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Culture

Mercredi soir à l'Hotel Batelière, le Club Inner Wheel de Schoelcher mettait à l’honneur Mérine Céco, auteure du livre « La muzurka perdue des femmes-courese ». Un dîner débat pour rendre hommage à une femme qui,  dans la tempête, suscite de plus en plus admiration et respect.  L’écrivain Mérine Céco quand elle quitte la plume, devient Corinne Mencé-Caster, la Présidente de l’Université Antilles-Guyane. Dans une ambiance chaleureuse, elle a répondu aux nombreuses questions des invités sur son livre, présenté par Géry L'Etang, écrivain et maître de conférence à l’UAG.

Pourquoi raconter des femmes ? Parce que « il y a un mystère de la femme en pays créole, une alchimie de courage et de secrète résignation, de peurs muettes et d’insoumissions à moitié avouées, de vengeances assumées et d’obéissances feintes ». Et aussi parce que, nous dit-on, « chaque femme garde sous sa jupe des secrets, mais ces secrets finissent par gangrener son âme si elle ne les dit pas ». Il s’agit de femmes aimées des hommes, « qui attendent leurs maris dans des cuisines embaumées de l’arôme de petits plats mijotés », alors même que le droit des femmes est de « s’épiler intégralement », de « renter tard sans dire où elles étaient passées », de « déposer les bébés à la garderie jusqu’à les y oublier ».

Ce livre est aussi une réflexion sur la langue, précisément, sur l’entre-deux langues : le créole, langue matricielle, le français, langue maternelle. Ce travail sur « une langue muette, celée dans une autre plus bavarde mais creuse d’elle-même », mesure l’empêchement linguistique d’un peuple “anbaglé”, empêché. « Il y a le mal de la langue (mon arrière-grand-mère dirait le “zagriyen” de la langue, pour évoquer ce déchirement nous prenant dans ses rets comme l’araignée dans sa toile) : personne ne me pardonnera d’écrire dans cette langue qui a fait notre malheur, mais personne ne me lira si j’écris dans cette autre langue qui a fait notre grandeur, malgré sa misère ».

Ce texte est encore une parole critique. Le récit est en effet ponctué, à intervalles irréguliers, de considérations analytiques de la narratrice sur, par exemple, l’oblitération des pensées de Man Fine dans La ri kaz-neg de Yosep Cébel (référence évidente à La rue case-nègre de Joseph Zobel), ou la vertu de la littérature en pays colonisé, ou encore la propreté obsessionnelle des habitantes des cases créoles. Ainsi apprend-t-on que « la lutte pour la propreté des cases, pour le pot de chambre à vider dès l’aube, est une lutte contre la misère et pour la dignité ». Ou encore que « La misère est irrémédiablement liée à nos orifices : elle exacerbe leurs sécrétions, libère leur puanteur, encourage leurs mucosités… Un corps pauvre est un corps qui suinte de partout et ne contrôle pas ses écoulements ».  Ces développements inattendus, volontiers pertinents, confèrent à la narratrice profondeur et distanciation.

Cependant, ces essais analytiques cèdent souvent place à tout autre chose. Des restitutions de l’intime, des excrétas de l’intime, des remugles de l’intime. Un passage des plus émouvants concerne la sueur les femmes. Je vous le livre : « Elles travaillent et la sueur dégouline de leur front. Elles sentent fort ces femmes, la sueur rance. Le savon de Marseille dont elles se frottent ne peut enlever l’odeur de cette sueur acre qui se confond avec leur odeur de femme. Elles ont beau se laver, s’étriller, l’odeur de la sueur est en elles. La misère a pris la forme d’un liquide qui suinte depuis les aisselles, descend sous les mamelons, irrigue le bas du ventre avant de se perdre dans l’humidité des entrecuisses et de s’assécher tout en bas du talon ».

La mazurka perdue des femmes-couresse n’est pas un roman. Du moins, pas un roman comme les autres. Loin du didactisme difficilement compatible avec la production fictionnelle, cet ouvrage réussit à équilibrer création esthétique, discours narratif, prolongement critique. Mais alors, comment l’auteure y parvient-elle ? Elle use pour ce faire de plusieurs ressources. L’une de celles-ci est l’alternance entre distanciation et inclusion. Par exemple, des considérations, apparemment générales, sur la littérature en pays colonisé sont ramenées, in fine, au cas particulier de la narratrice, qui comprend, soudain, pourquoi elle n’arrive pas à écrire. Les histoires singulières, les faits personnels relatés sont en fait des exemplifications de théories générales.

La sagesse chinoise nous dit que les femmes sont la moitié du ciel. La mazurka perdue des femmes-couresse donne à comprendre avec délicatesse, émotion, l’autre moitié du ciel d’une société créole.

Géry L'Etang

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* La mazurka perdue des femmes-couresse", de Mérine Céco, roman, Paris, Ecriture, ISBN 978-2-35905-120-9, 2013

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