centre patronal. C’est un actionnariat très atomisé. Je peux vous dire qu’il n’y a pas de mainmise dessus, le maximum d’actions est de 100 000 francs pour un capital de 4 à 5 millions, il n’y a pas de leader et le monde a compris qu’effectivement, si on pouvait venir renforcer une structure déjà existante et participer à son fonctionnement, ce serait peut-être une bonne chose. Je ne sais pas où ça en est, je n’étais pas à cette réunion.

ANTILLA : Vous avez dit TCI, mais vous n’avez pas parlé d’ATV. Pourquoi TCI plutôt qu’ATV ?

G. De REYNAL – (rires)… ce n’est pas un sujet dont je me suis occupé. Je crois que TCI a fait des offres assez concrètes, je crois savoir qu’ATV aussi avait sollicité TV Sud, mais je n’en suis pas sûr. Je ne peux pas affirmer mais je crois que oui.

ANTILLA : On sait que la presse reste garante de la démocratie même si la liberté de la presse est un rêve aujourd’hui, puisqu’elle craque aussi face aux puissances d’argent. En tant qu’actionnaire d’un média, comment concevez-vous qu’on puisse parler d’une crise qui naîtrait au sein de votre entreprise ? Etes-vous prêt à accepter qu’on dise toute la vérité même si elle vous dérange ?

G. De REYNAL – Je crois qu’aucun patron ne veut cacher la vérité. Le problème c’est l’interprétation qu’on en fait et éventuellement la diffusion. Est-ce que c’est bon chaque fois qu’il y a un conflit dans une entreprise de le porter sur la place publique ? Moi je n’en suis pas sûr. Il y a des conflits que vous ignorez qui se sont déroulés dans un certain nombre d’entreprises et qui ont fini par trouver des solutions, et il y a eu ceux qu’on monte en épingle, qu’on met sur la place publique… Est-ce que cela a un intérêt pour le grand public. Je n’en suis pas sûr, je ne sais pas. Je ne porte pas de jugement, mais toutes les vérités sont bonnes à dire, sauf si elles sont du domaine de la vie privée et peuvent nuire à une personne privée.

ANTILLA : Parlons de la banane maintenant. Quelles sont vos relations avec l’autre groupement bananier (la COBAMAR), pourquoi n’a-t-on pas vu la SICABAM à la fête de la banane du Lorrain ?

G. De REYNAL – Vous voulez vraiment que je réponde à cette question ? On ne peut pas participer à toutes les fêtes. Nous étions à celle d’Ajoupa-Bouillon, à celle du Marigot, et nous avons largement aidé. Quand on nous a proposé cette fête du Lorrain, on a préféré laisser la place à des gens plus proches du Lorrain. Maintenant qu’il y a trois groupements, il faut bien que chacun s’occupe.

ANTILLA : Quelles sont vos relations professionnelles avec Marcel Fabre ?

G. De REYNAL – Ecoutez, mes relations avec M. Fabre : je l’ai rencontré il y a deux jours à la signature du contrat de fret, je constate qu’après avoir hurlé que la CGM c’était fini, que leur système n’était pas bon, que leur commerce c’était de la merde, et ceci et cela, aujourd’hui M. Fabre a signé ce contrat et il a même dit que c’est un bon contrat. Personnellement, je l’ai négocié depuis un an et demi, je pense que quand M. Fabre est venu le signer il ne l’avait pas encore lu. C’est bien. On va lui faire porter le chapeau du contrat et il saura en tirer le bénéfice.

ANTILLA : La banane, c’est pour combien de temps encore d’après vous ?

G. De REYNAL – Je ne sais pas lire dans une boule de cristal, mais je sais que le président Hayot a négocié l’OCM (NDLR : Organisation Commune de Marché) pour dix ans, que la volonté politique européenne de maintenir la production bananière des DOM et des Canaries est très affichée, et je ne vois pas ce qui ferait que dans le futur il n’y ait pas un renouvellement de cette OCM et que cela ne perdure pas.

C’est tellement d’emplois : imaginez que la suppression de la banane c’est comme si vous supprimez 4 millions d’emplois en France. Proportionnellement, c’est pareil. C’est énorme. Est-ce que vous croyez qu’un homme politique, est-ce que vous croyez qu’un gouvernement va prendre cette responsabilité ? Ca ne se fera pas tout seul, il ne faut pas qu’on reste les deux pieds dans le même sabot, il faut qu’on fasse des produits de qualité – et je pense qu’on en a déjà fait beaucoup, la SICABAM y participe énormément, puisque le fait d’avoir versé 3,20 francs au départ des bateaux, le fait de financer ou de préfinancer les traces et les hangars pour les petits planteurs de moins de 15 hectares, c’est la pierre que la SICABAM apporte à la qualité.

