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Les responsables de l'empoisonnement au chlordécone des populations de Martinique ne peuvent plus vendre tranquillement. Depuis quelques semaines, des blocages de supermarchés sont organisés par des citoyens qui refusent de mourir en silence et la présence de nombreux jeunes lors de ces opérations, semble inquiéter les autorités qui, pour l'instant, envoient les forces de l'ordre en observation, cherchant à éviter que toute répression enflamme le pays. Pour l'écrivain et activiste Fola Gadet, ce mouvement de boycott « redonne au peuple une voix, un moyen de déranger les plans de l'establishment, un moyen de les faire sortir de leur fausse tranquillité.»

Si Charles Cunningham Boycott était en vie samedi dernier à Carrefour Cluny, il aurait reconnu la mise à l'index qu'il a lui-même vécue à cause de ses abus de pouvoir sur les paysans en 1880 en Irlande.

Le fait d'isoler une entité dont on désapprouve le comportement porte aujourd'hui son nom. Lorsque le peuple guadeloupéen et le peuple martiniquais constatent l'incapacité du monde politique à résoudre les problèmes de vie chère, des marges abusives et du scandale du chlordécone, attendez-vous à ce qu'ils utilisent d'autres moyens pour exercer une pression. Tous les sociologues vous diront que c'est de bonne guerre et c'est prévisible. L'un des moyens de lutte que nous avons vu arriver en Martinique, c'est le boycott de certaines entreprises détenues par les puissances d'argent aux Antilles. Nous ne sommes pas habitués à ces modes d'action qui sont plus répandus, acceptés et utilisés dans le monde anglophone, dans les sociétés où l'état ne joue pas un aussi grand rôle que dans la nôtre. Dans ces sociétés, les citoyens ne peuvent parfois compter que sur eux-mêmes pour changer la donne donc cela leur semble plus naturel de ne pas attendre des décisions officielles pour faire pression. Les personnes engagées dans ces actions pensent que leur devenir ne dépend de personne d'autre qu'elles-mêmes et de leur capacité à agir.

Je soutiens l'idée de boycotter certains groupes à cause du rôle qu'ils ont joué dans l'état du pays particulièrement le scandale du chlordécone et les marges abusives qui font exploser les prix chez nous. J'espère bien que ce mouvement va s'étendre à la Guadeloupe et à la Guyane. Pourquoi ? Paskè nou bon èvè sa! Si ou pa byen konprann, an ka rèdiw-li : Nou bon épi sa ! Nou bon ké sa ! On refuse de l'intégrer dans notre logiciel pour vivre au pays ! On en a marre de se faire braquer, marre d'être pris en otage dans un labyrinthe économique où l’essentiel de nos euros dépensés va dans les mêmes poches. Non, le terme n'est pas trop fort, c'est une prise d'otage qui rend beaucoup de personnes fatalistes. Lorsqu'on voit que le Bénin annonce le retrait  de ses réserves de change du franc CFA de la Banque de France, après tant d'appels répétés de l'ONG Urgences Panafricanistes dirigée par Kemi Séba, on se dit que diaboliser les personnes qui exigent le changement n'a jamais réussi à empêcher l'avancement d'une idée dont le moment est arrivé. Je soutiens cette forme de résistance parce que les autorités ne pourront pas la réprimer facilement. Les gendarmes étaient là mais ils n'ont arrêté personne parce qu'il n'y a eu aucune destruction. Juste des cris, des chants et du tambour, suffisamment pour alerter les médias et paralyser l'activité pour la journée. Combien de fois des Antillais se sont concertés pour mener ce genre d'opérations ? Cherche bien et dis-moi.

En Guadeloupe ou en Martinique, j'aime voir les jeunes du pays s'organiser au lieu d'agoniser en silence. Je préfère mille fois cette énergie à l'immobilisme et au fatalisme auquel on veut nous acculer.

Quoi qu'il en soit, je plaide toujours pour le respect des êtres humains et la non-violence dans tous ces efforts. Cette position ne veut pas dire être naïf et niais. On peut être rigoureux sur l'engagement et les idées sans pour autant utiliser comme nos adversaires la malveillance systématique. Les insultes des consommateurs et des employés dans le magasin devraient être bannies car ces attitudes desservent le ralliement large à la cause. Les menaces, l'humiliation vis-à-vis des personnes qui ne partagent pas ces idées aussi. Une cause pertinente peut se retrouver face à un mur de l'opinion publique si les gens qui ne sont pas responsables sont maltraités, si les meneurs n'ont pas une éthique de la lutte.

