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Nous avons rencontré Jean-Guy Talamoni à la Collectivité Territoriale de Corse, à Ajaccio, le 22 mars dernier. Elu en décembre 2015, il est le Président de l’Assemblée. Avocat de profession, ce nationaliste qui s’est toujours battu pour l’indépendance de son pays, n’a rien renié. Si sur le continent sa détermination dérange, Jean-Guy Talamoni l’affirme clairement, le développement économique de Corsica est une priorité et l’indépendance reste un but à atteindre. 

 

Freepawol : L’élection des nationalistes à la tête de la Collectivité Territoriale de Corse aux cotés des autonomistes, est-ce vraiment une surprise aujourd’hui ?

Jean-Guy Talamoni :  Un grand nombre de nos idées ont été votées par l’assemblée de Corse qui n’était pas nationaliste, notamment la demande de coofficialité de la langue corse, de coofficialité avec le Français, la demande d’un statut de résident pour l’accession à la propriété immobilière, la demande de révision constitutionnelle pour que la Corse puisse effectivement déroger au droit européen dans les matières les plus importantes et qui nécessitent aujourd’hui des dispositifs particuliers. L’armistice des prisonniers également a été voté par 47 élus sur 51. Donc il y avait un grand nombre d’idées que nous portions seuls, qui ont été validées par l’Assemblée, avant même notre accession aux responsabilités. Les Corses ont été finalement assez logiques avec eux-mêmes, parce qu’ils ont pensé que pour appliquer un projet nationaliste, il valait mieux que ce soit les nationalistes eux-mêmes qui soient aux responsabilités. Donc voilà, l’orignal plutôt que la copie.

Je pense franchement qu’il s’est passé quelque chose en décembre 2015, c’est historique pour la Corse. Nous pensons qu’un peuple - l’histoire nous l’enseigne - qui fait un pas vers sa souveraineté ne revient pas en arrière, sauf cas exceptionnel et situation vraiment particulière. Nous sommes persuadés que le pas que les Corses ont franchi va être confirmé et amplifié. Nous sommes désormais extrêmement serein sur notre capacité à changer les choses en Corse. Donc c’est très important aujourd’hui de travailler, non seulement bien sur pour ceux qui nous ont soutenus, mais au-delà, pour tous les Corses. Nous ne sommes pas les élus des nationalistes, nous sommes les élus de tous les Corses. Nous n’oublions pas les idées qui sont les nôtres, les formations auxquelles nous appartenons. Gilles Simeoni (NDLR : le Président du Conseil Exécutif) est autonomiste, je suis indépendantiste, je fais partie d’une formation indépendantiste, mais désormais ce n’est pas en tant qu’indépendantiste que je m’exprime, mais en tant que Président de l’Assemblée de tous les Corses. 

Freepawol : J’évoque avec Jean-Guy Talamoni l’exemple martiniquais où les indépendantistes ont été aux responsabilités pendant deux mandatures au Conseil Régional avant d’être battus en 2010,  puis en 2015 remporter les élections pour la Collectivité Territoriale de Martinique. Je lui demande si le risque n'est pas que paradoxalement, les électeurs reconnaissent la capacité des indépendantistes à bien gérer une collectivité et dans le même temps, l’idée d’indépendance recule.

Jean-Guy Talamoni : Je pense que les situations ne sont pas superposables, monsieur Marie-Jeanne occupe des responsabilités depuis longtemps, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Pour notre part, c’est la première fois que nous sommes aux responsabilités, et la mandature qui s’est ouverte en décembre est une mandature sur la base d’un projet qui vaut pour les 4 ou 5 années à venir. Le projet de mandature que nous avons avec les autonomistes ne comporte pas de processus d’indépendance pour ces 4, 5 années à venir, que les choses soient claires. Cela veut dire quoi ?  Cela veut dire que l’indépendance ce sera le coup d’après, pour parler familièrement.

Aujourd’hui nous n’avons pas une majorité de Corses pour voter pour l’indépendance de la Corse. Donc nous pensons en tant qu’indépendantistes, que la phase dans laquelle nous sommes entrés en décembre est une phase qui va nous permettre de négocier avec Paris un nouveau statut, qui va nous permettre d’enclencher un développement économique au bénéfice de l’assemblée corse, un développement fondé sur la valorisation de notre identité, de notre environnement. Un développement qui ne sera pas une stratégie de la même nature que celle qui a été mise en place ces dernières décennies, à savoir une stratégie qui était voulue notamment par la Droite et qui était fondée sur la spéculation immobilière, sur la multiplication des constructions sur le littoral. Nous, nous sommes sur une logique tout-à-fait différente, donc ça va être une part importante de notre travail ce développement économique au bénéfice de tous les Corses, au bénéfice de l’emploi en Corse. De l’emploi pour les Corses aussi, parce que nous avons à cet égard un problème assez grave. Nous travaillons actuellement sur une charte en faveur de l’emploi local, sur le même modèle de celle qui a été signée l’été dernier à la Réunion. Nous allons aussi travailler sur la compagnie maritime de la Corse,  que nous sommes en train de créer.