Si nous arrivons à avoir une bonne qualité, à imposer notre marque « Banina » en Europe, il n’y a pas de raison que mes enfants, voire mes petits-enfants ne continuent pas à exploiter la banane à la Martinique.

ANTILLA : Parlons politique maintenant. Pourquoi ne voit-on pas de béké sur les listes électorales. Cela ne vous intéresse pas d’être candidat à une élection ?

G. De REYNAL – Non, on représente une telle minorité. Bon, nous avons une responsabilité économique et sociale importante, on joue notre rôle. Je reste en contact avec les hommes politiques. Je considère que les hommes de terrain doivent être sur les listes, et pas les hommes de l’ombre.

ANTILLA : Vous êtes un homme de l’ombre ?

G. De REYNAL – Je ne suis pas un homme de l’ombre mais je suis une toute petite goutte d’eau dans l’océan des martiniquais.

ANTILLA : vous n’avez jamais été sollicité ?

G. De REYNAL – Non, je n’ai jamais été sollicité.

ANTILLA : Etonnant ! Vous êtes un homme d’affaires…

G. De REYNAL – Un homme d’affaires, pas un homme politique.

ANTILLA : Oui mais cela se mélange tellement maintenant. Vous restez dans l’ombre parce que le lobbying finalement ça marche pas mal ?

G. De REYNAL – Le lobbying devient une obligation aujourd’hui, il ne faut pas le prendre dans son sens péjoratif de jeux d’influence en sous-main etc.… Le lobbying que nous faisons aujourd’hui à Bruxelles est un lobbying officiel, on a pignon sur rue, ça s’appelle EURODOM, et il y a un Monsieur qui est là officiellement pour défendre les dossiers, pour expliquer pour nous dire quand il faut qu’on se déplace, et c’est ça qui est important. Les Allemands sont beaucoup plus forts que nous, les Anglais encore un peu plus. Le lobbying aujourd’hui, dans le monde économique et politique est quelque chose de primordial.

ANTILLA : Si vous n’êtes pas sur les listes électorales, on vous sollicite pour financer les campagnes électorales…

G. De REYNAL – Ça c’est évident. Et si le financement a été réglementé, c’est justement pour que cela soit officiel et autorisé et vous avez dû voir que lors des dernières élections, la SICABAM a été généreuse avec M. Darsières. Et je n’ai pas du tout honte de le dire. M. Darsières est venu deux fois à Bruxelles avec nous, dormant là-bas, défendant nos dossiers bec et ongles. Ça justifie tout à fait que le monde bananier le remercie et lui donne un coup de main dans ses luttes. Ça ne veut pas dire que je vote PPM.

ANTILLA : Avec-vous déjà financé une liste indépendantiste ?

G. De REYNAL – (rires) Je n’en n’ai pas le souvenir…(rires). Non.

ANTILLA : Vous n’êtes pas un démocrate ?

G. De REYNAL – Ce n’est pas que je ne sois pas un démocrate. A partir du moment où je peux disposer de mes choix et de mon argent, si un indépendantiste s’était déplacé à Bruxelles pour défendre des dossiers et pour les faire aboutir, je l’aurais peut-être aidé, peut-être pas un parti, mais le monsieur qui l’aurait fait.

ANTILLA : Ne me dites qu’il s’agit toujours de choix alimentaire, il y a des choix pour le pays aussi ?

G. De REYNAL – Des choix pour le pays ? Alors moi c’est définitif. Je ne suis pas pour l’indépendance.

ANTILLA : Vous croyez que la Martinique sera toujours un département français.

G. De REYNAL – Je le souhaite parce que je considère qu’il faut qu’on fasse partie d’un ensemble important. Nous étions dans la famille France avec 50 millions de personnes, nous sommes aujourd’hui dans la famille Europe avec 300 millions d’habitants. C’est des capitaux beaucoup plus importants. On coutait peut-être cher à la France, on compte aujourd’hui 10 fois moins cher à l’Europe. Enfin proportionnellement. Je ne vois pas d’avenir, de confort, de progrès social, de progrès économique, d’évolution des hommes, de culture, et de bien être si on ne fait pas partie d’un grand ensemble. C’est vrai qu’on peut revenir à la plage, à la cueillette, à la pêche, c’est une qualité de vie mais quand on a connu autre chose c’est difficile.

