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Au moment où la liberté d'expression fait débat et qu'elle est prétexte à toutes les lois pouvant porter atteinte à nos libertés, nous vous proposons cette réflexion du sociologue martiniquais, Olivier Pulvar, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l'Université des Antilles. Ce texte a été produit et publié dans un ouvrage collectif en 2013, par L'Harmattan.
 

La question de la liberté dans les sociétés contemporaines se voit souvent ramenée à celle de la pluralité des voies et moyens d’information et de communication dans le champ médiatique. De même, elle renvoie très simplement également à une interrogation sur l’exercice du droit de vote pour un citoyen, ou alors sur la capacité de consommation pour un pays. Ce faisant, le traitement de cette question dans les démocraties fait couramment l’objet de raccourcis qui semblent à la fois évidents et par définition insatisfaisants, puisqu’incapables de rendre compte de ses multiples déclinaisons.

Aujourd’hui, l’action politique comme l’ensemble des pratiques sociales dans les démocraties occidentales répondent à des logiques de communication médiatisée. Cette nouvelle donne exige que soient clarifiés des contenus classiques aux contours désormais flous comme par exemple ceux de liberté, d’information, de démocratie ou encore de citoyen.

Derrière l’intitulé quelque peu provocateur de cet article se cache le désir d’interroger le lien généralement établi entre communication et liberté d’expression dans ces démocraties dites libérales. D’emblée, il apparaît important de comprendre l’articulation entre ces différents phénomènes. Comment les médias, la liberté d’expression, la démocratie, tout cela peut-il fonctionner au service du bien-vivre[1] d’une communauté ?

Il s’agit dans un premier temps, de faire le point sur ce que la communication et le pouvoir ont en partage dans le lieu intermédiaire entre ce que l’on nomme la société civile et l’Etat (entre le privé et le public/politique). Ensuite, il faut se demander en quoi la communication qui met en relation des médias, des acteurs politiques et des citoyens, peut être déséquilibrée au profit de l’un ou de l’autre de ces acteurs. Enfin, il convient de conclure sur la question de la liberté d’expression dans nos démocraties libérales en posant les bases d’une pensée en rupture avec un système idéologique qui s’organise autour d’évidences légitimées par les médias.

  1. Champ médiatique et espace public

De manière très générale, le champ médiatique se réduit bien souvent à ce que l’on identifie par les termes de presse, presse écrite, paysage audiovisuel, médias, journalistes, etc. Il s’agit en fait d’éléments distincts, reliés entre eux par des forces, et constitutifs d’une sphère médiatique dans l’espace public. Le champ médiatique tel que nous l’entendrons ici, dans le cadre de régimes politiques précis, correspond à des caractères aisément repérables mais toujours à interroger. [2]

1.1. Le champ médiatique dans les démocraties

Le champ médiatique se définit certes, par la présence de médias, de supports de presse qui se présentent et sont présentés (par leurs acteurs) comme pluralistes, et libres dans leur traitement de l’information. Pierre Bourdieu[3] nous rappelle qu’un champ structuré (ici par des médias) renvoie à l’idée d’un espace structuré par un système de relations dans lequel chaque élément soumis à des forces diverses, occupe une place et joue un rôle dans la cohésion de l’ensemble.

Précisément, il ne faut jamais perdre de vue qu’un média, c’est avant toute chose « [...] un équipement technique permettant aux hommes de communiquer l’expression de leur pensée, quelles que soient la forme et la finalité de cette expression ». (Balle, 1988 : 50). Ainsi, la pluralité effective des supports médiatiques ne constitue pas un critère suffisant pour avancer la diversité réelle de l’information livrée au public. En effet, les phénomènes de concentration qui caractérisent les économies libérales n’épargnent pas les secteurs de la presse et des médias aux mains d’oligopoles téléphoniques, de grands propriétaires de contenus, d’entreprises de distribution en communication, ou encore d’actionnaires des secteurs privés). En France, par exemple, ce sont des entreprises spécialisées dans les produits de luxe, le BTP[4] et l’industrie de l’armement, qui détiennent l’ensemble des grands médias privés.