Donc il y a des dossiers très lourds, y compris les dossiers institutionnels, la Collectivité Unique que nous négocions avec Paris, mais il n’y a pas de processus d’indépendance. Nous entrons dans une phase qui va donner à la Corse une nouvelle institution, une phase à l’occasion de laquelle nous espérons que les Corses vont s’enrichir sur le plan matériel. Parce que nous pensons également, je l’ai dit en tant qu’indépendantiste, que les Corses choisiront l’indépendance si ils sont assurés d’une certaine stabilité sur le plan matériel. On voit par exemple ce qui se passe dans d’autres pays, comme l’Ecosse, où on voit bien que l’aspect économique a été très important dans l’évolution du vote indépendantiste. En Catalogne aussi cela a évidemment été pris en compte par les électeurs et des études sur le vote indépendantiste en Catalogne le montrent. Donc nous pensons que les Corses voteront pour l’indépendance aussi, le jour ou nous serons convaincus économiquement de la stabilité de la situation, de notre capacité collective à faire face aux enjeux. Aujourd’hui c’est vrai, je l’ai dit, je le répète, il n’y a pas une majorité de Corses pour voter pour l’indépendance.

Mes responsabilités aujourd’hui dans le cadre de cette mandature c’est ce que j’ai décrit, c’est le travail que nous faisons avec les autonomistes dans le cadre d’un projet de mandature sur des questions économiques, sociales, institutionnelles, culturelles, linguistiques. Donc nous avons beaucoup de travail. Pendant ce temps, la formation politique à laquelle j’appartiens comme un militant de base, Corsica Libera qui est un parti indépendantiste, continue à travailler sur le projet d’indépendance. Moi mes responsabilités ne sont plus des responsabilités partisanes désormais, même si les responsabilités partisanes sont tout à fait dignes et il faut les exercer, ce qui est une nécessité absolue. Je les ai exercées pendant très longtemps, mais je n’ai plus de responsabilité au sein du mouvement, de la formation Corsica libera. Je suis Président de l’Assemblée de Corse et je le répète, je suis président des intérêts de tous les Corses et pas seulement de ceux qui nous ont soutenus.

Freepawol : Quand il y a eu les violences contre les pompiers et les violences qu’on peut qualifier de racistes qui ont suivi,  y a t-il eu dans ces évènements, une tentative de déstabiliser les indépendantistes arrivés au pouvoir ?

Jean-Guy Talamoni : Je ne crois pas sincèrement. Je crois qu’il n’y a aucun rapport, même si effectivement cette affaire s’est produite quelques jours après notre prise de fonction, je ne crois pas qu’il y ait eu un complot.

Freepawol : L’extrême droite n’y a eu aucune influence ?

Jean-Guy Talamoni : L’extrême droite aujourd’hui s’introduit en Corse. Je dis s’introduit parce que c’est un courant d’idée qui n’avait pas droit de citer en Corse.

Freepawol : Et dont l’influence augmente…

Jean-Guy Talamoni : Oui qui augmente, mais dans des proportions beaucoup moins importantes qu’en France. Le Front National fait 10% chez nous, quand il fait 30 ou 40% en France. C’est un courant qui n’est pas en Corse traditionnellement implanté. La Droite oui, la Droite bonapartiste, la Droite gaulliste à l’époque de De Gaulle qui avait beaucoup de soutien, oui. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu de militant d’extrême droite en Corse, mais c’est un courant qui n’a jamais été implanté.

De la même façon, les dérives auxquelles vous faîtes référence, qui sont des dérives de nature racistes, sont plus rares qu’ailleurs. Je l’avais dit pendant cette affaire des Jardins de l’Empereur, qu’il y avait proportionnellement moins d’actes racistes en Corse qu'en France. Cela a été vérifié par « France Info » dans leur émission « Le vrai du faux », ils ont confirmé mes propos, à partir des chiffres. Nous avons une vieille tradition de tolérance religieuse en Corse puisque depuis le 18ème siècle, elle a été instaurée en Corse et c’est la première terre en Europe où cela s’est fait. Pendant la seconde guerre mondiale, il n’y a pas eu un seul juif qui a été déporté alors qu’en France malheureusement, on sait que ça a été dramatique. Donc nous avons effectivement cette tolérance religieuse dans toute notre tradition politique, dans notre culture. Donc les dérives qui ont conduit certains individus à bruler des Corans, ça ne fait pas partie de ce que nous sommes, c’est complètement contraire à ce que nous sommes.

