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Histoire

Samedi dernier avait lieu la conférence « De l’esclavage à la liberté forcée, Histoire des travailleurs africains ‘’engagés’’ dans la Caraïbe française du 19ème siècle ». A l’initiative de l’APECE (Association Pour l’Etude de la Colonisation Européenne), le thème fut développé par Céline Flory, chargée de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (C.N.R.S.). Elle connaît ce sujet sur le bout des doigts. Ce fut son sujet de thèse de doctorat. Céline Flory obtint d’ailleurs le prix de thèse de la Société des Africanistes en 2011, celui du Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage en 2012, et le prix Fetkann de la Recherche 2015. Rien que ça. Le public en a donc beaucoup appris sur cette histoire méconnue.

C’est dans les locaux historiques de la Sorbonne et devant une quarantaine de personnes attentives que cette jeune femme pétillante a fait revivre pendant presque une heure l’histoire méconnue de ces hommes et femmes d’Afrique de l’Ouest, souvent éclipsée dans les mémoires par les travailleurs « engagés » Chinois et Indiens.

L’engagisme, successeur de l’esclavagisme

Suite à l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 et pour contrer les revendications des ex-esclaves Martiniquais, Guadeloupéens, et Guyanais, le gouvernement français, en concomitance avec les planteurs, élabore un stratagème légal. Entre 1854 et 1862, environ 20 000  hommes, femmes et enfants africains furent amenés en Guyane, en Guadeloupe et en Martinique (plus de 10 500 pour notre île). Le gouvernement de Napoléon III mit en place l’immigration de travailleurs sous contrat d’engagement de travail en provenance de Madère, d’Inde, de Chine mais aussi d’Afrique (Sierra Leone, Liberia, Côte d’Ivoire, Ghana).

Dans ces migrations de travail, l’engagisme des Africains est particulier : 93% d’entre eux furent recrutés selon le procédé dit du « rachat préalable ». Captifs, ils étaient achetés par les recruteurs français qui leur imposaient un contrat d’engagement de travail, sur lequel ces « engagés » figuraient en tant que « noirs libres ». Cette illusion de liberté commençait par une traversée de l’Atlantique sans retour. Seuls les 7% d’entre eux partis librement (non-captifs) pouvaient décider d’un retour chez eux.

L’engagisme, un esclavage déguisé ?

Le parallèle entre engagisme et esclavage vient naturellement à l’esprit. Subsistent des différences notables, même si les conditions de vie des engagés sont loin d’être correctes dans un contexte post-esclavage. Les hommes et femmes d’Afrique, selon leur condition de départ, ne vivent pas l’engagement de la même manière. En retraçant et en comparant trois moments clefs – l’engagement, la traversée de l’Atlantique, et la fin du contrat – de deux jeunes femmes aux parcours migratoires différents, Céline Flory montre comment les autorités coloniales et les sociétés locales ne les considèrent et ne les traitent pas de la même façon.

Yacine et Baya, deux femmes aux destins forts

Céline Flory a choisi d’illustrer cette partie de l’histoire avec Yacine Biram et Baya. La première, 21 ans, fait partie des travailleurs partis librement avec le dessein d’améliorer leur condition de vie, et la deuxième, 12 ans (l’âge de la majorité pour cet « engagement »), est de celles et ceux « rachetés » pour qui la survie était sans aucun doute la seule perspective. Les périlleux voyages dureront 3 à 4 mois.

Si pour Yacine et les travailleurs de son statut (originairement libres), les conditions d’engagement et de traversée sont convenables et relativement dignes, il n’en est rien pour Baya et les gens de sa condition qui subissent humiliations, appropriations de leurs corps, punitions, et voyagent dans des conditions sanitaires déplorables. La différence entre les deux statuts s’observe jusqu’au niveau du salaire mensuel, amoindri pour Baya par des retenues injustifiées, notamment celle du remboursement comme tous les « rachetés » du prix payé par le recruteur pour l’achat de sa personne.

Un simulacre de liberté

Ces différences montrent la fiction juridique qu’est le contrat d’engagement pour un « racheté », le cadre légal ayant servi d’alibi à une exploitation des ressources aux Antilles et en Guyane par un trafic d’êtres humains qui n’avaient pas d’autre choix que celui de s’engager. A leur arrivée sur le sol Guyanais et Guadeloupéen, les deux jeunes femmes sont toutes les deux définies comme « immigrante africaine » et ce statut fait d’elles deux personnes légalement libres. Toutefois, la durée du contrat de Yacine sera respectée et le renouvellement de son engagement sera sa propre décision. Le rapatriement sur son continent de naissance est aussi une possibilité, et reste un maigre espoir pour les personnes comme Baya. Cette dernière finira ses jours en Guadeloupe en 1941.

Avec ce forage mémoriel impressionnant qui durera presque dix ans, Céline Flory nous emmène sur des chemins de l’Histoire peu connus. Sur ces chemins balisés par le gouvernement français (qui n’hésita pas à durcir les conditions de vie et d’engagement de ceux qui n’avait guère le choix), il y eut des hommes, des femmes, et des enfants. Le destin de milliers d’oubliés qui sont devenus eux aussi Martiniquais, Guadeloupéens, et Guyanais.

Dominique Bretodeau

 

Céline Flory, De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française au XIXème siècle, Paris, Karthala, 2015, 456 pages, 27 €.

 

Céline Flory continue son travail de recherche qui s’articule autour de deux axes :

   - appréhender les processus d’insertion sociale, politique, économique et culturelle des différentes générations qui se sont succédées en Martinique et en Guadeloupe depuis les primo-migrants (les "engagés" africains) jusqu’à leurs descendants actuels (accès à la propriété, sociabilités et constitutions de liens familiaux, sociaux…)

    - appréhender les mémoires tant publiques que privées à travers l’histoire orale qui ont trait à l’engagisme, aux migrations post-esclavagistes et aux migrants eux-mêmes

 

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