De la même manière, la liberté de la presse et des médias telle qu’elle est présentée notamment par les professionnels de l’information, telle qu’elle est protégée par la loi dans la plupart des démocraties ne signifie pas, non plus, la liberté des journalistes dans leurs pratiques professionnelles. Autrement dit, ni les discours publics sur la liberté de la presse, ni même l’arsenal juridique et/ou constitutionnel mis en place pour la protéger, ne préserve les journalistes de l’autocensure dans l’exercice de leur profession.

Dans un contexte de marchandisation constante de l’information et de précarisation économique de la plupart des journalistes, en quoi l’information constitue-t-elle un bien public ? Les nombreux changements qui affectent les médias et les métiers en leur sein exigent d’interroger plus avant ces termes, situations et mécanismes, voire les revisiter afin d’accéder aux sens qu’ils peuvent prendre dans les démocraties libérales.

Le champ médiatique est également marqué par l’existence d’une opinion publique censée agir sur les débats qui occupent la scène publique, et détenir un pouvoir d’action, notamment d’action politique. C’est à partir de sondages d’opinion pouvant opportunément se traduire par des résultats d’élections au suffrage universel qu’est généralement évaluée l’action de l’opinion publique.

Que dire du rôle de socialisation des médias qui diffusent des valeurs et des représentations choisies ? Que dire aussi de la vraisemblance de ce que les sondages avancent comme l’opinion publique réelle ? Nous interrogeons cette notion d’opinion publique qui, dans nos démocraties, se résume aux sondages lorsqu’il n’y pas d’élections : pas de discussion collective, pas de débat contradictoire émanant de cette opinion publique construite.

Trois obstacles majeurs viennent corroborer la thèse d’une opinion publique construite par les sondages et retransmise aux publics par les médias. D’abord, les techniques d’accès aux opinions des individus n’obtiennent que des résultats partiels en raison de la complexité même de la réalité sociale[5]. Ensuite, les sondeurs effectuent un travail technique de tri, de redressement, de pondération sur les opinions recueillies qui questionne leur représentativité. Enfin, la crédibilité des résultats des sondages est mise en cause du fait des multiples interprétations possibles auxquels ces derniers donnent lieu.

Par ailleurs, le champ médiatique se manifeste généralement dans un espace public que nous saisissons à la fois, comme le lieu de visibilité de la pluralité des expressions (dont celles de liens sociaux hiérarchisés), et l’espace d’élaboration d’un collectif qui, s’il ne fait pas toujours consensus (du fait des rapports de pouvoir et de domination), est néanmoins un commun et un partagé. Ce lien politique ouvrant à l’institution d’espaces collectifs et à la formalisation de l’expression du public est aujourd’hui remis en question par des logiques discursives, médiatiques et technologiques.[6]

Ainsi, dans un espace public progressivement constitué technologiquement, l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) serait de plus en plus déterminante dans la vie et l’action politique d’un pays. Nombreux sont les observateurs pour lesquels dans une démocratie moderne, plus aucune campagne électorale pour des élections d’importance ne peut se priver des TIC; de même, les mobilisations collectives dans les pays arabes en 2011 seraient à mettre en rapport direct avec l’utilisation des TIC. Retenons que tout ce qui est rendu public dans un ensemble social donné et pas uniquement ce qui y est débattu fait sens, au point d’avoir parfois des effets concrets sur l’ensemble observé. Du coup, la dualité stricte sphère privée-sphère publique/politique ne permet plus de saisir aussi nettement l’espace public en raison de l’effacement progressif de leurs frontières.