Donc voilà, nous avons hérité de cette situation. En fait les processus sont anciens, ils datent de plusieurs années : il y a des quartiers qui ont été laissés à l’abandon, ce quartier en particulier, et donc des situations dégradées dont nous avons hérité et nous avons commencé à les gérer, à les traiter. S’agissant de la question du Jardin de l’Empereur, nous avons eu durant cette période à communiquer beaucoup Gilles Siméoni et moi, pour défendre l’honneur de la Corse. Parce qu’il y a eu un déferlement médiatique  en provenance de Paris, qui visait à montrer la Corse comme une terre raciste, alors que c’est exactement l’inverse. Nous avons voulu défendre l’honneur de la Corse, nous avons voulu dire les faits tels qu’ils s’étaient passés et nous avons voulu aussi arriver à l’apaisement, ce que nous avons réussi à construire dans quelques jours. Lorsque le ministre de l’Intérieur est venu en Corse, en fait l’apaisement était déjà réalisé, il est venu en prendre acte. Nous n’avons pas été aidé pour traiter ce grave problème par les services de l’Etat, particulièrement absents alors qu’ils disposent eux, des compétences en matières policières et judiciaires, ce que nous ne disposons pas.

Nous, nous n’avions qu’un seul moyen de traiter la situation, c’était le ministère de la parole. Donc des prises de position publiques et des discussions avec à la fois les associations de quartier, les représentants du culte musulman. Nous avons fait ce qui était dans nos possibilités, mais le problème doit être traité sur le long terme et c’est la raison pour laquelle nous avons engagé des discussions de fond avec les différentes parties. C’est tout à fait important la gestion de la diversité culturelle, c’est un enjeu planétaire, pas seulement en Corse. Nous avons nos propres moyens d’intégration, de gestion de la diversité culturelle. Traditionnellement en Corse, ça s’est fait pour la langue, qui est porteuse des valeurs de la société. Nous avons fabriqué des Corses à toutes les époques avec des personnes qui venaient de l’extérieur, qui venaient d’Italie, de France, même des Stuart qui venaient de Grande-Bretagne et qui sont devenus corses depuis plusieurs siècles. On a des Corses qui sont d’origine diverses, donc c’est quelque chose que nous connaissons bien, ce mode d’intégration. Il est différent du mode d’intégration républicain dit à la française. Je dis, "dit républicain", parce que la France contrairement à ce qu’elle dit, n’a pas le monopole de la République. La République est une idée généreuse qui est largement répandue sur l’ensemble de la planète, la France a porté sa contribution bien entendue, mais la République n’est pas que la République française.

Donc pour revenir au mode de gestion de la diversité culturelle qui a cours en France, ce qu’on appelle le modèle républicain, c’est une notion abstraite et ça ne fonctionne pas très bien en France, on voit bien les difficultés actuelles. Nous ne sommes pas sur ce genre de modèle de gestion de la diversité culturelle, notre modèle s’assimilerait plutôt, si on devait chercher une ressemblance, ce serait, ( non le modèle pas canadien, puisque c’est le multiculturalisme), mais au modèle québécois inter-culturaliste avec un peuple au centre, un peuple d’accueil qui par son rayonnement et par son action, organise la gestion de cette diversité culturelle, dans le respect de l’ensemble des communautés.  Un peuple d’accueil qui a un rôle déterminant. De juxtaposer des communautés concurrentes sur le même territoire, c’est un système qui ne nous convient pas.

Le modèle québécois est très intéressant parce qu’il y a à la fois un travail théorique et pratique. Ce sont des choses qui nous intéressent beaucoup et sur lesquelles nous travaillons. Il faut quand même aussi rappeler que le Conseil de l’Europe, qui est l’Europe des droits de l’Homme a travaillé en 2006, 2007 sur cette question et il a renvoyé dos à dos le modèle dit Républicain français et le modèle multi culturaliste. Il s’est prononcé pour le modèle inter culturaliste. Le Conseil de l’Europe est plutôt pour ce que nous faisons, plutôt que ce que fait Paris.

Freepawol : Après l’arrivée des indépendantistes au pouvoir en Corse, quelles sont vos relations avec l’Etat français ?

