Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Caraïbes

Il est universitaire. Il paraît aussi jeune que ses étudiants. Et pour cause, ce jeune homme n’a jamais fini d’étudier, il étudie la vie pour mieux l'apréhender, pour en sortir le meilleur et le partager. Steeve Gadet a plusieurs flèches à son arc pour lancer l’amour : Chanteur, écrivain, il le répète, il y croit, l'amour des gens change tout et il agit en conséquence, convaincu que les femmes, les hommes qui ont « l’amour de leur gens » peuvent faire avancer la société vers plus de solidarité, plus de créativité, plus de respect et de vivre ensemble.

Les hommes passent mais le pays reste. Les écrivains  et les artistes meurent mais leurs œuvres restent. Jusqu’à aujourd’hui, nos artistes morts illuminent nos esprits et nous aident à changer nos sociétés, à apporter la touche de notre génération. En réalité, les écrivains ne meurent jamais puisqu’ils continuent à parler aux esprits qui veulent bien se pencher sur leurs œuvres. Aimé Césaire disait que l’engagement pour l’artiste était d’être la chair, les oreilles et la bouche de ses gens. L’artiste devait, selon le grand homme, ressentir l’âme de son peuple, vivre ses luttes, traduire ses aspirations et les jeter sur le papier. 

Sonny Rupaire, le poète et activiste guadeloupéen, conseillait aux jeunes qui avaient des choses à dire d’aller s’immerger dans le quotidien des ouvriers, des méprisés, des maltraités, des pauvres avant d’écrire. Puis tout simplement, lorsqu’ils venaient à la feuille, ils devaient écrire ce qu’ils ressentaient. 

La même fonction de l’art guidait nos deux poètes. On voit aussi que la vie de ces deux hommes avait un écho dans le monde de l’art mais aussi dans la vie publique. Le point de départ étant l’amour de leur gens.  

Entre mon art et mes gens, mon art et les défis de ma génération, il n’y a pas beaucoup d’espace. Une partie de ma génération est aux prises avec la criminalité, les addictions et le chômage. A ceux qui se demandent pourquoi j’en parle autant dans ma fiction, c’est tout simplement parce que ces réalités ont jalonné mon évolution et jalonnent encore nos vies d’une manière ou d’autre. Elles nous ont rendu plus fort pour certains mais elles ont aussi défiguré la vie de beaucoup de mes amis. Nos gens nous nourrissent. Ils se sont battus pour que nous puissions vivre mieux. Même ceux qui ne se sont pas battus nous apprennent des choses par leurs vies. 

Nos gens ont conservé notre patrimoine matériel et immatériel. Ils nous transmis des mots pour dire ce qu’il y a dans nos cœurs, des contes et des proverbes pour comprendre la profondeur de la vie. Puisqu’ils nous ont tant donné et continuent encore à nous nourrir, l’écrivain que je suis doit aussi les nourrir et les défendre. Cette posture ne signifie pas non plus me fermer à l’apport des autres mondes, des autres peuples et des autres cultures, loin de là. Si je connais mieux la valeur et l’étendue de qu’il y a chez moi, je peux m’ouvrir à ce que tu as dans ton grenier sans complexes. 

Poser des pierres sans bruits, c’est l’appel que me lancent les artistes qui sont déjà partis. Poser des pierres sans bruits veut dire donner de ma personne même si on ne me voit pas, chose originale dans l’ère de la mise en scène que nous vivons. Par contre, je dois me battre pour aller vers mes gens avec mes livres ou pas. Avec mes livres parce que si je ne suis pas lu, je n’existe pas en tant qu’écrivain. Mon âme, ma nudité, mon blanc manger coco, ce que j’ai à donner est dans mon texte donc quand mes gens me lisent et rentre en communion avec moi, je suis encore plus vivant et utile. Sé la mwen an ax, an pé touné pi won é pi fò

Nous ne devons pas seulement nous plaindre que nos gens ne lisent pas, mais faire encore plus d’efforts pour aller vers ceux qui ne voient pas l’utilité de se pencher vers des pages mortes alors qu’ils ont le monde en lumière et en couleur au bout de leurs doigts. Aller vers eux en puisant dans leur quotidien pour qu’ils se voient dans nos livres. Aller vers eux dans un langage qui les invitent, un langage équilibré qui n’abolit pas notre inventivité mais qui ne les exclu pas non plus. Aller vers eux en faisant ce que beaucoup d’écrivains ont toujours fait, c’est-à-dire aller dans les lieux populaires, répondre aux diverses demandes des écoliers, des associations pour faire connaitre leurs pensées et donner de leurs personnes. 

Les prisonniers doivent aussi être au centre de nos préoccupations car le livre est encore plus vital pour eux. Nos mots les aident à se reconstruire mais aussi à sortir de l’oppression de l’enfermement. Un prisonnier qui trouve le goût des mots et qui retrouve le goût de l’éducation est une promesse édifiante, pleine d’espoir pour la société. Celui qui retrouve du lien et du sens par les livres a plus de chances de briser la dynamique des allers-retours en prison. Un homme ou une femme éduqué, dont l’esprit affamé trouve de la nourriture consistante a plus de chance de devenir un citoyen équilibré et porter sa part de progrès au projet collectif. 