Le champ médiatique prend place enfin dans un cadre démocratique de l’exercice d’un gouvernement. Dans le contexte actuel, les démocraties mettent en avant le suffrage universel, l’alternance politique, le fonctionnement des institutions comme dénominateurs communs de cette forme de régime politique. Il reste que derrière le terme démocratie, à savoir « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »[7] se dissimulent de nombreuses situations et divers cas de figures jamais totalement explicités. [8]

Avec la notion de démocratie, nous sommes en présence d’une méta-catégorie à propos de laquelle tout le monde peut sembler d’accord tant sa réalisation est de l’ordre de l’évidence[9] En réalité, le consensus s’effectue plutôt sur le fait qu’une aspiration anthropologique de tout peuple à la liberté implique qu’il faille (selon ceux qui s’estiment en avance sur ce plan) amener la démocratie dans des pays qui en sont privés. Cela rappelle un peu cette autre période historique où il était question pour certaines civilisations d’en évangéliser d’autres pour leur bien. Au cœur de discours usant traditionnellement de la rhétorique comme des médias, il y a lieu de s’interroger sur une idéologie de la communication au service d’une démocratie modélisée dans les pays du Nord et qui veut s’imposer aux pays du Sud. Car au fond, il est moins question de critiquer ici l’idée même de démocratie que ses implications en termes de mise en œuvre et de diffusion.

1.2. La réflexion en sociologie des médias

L’étude des effets des communications de masse pour mieux comprendre leurs effets sur la vie sociale des populations, nous impose un détour même rapide par l’étude des médias classiques dans une perspective sociologique. En effet, trois grandes étapes historiques jalonnent la pensée en sociologie des médias.

Les travaux pionniers sur ces questions développent une approche déterministe du rapport des médias et de leurs publics. Ils défendent surtout la thèse de la toute puissance des médias avec des effets sociaux directs et massifs sur les publics récepteurs des messages. Les années 1930-1940 qui voient se développer les techniques de propagande totalitaire nazie notamment, sont l’occasion d’expliciter des modèles d’influence par les médias comme celui de la piqure hypodermique, inspiré des expériences de Pavlov sur le réflexe conditionné[10]. C’est l’exemple type qui est repris aujourd’hui encore, et où on a le sentiment que les gens sont prisonniers des médias et de leurs effets.

Dès les années 1940, une autre approche prend le contre-pied de la première pour en nuancer sérieusement les conclusions, jusqu’à s’imposer en partie quelques vingt ans plus tard. Dans cette perspective, l’accent est davantage mis sur les capacités propres des publics à décoder les messages reçus, sur leurs ressources multiples en termes de relais sociaux, autrement dit sur les médiations sociales sur et autour des productions médiatiques[11]

Plus tard, les résultats de nombreuses études menées notamment sur les comportements électoraux confirment l’influence toute relative des médias en la matière, et par conséquent les effets limités de leurs messages sur l’organisation sociale.

Dans le même temps, un troisième mouvement de réflexion sur l’interaction émission-réception prend naissance mais ses retombées apparaissent clairement dans la décennie 1970-1990. Centré lui aussi sur les publics récepteurs, ce courant approfondit la question de la réinterprétation message. Il met en rapport le décodage avec les réorganisations sociales, les recompositions territoriales, les reconfigurations culturelles[12] Cette dernière étape de la réflexion est plutôt encourageante dans les perspectives qu’elle ouvre au plan des mutations sociales qui bouleversent nos sociétés contemporaines.

D’un point de vue chronologique donc, la réflexion en sociologie des médias se penche d’abord sur ce que les médias font aux gens avant de s’intéresser à ce que les gens font aux médias, pour enfin s’interroger sur ce que les gens font de ce qu’ils reçoivent des médias. Ce dernier aspect apparaît prometteur pour comprendre les phénomènes sociaux contemporains au cœur de l’explication desquels la communication mettant en scène des médias et des technologies de communication, occupe une place centrale.

