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Caraïbes

Depuis le 30 septembre et jusqu’au 15 février prochain, le Centre Pompidou propose, pour la première fois, une rétrospective des œuvres de Wifredo Lam, le peintre cubain. Un parcours riche en couleurs composé de peintures, dessins, gravures, céramiques, enrichi d’archives, de documents, de photographies qui témoignent de la vie engagée de celui qui a rencontré sur son chemin Aimé Césaire devenu son ami, mais aussi Pablo Picasso. J’y suis allée dans un moment de grande tristesse et entre les diables cornus, les femmes-chevaux les seins épars de ses toiles, j’ai puisé des forces.

Arrivée à Paris depuis deux semaines, je m’interroge sur la tolérance, sur Dieu, sur ce monde qui s’écroule. Je ressens  la douleur qui me tenaille à cause de l’état de santé de mon jeune neveu de 18 ans couché aux soins intensifs d'un hôpital où comme un guerrier, il se bat pour la vie.

Marchant avec l’insouciante légèreté de la jeunesse, à l’âge de tous les tendres moments d’amour, son cœur s’est arrêté. Le guerrier est couché, il affronte déjà un combat titanesque sans avoir eu le temps de l’entraînement. On s’entraine rarement contre l’injustice.

Une question revient sans cesse : pourquoi lui ? Tous les parents, toutes les familles ont dû se la poser face à un enfant, ou à un jeune alité dans un état grave. Une grande fatigue m’envahit. 

Pour reprendre des forces, lui en apporter de nouvelles, je vais visiter une exposition. Le Centre Pompidou propose Wifredo Lam, je jubile. Le peintre cubain qui a peint « La jungle », me plonge dans un bain de couleurs et de formes à décrypter. Je me sens flotter dans un cocon protecteur, un espace familial. Wifredo fait partie de ma famille caribéenne. Je ressens de la fierté, je suis née dans cette partie du monde où des femmes et des hommes, filles et fils de déportés victimes d’une prétendue supériorité raciale, ont construit une langue, une culture de mélanges, de couleurs, et où la tolérance résiste aux vagues de haine qui grossissent sous l’effet du refroidissent des cœurs.

   

« La jungle » est née du coup de foudre du peintre cubain pour la Martinique où il a fait escale alors qu’il revenait en 1941 dans son Cuba natal, quittant l’Europe ou sévissait le nazisme.

Dans ce pays  où pour lui « la vie explose partout, libre, dangereuse (…) prête à tous les mélanges, à toutes les transmutations, à toutes les possessions [1]»  c’est le début d’une longue amitié avec Aimé Césaire qu’il rencontre pour la première fois.

Debout à contempler ses tableaux, je vois des seins qui hantent ses toiles, j’y vois une invitation à la vie qui me renvoie à mon neveu, à sa force et à sa beauté métisse qui défient la mort.

   

Les seins sont partout sous les pinceaux de l’artiste qui trace aussi des petites cornes qui malgré mon fragile état de doute n’arrivent pas m’inquiéter. Parce que dans notre société caribéenne où la religion catholique imposée par les colons n’a pas su étouffer nos dieux, nos croyances aussi sont mêlées. Par la force des esclaves, nos mythes africains ont résisté et notamment à Cuba où est née la Santeria, mélange du syncrétisme des cultes yorubas avec la religion catholique.         

Que disent ces cornes sous le pinceau de Wifredo Lam, celui à qui Aimé Césaire a dédié l’un de ses poèmes dans « Moi,Laminaire » et avait amicalement qualifié de « rabordaille » ? Peut-être révèlent-elles les images sombres, la part de souffrance de la vie de cet extraordinaire peintre.

   

Wifredo Lam a connu l’injustice, quand vivant en Espagne en 1931, il perd sa première femme Eva et leur enfant alors âgé de moins d'un an, tous les deux emportés par la tuberculose. Dans la peinture, l’artiste va puiser la force de regarder demain et optimiste, il veut croire en un monde meilleur.

Je m’arrête devant des coupures de presse et photos précieusement mises dans une vitrine, dont « Retorno al païs natal » illustré par Wifredo Lam.  Dès son arrivée à Cuba en 1942 après son passage en Martinique, il a demandé à Lydia Cabrera de traduire en espagnol le « Cahier d’un retour au pays natal. » d'Aimé Césaire. Les Cubains ont pu le lire dès sa parution dans leur langue en 1943.

Une photo d’Aimé Césaire, jeune souriant, prise à Cuba en 1968 réveille encore le sentiment de fierté d’appartenir à cette région du monde où tant de femmes et d’hommes de talent impriment avec des stylos, des pinceaux, des danses, des chants, notre existence au monde.

   

J’ai une forte envie de retour au pays natal. Même si j'adore cette belle ville qu’est Paris, où je reviens régulièrement voir ma famille immigrée,  déambuler dans les rues, visiter des expositions, aller au théâtre. J'aime m’asseoir aux terrasses où ma plume mouillée de doute, trace sur des petits carnets des mots mystérieux et délicieux qui m’arrivent, comme tombés du ciel. Dans ces instants une vague d’inspiration me transporte. Mais, je sens bien, que le climat n’est pas à l’accueil, surtout à celui des basanés. Les attentats de Janvier ont exacerbé les peurs, le rejet des différences, alimentés par l'extrême droite et celles et ceux qui lui courent après.