Préparez-vous. Les formes d'engagement vont changer. On ne pourra plus mesurer l'engagement à l'appartenance à une association ou un parti politique comme dans les années 60 ou 70. Si avant c'était la carte du parti ou du syndicat qui donnait une voix, dans nos modèles de société de consommation, ton pouvoir d'achat aussi petit soit-il représente un pouvoir, une possibilité de faire pression. Une chose est sûre, quoi qu'en disent les uns et les autres, ces actions ne plaisent pas aux responsables des entreprises concernées. Ces actions gênent, et pas seulement parce qu'elles ralentissent leurs affaires sur un jour. Non, ce n'est pas là que ça fait mal. Si tu ne considères que ça, tu passes à côté. Elles gênent parce que cela attire l'attention de l'opinion publique sur la façon dont ils utilisent leur pouvoir économique, sur leur responsabilité citoyenne.

Au Carrefour de Cluny samedi 9 novembre 2019, nous n'avions pas tous le même âge malgré la présence d'une majorité de jeunes personnes. Nous ne venions pas tous des mêmes univers sociaux. Nous n'étions pas tous membres d'une organisation. Nous n'avions pas les mêmes opinions religieuses ni politiques. Mais nous voulions tous être acteurs et actrices de notre histoire. On a pris du temps avant de rentrer dans l'établissement parce que nous étions peu nombreux comparés à la grosse présence des gendarmes. Je sais que des dissensions internes existent dans ce mouvement spontané comme dans tout mouvement social. J'écris non pas pour me mettre en lumière mais parce qu'en tant qu'écrivain et activiste culturel, c'est mon rôle de rendre compte, de noircir la page, de batailler par le biais de l'écriture. Je n'étais pas le premier à rentrer car c'était tout nouveau pour moi donc honnêtement j'étais un peu intimidé.

 

A ceux qui se demandent ce que ça change, je dis que ça change peu de choses tout de suite mais tout de même beaucoup sur le long terme. Tout comme lorsque Kémi a brulé le billet de 5000 francs CFA au Sénégal en 2018. Ça a changé peu de choses visibles de suite mais dans les têtes, un verrou avait sauté. Petits changements visibles mais changements profonds en route. Ces petits débuts sont les petites rivières qui rejoignent la mer tôt ou tard.

Aujourd'hui en 2019, le Bénin annonce le retrait des réserves de change  du franc CFA de la Banque de France. Cela nous montre encore que la lutte des idées n'est jamais vaine et que nous n'avons pas à passer par la case violence pour avancer.

A ceux qui ne sont pas d'accord ou qui en ont marre que je prenne la parole publiquement, je dis : "Portez vos cou*lles et osez défendre vos idées publiquement ! "

Quant aux médecins domiciliés ailleurs qu'en Guadeloupe et en Martinique qui veulent établir des diagnostics et dicter des ordonnances, c'est votre droit. Seulement, la moindre des choses que vous impose le fait de vivre ailleurs c'est un minimum d'humilité. Respectez ceux qui sont engagés et ceux qui ne le sont pas mais qui vivent eux dans le pays et doivent composer avec des maux que vous connaissez sans doute et que vous n'avez plus à gérer. Dites ce que vous avez à dire, faites vos propositions mais surtout jouez votre rôle de diaspora en vous organisant là où vous êtes pour peser sur le statu quo. Aucune mobilisation ne sera inutile. Tissons les réseaux nécessaires pour faire avancer la cause.

A ceux qui sont engagés et qui menacent ceux qui osent exprimer des réserves sur votre mouvement, c'est un aveu de faiblesse que vous devez corriger. Si vous êtes sûr de vous, travaillez et respectez la diversité des opinions. Je ne suis pas engagé pour brûler le pays sans penser à demain. Je suis engagé de façon verticale pour construire un demain sans violence, sans guerre civile parce qu'une fois les révolutions passées, nous avons tous en nous la capacité de devenir des despotes pour nos peuples. L'éthique de la lutte est aussi importante que les objectifs de la lutte. C'est l'éthique qui renforcera les leaders d'aujourd'hui et de demain.

A ceux qui disent qu'il faudrait plutôt faire ci ou ça, je dis faisons toutes ces choses en même temps! Pourquoi devoir se battre d'une seule façon exclusive ? Seuls les insensés se priveraient d'un moyen de pression en plus dans la bataille pour la justice que nous menons. Seuls les insensés mettent tous leurs œufs dans un même panier. Ces actions de boycott ne vont peut-être pas être la pièce centrale mais si elles sont conjuguées aux autres actions menées en justice, menées par le monde politique, par les organisations, par les associations, par les personnes intègres dans les institutions, elles ont leur place et elles feront une différence.