Ma littérature a une double fonction. Elle montre, elle révèle des gens, des situations, elle dit "regardez ce qui se passe dans cet endroit, dans cette tête, chez ces gens-là". Elle esquisse de nouveaux mondes à partir des anciens et des contemporains. Mais elle dit aussi aux gens, peu importe leurs chemin de vie, que leur vécu est important et qu'ils ne sont pas les seuls à vivre leurs situations. Ils sont vus et compris par d’autres. Cela peut les faire réfléchir dans tous les sens possibles et imaginables. Si certaines personnes savent que leur comportement est vu et remarqué par d’autres, cela fait réfléchir. Si d’autres comprennent que leur sentiments sont partagés, cela peut avoir un impact. 

Pouvoir déposer des choses dans les âmes de nos gens afin qu’ils aillent vers leur plus belle destinée, c’est l’un des plus grands privilèges de l’artiste, de l’écrivain. La peur d’être soi, la peur de franchir les frontières, la peur de décevoir, la peur de se tromper, la peur d’être vu n’est jamais très loin de nous. Le courage nous aide à ne pas laisser le dernier mot à ces peurs et la littérature, entre autres choses, peut nourrir ce courage. 

Je suis conscient que ceux qui se réalisent courageusement, consciemment, à la vue de tous ou hors de l’œil public contribuent à l’épanouissement collectif. Certains en sont conscients et adoptent une démarche plus altruiste et bénévole. D’autres ne versent pas consciemment dans le projet collectif. Ils doivent maintenant au-delà de leur équilibre et celui de leurs proches continuer à poser des pierres sans bruit dans la vie des autres. Poser des pierres sans bruit, c’est une expression que l’une de mes connaissances, journaliste charismatique de profession, a utilisé pour décrire certaines choses que je faisais en tant qu’activiste. J’aime l’alchimie de ses mots. Des pierres tiennent bon et résistent aux pires calamités et catastrophes naturelles. Elles témoignent, comme le cachot de Cyparis à Saint-Pierre, de l’expérience des hommes et des femmes d’un territoire. 

Et « Sans bruit » fait référence à l’humilité, au fait d’agir avec ou sans reconnaissance, avec ou sans médias, avec ou sans mandat. Agir en accord avec sa conscience et ses urgences. En tant qu’écrivain, ce qui m’aide à endurer et à accoucher, c’est le sentiment d’urgence. Il y a quelque chose comme je disais à mon épouse récemment qui me pousse à agir, à laisser des traces, à obéir à la voix, à l’appel. C’est parfois une voix dévorante et autoritaire qui brûle certaines choses autour de moi mais je dois y répondre pour moi d’abord, pour nos gens, pour nos îles, pour aujourd’hui et demain. Albert Camus disait « il vient un temps où il faut choisir entre la contemplation et l’action. Cela s’appelle devenir un homme ». 

Avoir la confiance d’un éditeur est une grâce pour un écrivain. Puisque rien n’est plus incertain que la vie, je continue à obéir à l’urgence d’écrire en espérant que mes mots donneront à d’autre la force de changer ou de supporter leur aujourd’hui même lorsque mon souffle de vie sera retourné vers Celui qui me l’a insufflé…

Steeve Gadet

 

 

BWÈT ZOUTI 

Il a écrit :

La culture du Hip-Hop dans tous ses états (L’Harmattan)

Un jour à la fois - Roman -(L’Harmattan)

La fusion de la culture Hip-Hop et du mouvement rastafari -  Préface de Gilbert Elbaz (L’Harmattan)

Homme d’Argile  - Recueil de nouvelles (Editions Nestor)

 

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Articles liés

Celui qui se décide à écrire à l’instant aime les musiques urbaines. Je ne suis pas de ceux qui les critiquent à tout va sans vraiment connaître leur essence.

Steve Gadet découvre Haïti. Un premier voyage au pays de Toussaint Louverture, héros de la révolution anti esclavagiste (1791-1802).

Dans la même rubrique...

« Alfred Marie-Jeanne une traversée verticale du siècle » sera présenté au cours d'une soirée littéraire à la bibliothèque Schloelcher, jeudi 19 mars à 18h30, en présence des auteurs, Raphaël

Margaret Papillon est née sous la dictature Duvaliériste.

LIRE ET ETRE LU…

Ce dont un écrivain a le plus besoin, c’est d’un lecteur. »

Dany Laferrière

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

Cuba est endeuillé après l'accident d'avion qui s'est produit ce 18 avril 2018, aux environs de midi. Une centaines de victimes est à déplorer.

Un héritage peut virer au cauchemar. La maison obtenue peut cacher des fissures où une invasion de thermites.

Si les cyclones qui frappent la Caraïbe en évitant la Martinique, arrangent des fois le tourisme au pays, celui provoqué par Karine Mousseau, présidente du Comité

Des élus du MIM, mais pas qu’eux, se sont abstenus lors du vote du budget du Comité Martiniquais du Tourisme et pour sa présidente Karine Mousseau, soutenue par Yan Mon

Jean-Philipe Nilor a rappelé qu’il a été élu dans la circonscription du Sud, mais il est le Député de la Martinique.

Pages

1 2 3 4 5 »