"La France est un pays de race blanche". Cette affirmation imbécile de Nadine Morano, élue du parti de Nicolas Sarkozy, ex UMP baptisé « Républicains » pour faire oublier les casseroles qu’on entendait déjà derrière le RPR, traduit l’ambiance dans cette France qui refuse de se regarder telle qu’elle est : Une puissance coloniale où sur ses terres des femmes et des hommes, colonisés et de la métropole, se sont rencontrés, se sont aimés et ont eu des enfants. Les enfants de la France sont de toutes les couleurs et il suffit de regarder autour de soi pour en faire le constat. Mais la haine est aveugle et Nadine Morano tout comme certains de ses amis des Républicains, le Front National et les prêcheurs de racisme invités sur les plateaux télé, le savent. Celles et ceux qui n'ont pas pour style de vie la haine de l'autre, ne sont pas invités pour véhiculer leur message de tolérance. 

Debout devant « La jungle » où les pinceaux de Lam ont dessiné un monde violent et injuste, je m’interroge : laisserons nous un monde encore plus violent et injuste à nos enfants ? Je pense à mon neveu qui se bat pour la vie. Je continue à marcher, je veux repousser ces interrogations. Les femmes et les hommes de toutes les couleurs qui s’arrêtent devant les œuvres de Wifredo Lam partagent avec moi le même émerveillement. Les téléphones sont sortis pour emporter des souvenirs. 

   

Un regard sur Lam

Dans son livre « Wifredo Lam et l’éternel féminin »[1] Peggy Bonnet Vergara explique :

« Fasciné par les créations artistiques et les mythologies des civilisations antiques et primitives et en même temps écoeuré par l’attitude colonialiste, esclavagiste et impérialiste des puissants envers les plus faibles, Wifredo Lam s’est présenté comme le porte-étendard de la rébellion et de la libération culturelle, politique et sociale des peuples et des individus oppressés.

Par la présence de ses êtres mutants à queues de cheval, jambes humaines et faces lunaires qui s’unissent dans leur chair, fusionnent leurs énergies, se réinventent sans cesse en de nouvelles entités, par ses formes inquiétantes virevoltantes à gueule d’étrier et au couteau brandi, comme par la manifestation des énergies primordiales qui se déchainent dans ses toiles, Lam a cherché à provoquer chez le spectateur une immersion dans les profondeurs de sa psyché, afin qu’il entreprenne, comme le peintre l’a fait lui même dans la gestation de ses toiles, une remise en question de son être et de son identité dans le but de reconsidérer, de façon pleinement objective, son rôle et son potentiel en tant qu’individu au sein mais également en faveur de la collectivité. 

Et c’est en métissant  les diversités culturelles pour mieux les transcender, c’est en déshumanisant la figure humaine, en effaçant les frontières formelles entre les différentes espèces du règne vivant au profit de la célébration d’une énergie vitale unique et universelle, et c’est en recréant une dualité de sentiments mêlant l’émerveillement et la terreur – émotion similaire à la vision empreinte de crainte, de respect et de fascination des premiers hommes devant la grandeur de la nature et des éléments – que Lam a réussi a atteindre l’âme primitive enfouie en chacun de nous et que, ce faisant, il est parvenu à y raviver notre spiritualité première . Malgré les coups durs de la vie et les drames de son siècle, Wifredo Lam est demeuré profondément humaniste et résolument optimiste. Le message fondamental qui parcourt son œuvre réside à nos yeux dans cette confiance en l’être humain et dans son aspiration à l’avènement d’une nouvelle humanité, pleinement capable de faire table rase de ses erreurs passées et d’engendrer, pour le bien de tous, une meilleure société. »

 

Après avoir fait le tour des œuvres métisses du peintre universel qui a voyagé de continent en continent, je m’engage dans le tube en verre ou est accroché l’escalier mécanique, je regarde Paris, mes larmes oubliées. Wifredo Lam, un peintre à connaître.

Lisa David

Paris 21 obtobre 2015

 

Wifredo Lam…

Rien de moins à signaler

que le royaume est investi

le ciel précaire

la relève imminente et légitime

 

rien sinon que le cycle des genèses vient sans préavis

d’exploser et la vie qui se donne sans filiation

le barbare mot de passe

 

rien sinon le frai frissonnant des formes qui se libèrent

des liaisons faciles

et hors de combinaisons trop hâtives s’évadent

 

mains implorantes

mains d’orantes

le visage de l’horrible ne peut être mieux indiqué

que par ces mains offusquantes

 

liseur d’entrailles et de destins violets

récitant de macumbas

mon frère

que cherches-tu à travers ces forêts

de cornes de sabots d’ailes de chevaux

 

toutes choses aiguës

toutes choses bisaiguës

mais avatars d’un dieu animé au saccage

envol de monstres

j’ai reconnu aux combats de justice

le rare rire de tes armes enchantées

le vertige de ton sang

                             et la loi de ton nom.

 

Aimé Césaire - "Moi,Laminaire".

 

 

[1] « Wifredo Lam et l’éternel féminin » - Peggy Bonnet Vergara - L’Harmattan – 2015.

 




[1] « De retour à Cuba où tout ressemblait à l'enfer — sous le régime de Battista —, Wifredo Lam peint La jungle, grande toile marquée par le coup de foudre martiniquais de 1941, « où la vie explose partout, libre, dangereuse (…) prête à tous les mélanges, à toutes les transmutations, à toutes les possessions » (Pierre Mabille, La jungle, 1945, cité p. 52)  

 

 

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