2. La communication, ombre du pouvoir

La communication et le pouvoir entretiennent des relations étroites qui précèdent historiquement l’apparition des médias de masse. C’est que la communication et le pouvoir ont en partage plusieurs dimensions nécessaires à l’expression de l’action politique dans l’espace public.

2.1. Les enjeux de la communication politique

Suivant en cela Mercier (2004), nous proposons d’envisager la communication dans la sphère politique voire plus largement publique, selon un schéma triangulaire qui met en relation trois types d’acteur: les décideurs (politiques, économiques, socioculturels), les médias (journalistes, présentateurs, animateurs) et les publics (population, citoyens) dans un contexte d’interactions.

                                                                               

Si ces catégories d’acteur ainsi présentées apparaissent très globales et indépendantes du contexte, il n’en reste pas moins que leurs interrelations soulignent qu’aucun pôle n’est plus puissant qu’un autre, aucun n’est dépendant de l’autre au sens strict du terme. Il est donc moins question ici, de domination univoque que d’interdépendance entre les pôles. Certes, historiquement, à l’occasion de certains événements, dans des contextes précis, un déséquilibre souvent temporaire peut se manifester clairement entre les trois pôles de la relation de communication. Considérant les récents mouvements sociaux dans le monde arabe, on peut difficilement affirmer, par exemple que les décideurs auraient définitivement perdu le pouvoir et que la communication n’aurait à aucun moment joué en leur faveur. Nous reviendrons plus loin sur cette relation déséquilibrée de la communication.

En revanche, il est important de considérer que dans toute forme d’organisation sociopolitique (y compris dans les démocraties), les processus de communication ne peuvent s’appréhender hors des conditions de réception des messages produits. Ils ne peuvent encore moins être saisis en dehors des contextes spatio-temporels dans lesquels ces processus s’insèrent.

Par conséquent, nous proposons de réfléchir sans se faire de religion définitive quant aux effets des médias. En effet, l’idée de l’influence mécanique et massive des médias sur les publics est réductrice. Il reste encore à étudier les interactions entre les trois pôles du triangle de la communication dans leur forme et leur nature. Car les logiques audiovisuelles et marketing gagnent l’ensemble des pratiques politiques et plus largement sociales de sociétés qui s’adaptent à une idéologie de la communication ; ces logiques de communication médiatisées sont globalement portées par des idéaux technicistes et marchands.

2.2. La finalité de l’action politique et ses modalités

Dans la perspective qui est la nôtre d’éclairer le cadre des discussions publiques dans les démocraties, et puisque ce sont généralement les décideurs politiques qui en proposent les thèmes, arrêtons-nous sur ces acteurs du triangle de la communication.

A travers son action, l’autorité politique cherche à légitimer sa propre existence. Elle « [...] se met en scène et en récit pour imposer ou confirmer son statut et pour mobiliser ses assujettis et les convaincre si besoin est ». A travers sa communication, elle justifie l’efficacité de l’action. « Au cœur de sa légitimité, on trouve la démonstration de sa capacité à agir, en affichant son pouvoir de faire changer les choses » (Mercier, 2004 : 70).

Pour atteindre sa finalité, l’action politique observe généralement un certain nombre de modalités.

D’abord les décideurs se mettent en scène au rythme de leurs apparitions en public, utilisant en cela tous les artifices que leur offre la scénographie médiatique notamment. De même, ils se mettent en récit sollicitant la rhétorique pour énoncer un discours sur leur intention d’agir. Ils vont également mettre leur action en produit, suivant une logique marketing qui favorise « [...] la fabrication de représentations visuelles des institutions et des principes des actions menées [...] » (Mercier, 2004 : 70).