Le cercle de ceux qui boycottent doit continuer à s'élargir parce que ma décision de boycotter seul certains endroits ou certains produits ne sera jamais aussi puissante que si nous saisissons les opportunités de boycotter ensemble. Tiens-toi informé et viens renforcer les mobilisations par ta présence. Tu peux même aussi en impulser avec d'autres personnes là où tu es. Combinons tout cela par l'éducation, par le fait de s'informer, de se former pour être plus rigoureux sur le terrain. Faisons régulièrement ce va-et-vient entre théorie et action parce toutes ces mobilisations n'ont pas commencé avec nous. Certain.e.s les ont vécues bien avant nous. Certaines personnes les ont étudiées et en ont extrait des pépites de compréhension pour nous. Ne nous en privons pas.

 

A ceux qui nous appellent des utopiques, je dis : "Laissez-nous imaginer un autre monde parce que nous sommes le rêve de nos ancêtres qui ont été réduits en esclavage". J'imagine que ceux qui osaient penser à un autre monde à l'époque ont reçu les mêmes remarques. "A quoi ça sert ?"  ou "Pas comme ça" mais les efforts conjugués de plusieurs groupes de pression plus les changements de conjoncture ont mené à l'abolition. Une abolition imparfaite me dira ma grande sœur Imaniyé. Certes mais cette marche sur l'escalier de la justice valait ce qu'elle valait dans la longue lutte que nous menons jusqu'à aujourd'hui. On ne doit pas l'abolition seulement à l'action politique ni aux associations abolitionnistes mais on la doit aussi à la tension engendrée par les nèg mawon, par les révoltes. On la doit aussi au fait que Romain ait pris son tambour à Saint-Pierre malgré l'interdiction. En Martinique, on la doit aussi à sa libération par le maire-adjoint en charge de police. Au rassemblement spontané des personnes réduites en esclavage lorsque ce dernier est convoqué par le maire pro-esclavage de l'époque. Tous ces évènements différents ont élargi le chemin vers la liberté.

Peut-être que je me trompe parce que je ne suis pas leur porte-parole. Loin de là. Juste un militant qui trempe sa plume dans la mobilisation. Ils l'ont d'ailleurs déjà dit clairement eux-mêmes  dans un document qu'ils ont distribué. Le but des boycotteurs n'est pas de tuer ces entreprises. Seulement, ils veulent forcer les puissances d'argent à assumer leur part de responsabilités dans les scandales sanitaires et écologiques, dans les crimes de l'histoire non réparés et dans la cherté de la vie aux Antilles. Entre autres, ils veulent la fin des discriminations à l'embauche et la fin du lobbying politique abusif. On le sait, nous, les petits marchés avec peu d'acteurs qui se connaissent engendrent une forme d'entente qui blesse les consommateurs que nous sommes en bout de chaîne. Le pouvoir non surveillé engendre de la corruption. Par ricochet, les boycotts sont une façon de militer pour le changement de l'environnement juridique, politique et économique aux Antilles. Les victimes de ces scandales qui sont encore vivantes, les consommateurs, les producteurs locaux et les citoyens antillais ne doivent plus être pris en otage dans un labyrinthe indéfendable !

Pour finir, je dirai qu'il y a plusieurs types de boycott avec plusieurs objectifs différents. C'est pour ça qu'un boycott ne réussit pas seulement parce qu'il est massivement suivi. Il ne réussit pas seulement parce que les puissances d'argent en perdent tellement qu'elles veulent négocier et qu'elles changent leur comportement dans les 48 heures. Non, ce n'est pas aussi simple. La victoire peut prendre plusieurs formes selon ce qu'on recherche. Un boycott réussit parce qu'il augmente la pression sur les responsables des comportements que nous dénonçons. Donc arrêtez de penser qu'il n’a aucun impact parce que nous ne sommes pas 150 devant un supermarché. Il réussit parce que la volonté n'est pas seulement de punir mais également de faire entendre une revendication. Il réussit parce qu'il redonne au peuple une voix, un moyen de déranger les plans de l'establishment, un moyen de les faire sortir de leur fausse tranquillité. Il réussit encore mieux lorsqu'il fait monter la température et crée les conditions pour aboutir à une négociation. Il réussit lorsqu'il éveille les consciences sur une thématique particulière. Le boycott, c'est l'arme des petits et il est là pour raccourcir la distance entre les puissances d'argent et le peuple. Il est là pour rappeler qu'on existe et qu'on ne compte pas tout accepter en silence jusqu'aux prochaines promotions. Pendant que j'y pense, les « bombardements » de Noël vont commencer sur les médias. Prenons le défi de consommer autrement pour leur faire comprendre que 2020 ne ressemblera pas à 2019...

​​​​​​​Steve Gadet, écrivain et activiste.

 

 

 

 

 

 

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