Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Actualité

« Quand le feu prend, ne diabolisez pas ceux qui le font brûler. Demandez des comptes à ceux qui ont envoyé l’étincelle aussi. Demandez aussi des comptes à ceux qui ont asséché nos réserves de patience. Demandez des comptes à ceux qui ont asséché nos réserves de confiance, à ceux qui ont déposé des tonnes de charbon de méfiance dans le pays. » Fola Gadet, écrivain et activiste, ne pouvait regarder indifférent la colère qui a explosé dans la rue, devant le Palais de "Justice" de Fort de France ce 13 janvier, à l'occasion du procès des 7 jeunes qui participent aux blocages des centres commerciaux du Groupe Hayot. Cette injustice coloniale a aussi mis le feu à sa plume.

 

Martin Luther King disait que les émeutes sont le langage de ceux qu’on n’écoute pas et qu’on ne veut pas voir. Il disait qu’en général, les gens bien intégrés préfèrent se battre pour la tranquillité au lieu de se battre pour intégrer les autres.

Le 13 janvier, le pays a vu une partie de la frustration qui dort dans nos quartiers, dans nos esprits se réveiller. Le feu devant le tribunal correctionnel de Fort-de-France symbolisait la colère d’une partie du peuple martiniquais. Ce feu cristallise beaucoup de choses en même temps. La colère face à un système judiciaire, un ordre socio-économique qui nous prend de haut. Un vieil ordre socioéconomique, un vieil ordre ethnoracial qui meurt et qui doit mourir. Un vieil ordre qu’une partie de la jeunesse du pays refuse d’intégrer dans son logiciel. Un ordre sociopolitique qui nous a fait du mal dans nos corps et dans nos âmes. Cette colère s’exprimait aussi face à une justice à deux vitesses. Une justice zélée et intransigeante avec les petits mais conciliante et lente avec les puissants. Le feu symbolise la colère face à des gens qui n’arrêtent pas de diaboliser des Martiniquais qui disent « Stop » au petit ronron de la bonne conscience, à la violence institutionnelle.

Quand le feu prend, ne diabolisez pas ceux qui le font brûler. Demandez des comptes à ceux qui ont envoyé l’étincelle aussi. Demandez aussi des comptes à ceux qui ont asséché nos réserves de patience. Demandez des comptes à ceux qui ont asséché nos réserves de confiance, à ceux qui ont déposé des tonnes de charbon de méfiance dans le pays.

J’ai lu qu’un béké martiniquais proposait à sa communauté de s’armer pour se défendre contre les "voyous armés" qui étaient à Fort-de-France. Que dire ? D’abord que nous ne voulons pas de guerre civile en Martinique. Puis que la sécurité civile, la paix et l’intérêt général devraient être nos étoiles polaires. Mais tant que le soleil de la justice ne se lève pas sur le pays, la pluie du désordre continuera de tomber.

 

Tant que les griffes de ceux et celles qui ont des positions dominantes dans le pays ne seront pas coupées, de temps en temps, ils vont sentir de petites tapes sur leurs doigts parce que nous sommes vivants. On veut que les groupements économiques qui ont joué un rôle dans le scandale du chlordécone participent pleinement aux efforts de réparations. On veut que leurs responsables, que les responsables de la sécurité sanitaire de l’époque, que les ministres de l’époque, que les responsables politiques de l'époque répondent dans un tribunal eux aussi aux questions et qu’ils portent leur part de responsabilités. Qu’ils assument eux aussi et soient convoqués aussi vite que les sept d’Océanis. Que tous ceux qui se cachent derrière le fameux « l’État est responsable » sortent de leur cachette.

 

Ce feu devant le tribunal révèle également que le peuple n’est pas aussi passif et soumis qu’on veut le faire croire. Je veux « big up » tous les jeunes militant.e.s, tous les membres du Komité 13 janvié 2020 qui étaient organisés, disciplinés, déterminés, la tête bien levée pour se faire entendre et se faire voir. Merci de continuer à rendre visible la souffrance des invisibles ! Ce feu avait toute sa raison d’être et il a envoyé un bon message aux puissants : On en a marre d’être le poulet grillé dans leur barbecue ! Et tous ceux qui étudient un tant soit peu notre histoire savent qu’il est bon de temps en temps d’intranquilliser les pouvoirs en place aux Antilles. Ce feu nous montre que devant l’injustice, la rage parle parfois plus fort que la raison. Le Dr King disait qu’on ne peut pas seulement condamner ceux qui se révoltent, il faut réparer les conditions qui créent la révolte.