ANTILLA : Comment voyez-vous la Martinique de demain ; pensez-vous qu’il existe un risque d’explosion sociale ?

G. De REYNAL – Je n’ai pas la solution miracle, mais en tout cas, je pense qu’il y a quelque chose qui ne pourra pas durer, c’est qu’il y a d’un côté des gens qui ont droit à l’emploi, au travail, à l’argent, à l’épanouissement et d’autres qui sont condamnés à ne rien faire. Je ne crois pas que cela puisse durer. Il va falloir inventer, peut-être repenser le système social : peut-être qu’on a été trop loin aujourd’hui, peut-être que les charges sont trop lourdes, la mondialisation de l’économie fait qu’on est obligé d’améliorer notre productivité, donc d’avoir des coûts salariaux inférieurs. Bon, tout ça est à revoir, cela ne se fera pas sans heurts, mais peut-être que tout ça est à revoir.

ANTILLA : Quel est votre regard sur le syndicalisme à la Martinique ?

G. De REYNAL – Oh la la…

ANTILLA : Sans détour…

G. De REYNAL – Je ne trouve pas ça brillant, je ne trouve pas ça très constructif. Moi je suis assez choqué de ce syndicalisme destructeur et politique. Défendre les intérêts ne veut pas dire tuer l’outil, l’entreprise ou distiller du racisme. Car ils le font. Autant vous dites, que les békés sont des racistes, je trouve qu’il y a plus de racisme aujourd’hui des noirs vis-à-vis des békés que des békés vis-à-vis des noirs. Ça n’a pas toujours été le cas. Mais c’est plutôt ça aujourd’hui.

ANTILLA : Vous avez fait des progrès alors ?

G. De REYNAL – Je ne dis pas qu’on a fait des progrès, disons qu’on s’est assoupli, disons que les mentalités de nos grands-pères, ou de nos arrière grands-pères, de nos parents, de nos enfants ne sont pas les mêmes. Je crois qu’il faut laisser du temps au temps, les choses prennent leur place.

ANTILLA : Vous voyez qu’on y revient tout le temps ! Ce n’est pas un hasard. C’est peut-être qu’il reste encore quelque chose à faire ?

G. De REYNAL – Il n’y a pas suffisamment de mélange. Je pense que cela va s’accélérer de façon importante. Il faut attendre encore une génération, peut-être vingt ans…

ANTILLA : Si votre fille de 21 ans vous annonçait son intention de se marier avec un Noir, vous l’accepteriez ?

G. De REYNAL – Je pense que ma fille ou le milieu dans lequel je vis n’est pas mur pour l’accepter avec des applaudissements. Mais je la suivrais dans son choix, et je lui conseillerais quand même d’essayer, au départ de ne pas vivre ici, parce que la vie serait infernale. C’est vrai. Si vous aviez épousé un métropolitain, ça ne serait pas accepté par votre famille…

ANTILLA : Il n’y aurait aucun problème…

G. De REYNAL – Mais non.

ANTILLA : Ce serait alors plus culturel que racial. Alors que nous (béké et noirs martiniquais) rien ne nous sépare culturellement.

G. De REYNAL – C’est vrai, c’est vrai. Sauf qu’il y a eu pendant très longtemps une séparation de fait qui est encore un peu latente. Il faut laisser le temps au temps.

ANTILLA : Gilles De Reynal, vous avez accepté le principe d’une interview vérité. Vous êtes-vous préparé à répondre à toute ces questions et pourquoi avez-vous accepté ?

G. De REYNAL – (rires). Je n’ai pas tout préparé. Je n’ai pas d’état d’âme, je n’ai pas honte d’être béké, je n’ai pas d’état d’âme à être martiniquais. Je suis bien dans ma peau, je suis très bien. J’aime les gens et les gens m’aiment.

ANTILLA : Vous êtes un homme heureux ?

G. De REYNAL – Je suis un homme assez heureux. J’ai beaucoup de chance dans la vie.

 

Entretien réalisé par Lisa DAVID

 

« Antilla » (N°593 – 15 juillet 1994)

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