Dans un même registre, l’autorité politique se montre sensible aux « [...] tentatives de contrôle des informations au sujet des actions menées [...] ». Cette situation se vérifie aisément dans les régimes autoritaires, où la question de la censure est perçue de façon directe. Mais les régimes dits démocratiques ne sont pas exempts d’actions liées aux pressions, autrement dit, au désir de persuader de manière douce. Enfin, pas plus les démocraties que les régimes autoritaires ne sont protégés de l’utilisation des procédés de propagande, à savoir « [...] la mobilisation de tous les moyens de communication pour conditionner la société [...] ». (Mercier, 2004 : 70). Ce sont donc les cinq étapes qu’utilisent les décideurs pour arriver à leurs fins.

3. La communication, une relation déséquilibrée ?

La relation déséquilibrée entre les pôles du triangle de la communication peut se situer sur un continuum qui représente le spectre des régimes politiques applicables à une société. Risquons la caricature pour les besoins de la démonstration : à une extrémité de ce continuum se trouve le pouvoir politique autoritaire et totalitaire qui impose la censure et/ou la propagande ; à l’autre extrémité, est positionné le pouvoir démocratique aux côtés duquel les journalistes en position de force font adhérer à l’idéal et aux pratiques de liberté de la presse.

            

                                                                 

3.1. La fabrique de l’opinion

Lorsqu’on applique le schéma du continuum de la communication aux différents régimes politiques, la liberté d’expression se fonde en grande partie sur une liberté de la presse et du système médiatique qui en serait finalement l’indicateur. Cette liberté d’expression s’apprécie différemment donc, selon qu’elle évolue dans un régime démocratique disposant d’un système médiatique prétendument libre, ou qu’elle prend place dans un régime autoritaire dont les médias sont réputés être sous influence. Cette doxa du continuum de la communication est très largement portée par les discours publics occidentaux sur la question.

Cependant, considérant le fonctionnement de toute forme d’autorité politique comme nous l’évoquions plus haut, autant les régimes autoritaires que les régimes démocratiques se mettent en scène pour confirmer ou imposer leur statut. Tout régime politique quel qu’il soit prend le soin d’utiliser les médias à sa disposition pour agir sur l’opinion dans le sens de sa finalité. Nous devons bien entendu ici préciser le propos.

D’un côté, les médias servent à imposer le pouvoir de l’autorité au profit d’un petit nombre – oligarchie, clan, groupe, caste, etc. –, souvent au nom du plus grand nombre mais toujours pour ses intérêts de groupe minoritaire : c’est le cas des régimes autoritaires. D’un autre côté, les médias servent à convaincre de la nécessité d’imposer le pouvoir de l’autorité (voire de sa légitimité) au service du plus grand nombre, pour le bien déclaré de la collectivité : il s’agit des démocraties. Dans le premier cas, le pouvoir cherche à obtenir la soumission de ses assujettis en sollicitant si besoin la force dans ses modes de communication (propagande). Dans le second cas, l’autorité cherche à obtenir le consentement de ses assujettis en faisant appel à la persuasion parfois ferme dans ses modes de communication (relations publiques[13]). Nous faisons l’hypothèse que les deux manières d’utiliser les médias pour ces régimes politiques distincts se rejoignent peu ou prou en période de crise sociale ou politique.

Selon la thèse de Beauvois, reprise par Courbet, « [u]n des savoir-faire médiatique est de faire croire aux gens qu'ils sont libres pour pouvoir mieux les dominer. Les groupes qui possèdent les médias ou produisent les contenus, construisent puis accompagnent, pour mieux les faire accepter, les discours médiatiques de valeurs, en l’occurrence libérales dans lesquelles on prône l'individualisme occidental et le soiïsme : on défend la dignité humaine, le développement de soi, l'autonomie, la vie privée » (Courbet, 2010). [14]

Le schéma suivant illustre assez clairement notre propos :

       

3.2. La liberté d’expression

Dans un même ordre d’idées, la question de la liberté d’expression mérite évidemment d’être approfondie, car ici également, deux approches s’affrontent : une conception tirée de la philosophie des Lumières et un courant issu de la pensée libérale.

