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Quand Jean Bernabé distingue identité et spécificité en mouvement

 

La dérive identitariste de Jean Bernabé est un ouvrage d’une finesse remarquable dans l’analyse, qui s’appuie sur les acquis de la linguistique cognitive qu’il contribue à amplifier, mais aussi sur des savoirs sociologiques, anthropologiques, philosophiques, psychanalytiques qu’il met à profit et n’hésite pas à mettre en question, de manière toujours argumentée et non polémique.

Si le point d’ancrage est le concept d’identité qui est d’emblée récusé comme impropre et de nature à entretenir une confusion grave, source de cette dérive identitariste qui est au cœur de sa démarche, il n’en reste pas moins que ce questionnement est l’occasion pour Jean Bernabé  de déconstruire toute une série de termes ou notions, dont l’évidence et la pertinence ne sont qu’illusoires, termes qu’il choisit d’appréhender sous forme de doublets, pour mieux faire ressortir les contradictions ou malentendus qu’ils recèlent.

Ainsi en est-il des binômes « démocratie/souveraineté » et de « race/racisme » par exemple. S’agissant de ce dernier couple, Jean Bernabé montre avec brio comment la confusion entre la notion de race et celle de phénotype a engendré un mécanisme d’exclusion, par lequel a pu être légitimée la supériorité de certaines races par rapport à d’autres, idéologie confinant dès lors au racisme. Et de préciser « La question reste néanmoins ouverte de savoir laquelle des deux notions (race et racisme) a généré l’autre. Mon point de vue favoriserait une causalité reliée à l’identitarisme, génératrice de racisme, lui-même à l’origine de l’emploi biaisé du terme « race ». On l’aura compris, le chemin de la dérive cognitive est inverse de celui de la dérivation morphologique[1] ».

L’originalité et la puissance de l’analyse ont pour socle une assise linguistique, qui plus est, d’ordre cognitif, rare dans ce type de travaux, avec une préoccupation étymologique qui s’ouvre à la « Romania » et à d’autres langues, tout en restant toujours vigilante d’elle-même et ouverte sur d’autres disciplines : « Il importe donc de ne pas se laisser submerger par les mots, au risque de se noyer dans un « océan » cognitif [2]». Il en découle une attention aux mots, à leurs modalités de dérivation et d’évolution, dans des tressages et des connivences qui en disent long sur les processus cognitifs et sur la manière dont les idéologies ont fait leurs chemins…

C’est ainsi que « la collision des paradigmes idem et ipse[3] » a eu un fort impact sur la notion d’identité : « Même s’il ne semble pas possible d’assigner une chronologie à cette opération, il apparaît que le paradigme idem a pris le pas sur celui relatif à la « spécificité » [ipse], remplaçant couramment ce dernier dans des emplois impropres, sans pour autant mettre en alerte la vigilance de ses utilisateurs par rapport au risque d’identitarisme[4] ».

C’est précisément à la vigilance envers les mots, leurs contenus sémantiques, leurs usages souvent dévoyés et problématiques que Jean Bernabé nous appelle, dans une analyse saillante des pièges qui nous sont tendus, à nous tous, simples mortels si l’on peut dire, mais aussi à tous ces brillants esprits (Fernand Braudel, Edwy Plénel, Amin Maalouf, Jacques Attali, etc.) qui ne parviennent pas toujours à s’affranchir de l’ambigüité affectant le concept d’identité et sont susceptibles de maintenir ou d’amplifier, à leur insu, les causes de l’identitarisme.

Dans ce panorama quelque peu confus, deux éminentes figures, selon l’auteur,  se détachent, celles d’Edgar Morin et de Michel Serres, qui mettent en avant, le premier, l’irréductibilité de l’individu, le second, la distinction radicale à opérer entre appartenance et identité, manifestant par ces postures claires, la solidarité de leur pensée avec celle de Jean Bernabé qui ne peut que les en savoir gré.

Et voilà que l’auteur de La dérive identitariste fut aussi le co-auteur, il y a de cela plus de 25 ans, de l’essai Éloge de la créolité. Cheminement intellectuel exigeant, capacité de revenir sur sa propre pensée et de l’examiner sans concession pour en dénoncer les relents identitaristes[5]. C’est ainsi que Jean Bernabé juge impropre l’expression « identité créole » naguère employée dans cet essai, mais se réjouit dans le même temps de l’heureuse intuition que lui et ses co-auteurs avaient eue, de faire figurer à ses côtés, celle d’ouverture au monde, signe de rejet implicite de tout identitarisme. Les germes de la position qu’il soutient aujourd’hui étaient déjà présents, comme en témoigne la définition de la Créolité comme « spécificité ouverte » que l’on peut trouver dans l’Éloge. Mais ils étaient encore en gestation…

Jean Bernabé les développe et les amplifie dans le présent essai, en n’hésitant pas à questionner les fondements des spécificités culturelles martiniquaises, guadeloupéennes et guyanaises, les raisons historiques des rancœurs et tensions qui traversent les relations entre ces sociétés, telles qu’elles ont, par exemple, été mises en scène par Paul Baudot, un « Blanc-pays », originaire de la Guadeloupe,  dans la fable emblématique « Les deux cafiés », ou telles qu’elles s’expriment, en Guyane, à travers la rupture symbolique avec le Père antillais, pour les Guyanais de la deuxième génération d’origine antillaise.

Ces aspirations essentialistes, sources de tensions, qui ne sont pas sans lien avec l’histoire coloniale, doivent aussi appeler à la vigilance, pour que soit éradiquée toute dérive identitariste toxique, tout enfermement communautariste.

Cette posture de « veille terminologique », Jean Bernabé la soutient également à l’égard des relations entre hommes et femmes, marquées trop souvent au sceau d’une hégémonie masculine que, la lutte féministe ne devrait pas, selon lui, chercher à inverser dans un mimétisme qui serait, lui aussi, particulièrement toxique. Le langage, là encore, témoigne de cette domination, ainsi que le fait remarquer l’auteur, à travers l’exemple du verbe « baiser quelqu’un » dont le sens littéral, et donc pleinement sexuel, n’est activé que si l’agent occupant la fonction de sujet est un homme. Analyse succincte mais tout aussi efficace que des dizaines de pages sur la question.

On ne saurait épuiser la richesse de cet ouvrage dont la fécondité n’a d’égal que l’effet stimulant qu’il exerce sur notre esprit et les envies intenables qu’il suscite : reprendre chaque notion, interroger ses propres habitudes de langage, creuser les sillons que tracent les lumineuses analyses que nous suivons avec fascination…

Jean Bernabé nous invite ainsi, en fin de parcours, à méditer sur cette phrase de Camus « Mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde ».

Non, ce ne sont pas juste querelles de linguistes, pointillismes d’étymologistes, fantasmes d’intellectuels… les mots, si l’on n’y prend pas garde, ou plutôt leur maniement, peuvent déclencher des cataclysmes, comme la crise des migrants, la montée des intégrismes et des nationalismes. La vigilance terminologique n’est pas un luxe mais une urgence !

Merci Jean.

 

Corinne Mencé-Caster

Professeure de linguistique hispanique

Université Paris IV-Sorbonne

 




[1] Jean BERNABÉ, La dérive identitariste, Paris, L’Harmattan, 2016, p.77.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p.  48.

[4] Ibid., p. 51.

[5] Ibid., p. 100 : « Au plan du Réel, il n’y a en revanche aucune pertinence à se définir comme Créole, démarche communautariste et idéologique résultant d’une opération métaphorique inadéquate, voire indue […] ». 

 

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