 

Quant à ceux qui vont s’empresser de nous ranger dans telle ou telle case, je leur dis ici, au nom des autres activistes, que notre engagement ne dépend pas de votre validation, de votre rejet, de votre opinion, de votre indifférence ou de vos applaudissements. C’est un feu que beaucoup d’entre nous entretenons depuis très longtemps. Rien à faire d’être des parias ou des persona non grata dans vos cercles. Daddy Pleen, une voix charismatique depuis tant d'années, l'a bien expliqué dans "Mise au point", sa dernière chanson très puissante : nos avantages d'aujourd'hui sont arrivés grâce aux mobilisations d'hier. Je dis aussi aux camarades convoqués pour le procès du 3 juin 2020 que nous serons à leurs côtés. A ceux et celles qui ont été blessés à cause de la brutalité policière, je leur souhaite un prompt rétablissement. Votre chair et votre sang n’auront pas été exposés en vain. Je retiens aussi du Dr King que tout mouvement social qui se bat et qui prospère ne doit pas être dépouillé de débats internes donc continuons à discuter, à débattre. Ce n'est pas une faiblesse. Ce n'est pas problématique. C'est normal et vital.

 

Quoiqu’on en dise, ce feu, comme beaucoup de mes gens ici ou en diaspora, j’ai aimé le voir parce qu’il voulait aussi dire qu’on ne va pas la fermer et se laisser faire par un système judiciaire myope qui a besoin de lunettes. Dans le même esprit que feu André Aliker, ce feu voulait dire qu’on ne va pas vous laisser vivre tranquillement, qu’on ne va pas laisser nos parents mourir en silence. On ne va pas vous laisser être zélés contre ceux qui se sont mis debout et s’il le faut, nous sommes prêts à empoisonner la vie des empoisonneurs, je veux dire par là, vous empêcher de vivre sereinement. Ne pas écouter la souffrance des invisibles, c’est vous condamner vous-mêmes.

 

Si le feu devant le tribunal s’est éteint, il y en a un que je ne veux pas voir s’éteindre. C’est celui de l’indignation, celui de la détermination, celui du courage, celui de la responsabilité, celui de la prise de décision, de l’initiative, celui de l’intelligence populaire, celui de la conviction que nos lendemains seront sculptés par nous-mêmes. Nous avons un peu des autres en nous et vice-versa. Il n’y a pas de chemin séparé menant à l’épanouissement et au pouvoir. Après avoir écrit toutes ces choses, je veux finir en disant ceci : en marchant dans les rues du pays, comme dirait ma grande sœur Imanyé, gardons la bienveillance les uns pour les autres dans l’espace public parce que les hommes et les femmes meurent mais le pays reste vivant.

 

Fola Gadet
Ecrivain et Activiste

 

 

 

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

« Chantal Maignan n’a pas de convictions !

Geneviève Fioraso, la secrétaire d'Etat à l'Enseignement supérieur et à la Recherche, ne devrait pas tarder à quitter le gouvernement.

L'article sur la déclaration du ministre des Affaires étrangères israélien, Avigdor Liberman, appelant à décapiter les Arabes israélien traites, et qui fait la Une du journal Haaretz, venait d'être

Pages

« 2 3 4 5 6 »

Articles récents

Au Conseil des ministres de ce mercredi 5 février 2020, Stanislas Cazelles, administrateur civil hors cla

L'Union des Femmes de Martinique ne se contente pas de la lutte pour les droits des femmes ou contre les discriminations et violences faites à celles-ci.

Lors de cette fameuse soirée du Mardi 28 janvier 2020, n’en déplaise à

Malgré toutes les dénégations du clan PPM et du maire Didier Laguerre, en cette période d’élections municipales, la Ville de Fort-de-Fort-de-France se trouve da

Pages

« < 2 3 4 5 6 »