La première approche érige le fait de s’exprimer, d’énoncer une idée tel un principe accessible à tout citoyen. Elle prend sa source chez les philosophes des Lumières[15]. Todorov (2011) attire notre attention sur l’idée que la liberté d'expression qui ne connaît aucun frein est à mettre en relation avec le pouvoir dont dispose celui qui l’exerce « [...] Il ne suffit pas d'avoir le droit de s'exprimer, encore faut-il en avoir la possibilité [...] la libre expression des puissants peut avoir des conséquences funestes pour les sans-voix : nous vivons dans un monde commun »[16].

Dans cette conception, le média constitue simplement un outil qui permet de communiquer, d’exprimer le contenu d’une pensée quel que soit l’objectif de ce contenu. Le média sert donc à faire passer diverses idées et d’en débattre au sein de la collectivité. La liberté d’expression correspond très directement à la liberté du citoyen.

La seconde approche évalue la liberté d’expression suivant le contenu de ce qui est exprimé : l’idée énoncée, l’opinion développée font sens. C’est ce qui explique, par exemple, que le parti politique français d’extrême droite et son ancien leader, Jean-Marie Le Pen sont restés pendant longtemps interdits de médias en France, ne serait-ce que par rapport au contenu de ce qu’ils avaient à exprimer. Ici, le média constitue un instrument qui va faire la part entre des idées légitimes et des idées illégitimes avant de les diffuser.

Convenons donc que le média qui avance l’idée de la liberté de la presse est aussi celui qui filtre effectivement les opinions ; de même, convenons que cette liberté de la presse dont il est fait état ici, correspond très directement à la seule marge de manœuvre des journalistes. Au mieux, ce sont par conséquent les journalistes qui disposeraient de la liberté d’expression, et pas forcément directement les citoyens. Mais compte tenu de la précarisation économique impressionnante de la corporation des journalistes dans les démocraties, cette liberté dans l’exercice de la fonction s’apparente davantage à un idéal perdu actuellement.

3.3. L’opinion publique

L’opinion publique correspond dans l’absolu au produit du public, le troisième acteur des interrelations avec les décideurs et les médias, dans notre schéma du triangle de la communication.

Si nous convenons que l’opinion publique dispose de la liberté d’expression, elle se conçoit au moins de deux manières : soit, elle met en discussion des sujets d’intérêt général, soit elle est sollicitée sur ses préférences dans un cadre prédéterminé. Elle peut par conséquent se nourrir d’une information citoyenne comme elle peut aussi se développer à partir d’une information de consommation.

La première, l’information citoyenne, correspond à l’information qui rend intéressant pour celui qui la reçoit ce qui est important pour la collectivité. Ici, le média cherche à favoriser le débat dans l’espace public, il attire l’attention sur ce qui peut être discuté dans la perspective d’un mieux-vivre ensemble. L’information citoyenne encourage l’érection d’un acteur responsabilisé qui peut participer au débat et s’y impliquer en toute connaissance de cause.

La seconde, l’information de consommation cherche à orienter celui qui la reçoit ; elle lui indique un choix dans le champ des possibles ouvert par le média. Ici, le média participe du désintérêt du politique (organisation de la cité) comme de la chose politique (discussion publique sur les orientations collectives). L’information de consommation favorise l’essor des conso-citoyens ; ceux-ci s’en remettent entièrement à l’autorité politique qui n’exerce que peu de régulation sur le marché face à un pouvoir économique démesuré.

Mais il n’est pas rare que les journalistes décident qu’une information n’intéresse pas le public. Un grand nombre d’entre eux se replient sur une lecture figée de l’actualité (schémas sociaux et culturels conflictuel, autocensure sur des thématiques sociétales sensibles) s’enferment dans des représentations stéréotypées remplissant la fonction de référence : l’immigré, le gréviste, le jeune, le Martiniquais, etc. D’une certaine manière, le traitement journalistique de l’actualité répond davantage à la logique marchande des entreprises médiatiques et au degré d’acceptation du discours public sur un thème qu’à un traitement en profondeur. On est loin d’un journalisme citoyen qui permet une distanciation et suscite l’intérêt de l’opinion sur ce qui est important pour elle.

Au final, l’opinion publique que nous présentent le plus souvent les médias correspond à celle qu’ils convoquent eux-mêmes: « l’opinion publique pense ceci, l’opinion publique pense cela ». Dans ce cas, l’opinion publique ne se réduit qu’aux résultats des sondages d’opinion. Elle peut au contraire résulter de la réflexion éclairée de chacun mise en commun dans la libre discussion de tous, et au nom de l’intérêt général. Cet autre cas de figure montre l’occurrence d’une opinion publique qui « prend la main » dans la relation triangulaire de la communication, qui s’exprime librement et agit en ce sens.

4. Repenser la question de la liberté d’expression

La liberté d’expression telle qu’elle se présente aujourd’hui dans les démocraties occidentales est finalement, plus de l’ordre d’une liberté orientée, d’une liberté contrôlée voire d’une liberté sous domination. C’est d’ailleurs ce qui justifie le titre de notre contribution. Nous avons choisi d’éclairer la liberté d’expression dans les démocraties libérales à partir du rôle prescripteur de la communication et du rapport d’influence des médias avec leurs publics. La communication dans les démocraties est- elle synonyme de liberté d’expression ?

Beauvois et Joule expriment parfaitement notre préoccupation : « Sachez que nous sommes très heureux de vivre dans une démocratie. Et nous serions prêts à dire que la Dolmatie est une démocratie réelle et vivante si nous étions vraiment sûrs que ce que les gens y font quotidiennement, en toute liberté, est fondamentalement différent de ce que font les gens quotidiennement dans d’autres pays moins démocratiques » (Beauvois, Joule, 1987 : 224)

Depuis les travaux de Milgram (1960) sur la soumission à l’autorité ainsi que ceux de Freeman et. Frazer (1966), la psychologie sociale a proposé des résultats intéressants sur ces phénomènes. D’autres réflexions inspirées de la thèse défendue par le journaliste Walter Lippman (1922) sur la fabrique du consentement (Chomsky, Herman, 1988) s’inscrivent dans un questionnement de même nature : les libertés individuelles.

Seule, une pensée en rupture avec l’idée selon laquelle la liberté d’expression dans nos sociétés contemporaines c’est la liberté de la presse, permet d’envisager une approche plus équilibrée de cette question dans les démocraties.

Todorov propose une perspective encourageantepour une vie commune satisfaisante: celle de rapprocher la liberté individuelle, valeur montante du 21ème siècle, avec la défense du bien commun, valeur déclinante aujourd’hui dans nos sociétés : « Rien ne nous oblige à nous enfermer dans le choix entre "tout-Etat" et "tout-individu" : nous avons besoin de défendre les deux, chacun limitant les abus de l'autre »[17]

 Olivier Pulvar

« La liberté d’oppression des médias en démocratie », in Christine Benavides, Nenad Féjic et Clara Palmiste (dir.), Libertés et oppressions. Approches disciplinaires, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 77- 91.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




[1] « Le bien‐vivre peut paraître synonyme de bien‐être. Mais la notion de bien‐être s’est réduite, dans notre civilisation, à son sens matériel impliquant confort, possession d’objets et de biens, ne comportant nullement ce qui fait le propre du bien‐ vivre, à servir l’épanouissement personnel, les relations d’amour, d’amitié, le sens de la communauté ». Stéphane Hessel, Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Paris, Fayard, 2011, p. 26.

 

[2] Bourdieu utilise les concepts d’acteur et de champ notamment pour décrire les rapports de force qui structurent les groupes sociaux dans leurs relations. De son point de vue, le principe de la domination d’acteurs par d’autres dans leurs relations sociales repose autant sur une structure économique, que sur des structures culturelles et symboliques. Pierre Bourdieu, Jean‐Claude Chamboredon, Jean‐Claude Passeron, Le métier de sociologue, Paris‐La Haye, Mouton‐Bordas, 1968.

 

[3] Pierre Bourdieu et Alli., op.cit., 1968.

 

[4] Bâtiments et Travaux Publics.


 

[5] Le refus de répondre, l’injonction d’opinion, l’opinion illégitime, la désirabilité sociale, sont autant de facteurs de complexité à prendre en considération dans les situations de communication caractérisant les sondages d’opinion.


[6] Cette problématique est largement développée dans le Séminaire « Espace public et reconstruction du politique », CERSES, Université Paris Descartes – CNRS ; Université de Picardie Jules Verne, octobre 2011‐juin 2012.

 

[7] Cette formule attribuée au 16ème président des Etats‐Unis d’Amérique, Abraham Lincoln ne cesse d’interroger les situations actuelles.


[8] Nous faisons référence ici à la démocratie représentative (les représentants élus prennent les décisions au nom de leurs électeurs) la plus courante dans les pays dits développés. Elle se distingue de la démocratie participative (le peuple participe aux décisions prises par ses représentants élus) d’une part, et de la démocratie directe (le peuple prend les décisions sans passer par l’intermédiaire d’élus) d’autre part. Il reste que la question de la participation dessine la complexité de la notion d’espace public.


[9]  Odile Camus (2012) évoque un ensemble structuré d'évidences implicites lorsqu’elle s’interroge sur l'existence et la nature d'une idéologie de la communication dans les démocraties libérales.

 

[10] On doit l’expression de seringue ou « aiguille hypodermique » (« hypodermic needle ») au politologue Harold Lasswell qui cherche à comprendre l’impact et l’utilisation des techniques de persuasion sur les populations des grandes nations démocratiques guidées mentalement par la propagande (Propaganda Techniques in the Word War, New York, 1927). Pour Lasswell, les médias procèdent par injections dans les esprits pour produire certains types de comportements. La vision critique d’une culture de masse développée par l’Ecole de Francfort dans les années 1940, s’inscrit dans le schéma d’analyse d’une domination idéologique assurée par la diffusion des médias.

[11] Cette approche appartient au « courant empirique » initié par le sociologue Paul Lazarsfeld qui réintroduit le rôle des réseaux sociaux traditionnels (famille, amis, collègues de travail, etc.) et des leaders d’opinion, et donc le rôle des processus de communication sociale dans l’analyse des médias (The People Choice, 1944, écrit avec Berelson et Gaudet). Elle se poursuit dans les années 1960‐1970, avec l’orientation des « uses and gratifications » qui accorde aux publics une part de réflexivité et de chois adaptatifs face aux médias.

 

[12] Le mouvement des Cultural Studies conteste l’idée de la supériorité absolue d’une forme de culture sur une autre, il lui préfère une réflexion sur la richesse des pratiques des publics, notamment en observant les usages populaires des moyens de communication de masse. Richard Hoggart apparaît comme le père fondateur de ce courant (La culture du pauvre, 1957).

 

[13] En inventant l’expression de « relations publiques » au lendemain de la 1ère Guerre mondiale, et en l’appliquant au marché des produits de consommation, Edward Bernays (1891‐1995) a réussi à rendre socialement acceptable l’utilisation des techniques de la propagande des pays en guerre dans les démocraties en temps de paix.


[15] On attribue par exemple, à Voltaire cette citation : « Monsieur l’Abbé, je déteste ce que vous écrivez mais je donnerais ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire ».


 

[16] Tzvetan Todorov « La tyrannie de l’individu », Le Monde, édition en ligne du 27 mars 2011.

 

[17] Tzvetan Todorov, op.cit., 2011.

 

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