Jean-Guy Talamoni : Les autonomistes et les indépendantistes…

Freepawol : On peut imaginer que c’est d’abord vous les indépendantistes qui pouvez gêner…

Jean-Guy Talamoni : C’est sur qu’ils préfèreraient ne pas avoir d’indépendantistes autour de la table, mais bon, malheureusement pour eux ça ne dépend pas d’eux. Donc voilà, ils sont obligés de faire avec. Sur le plan de la forme, c’est très courtois, de toute façon (sourire) ils ne peuvent pas faire autrement que nous recevoir. Sur le plan du fond, la situation est totalement bloquée.

Elle est bloquée avec la majorité actuelle, c’est à dire celle composée d’autonomistes et d’indépendantistes. En réalité, sur les gros dossiers que nous portons, sur les questions les plus politiques, je pense à la langue, à la coofficialité que nous demandons, que nous demandions depuis une mandature qui n’était pas nationaliste. Nous ne sommes pas les seuls à soutenir la coofficiliaté, il y a la majorité mais aussi le parti d’opposition qui la soutient.

Sur la question du statut de résident pour protéger notre terre, nos maisons, compte tenu de la hausse vertigineuse des prix de l’immobilier, hausse due à la demande extérieure qui est pléthorique. Là aussi pour ce qui a été demandé, le statut de résident, nous ne sommes pas les seuls, c’est une majorité composée de nationalistes et d’élus de Gauche.

Sur la révision de la constitution française pour pouvoir traiter les différentes questions, ça a été demandé par la quasi unanimité de l’Assemblée de Corse, y compris la Droite. L’amnistie a été demandée par la quasi unanimité de l’Assemblée, y compris la Droite.

Donc en réalité, sur toutes ses questions qui sont très largement majoritaires aujourd’hui en Corse, au sein de la société et des institutions corses, il y a un blocage total. Paris ne veut pas entendre parler de la coofficialité de la langue, du statut de résident, de l’amnistie, de la révision constitutionnelle. Tout ce que demandent les Corses.

Aujourd’hui avec Paris, nous traitons des questions qui sont plus techniques comme la Collectivité Unique que nous avons demandé depuis des décennies, la suppression des conseils généraux. Ce qui est prévu pour début 2018, c’est la suppression des deux conseils généraux de Corse et de Corse du Sud et l’existence d’une Collectivité Unique, après fusion des trois collectivités. Très bien, on ne peut pas dire que ça ne nous intéresse pas, mais parmi les demandes de l’Assemblée de Corse, ce n’est pas le plus important, en tout cas c’est très insuffisant par rapport à l’ampleur des demandes qui ont été faites.

Donc nous travaillons sur les questions techniques, nous avons été reçus il y a deux mois, Gilles Simeoni et moi, par Manuel Valls. Nous avons aussi été reçus par monsieur Baylet (NDLR Jean-Michel Baylet, Ministre de l'Aménagement du Territoire, de la Ruralité et des Collectivités Territoriales). C’est très bien les questions techniques il faut les traiter, mais les questions essentielles sont toujours bloquées. Il n’y a pas de signal s’agissant des prisonniers politiques qui attendent déjà le rapprochement dans un premier temps et ensuite évidemment l’amnistie, leur libération. Nous avons aussi des militants qui sont dans le maquis, qui sont recherché et pour lesquels nous demandons l’amnistie. Donc cette amnistie est réclamée par la majorité, par 95% des Corses et je vous le dis, ce n’est pas une affirmation gratuite. Vous avez 47 élus sur 51 à l’Assemblée, vous avez l’unanimité du Conseil Départemental de la Haute Corse, plus de la moitié des 360 communes de Corse quiont pris des délibérations en ce sens, pour l’amnistie. Il y a des personnalités, qui sont des anti nationalistes notoires, qui n’étaient pas seulement nos adversaires mais nos ennemis, qui réclament aujourd’hui l’amnistie. Ça fait deux ans que le FLNC a décidé de sortir de la clandestinité, que le problème politique sous cette forme la est passé, donc l’amnistie est quelque chose de tout à fait naturel, mais Paris ne veut pas du tout l’entendre.

Freepawol : Malgré les résultats des dernières élections en Corse, la position de Paris n’a en rien évolué ?

Jean-Guy Talamoni : Pour l’instant non, mais cela dit, Il est évident que Paris ne pourra pas rester sur cette position éternellement. Nous allons saisir l’opinion internationale et l’opinion européenne en particulier. Nous irons à Bruxelles, dans les capitales européennes, montrer ce que la France qui donne des leçons de droits de l’homme au monde entier, fait à un petit peuple qui est soumis à sa tutelle depuis le 18ème siècle. Un peuple qui a démocratiquement décidé d’un certain nombre de choses, qui a démocratiquement décidé en particulier de porter à sa tête des nationalistes et Paris fait comme si il ne s’était rien passé. Non seulement c’est un déni de démocratie, mais un déni de réalité en fait.

Freepawol : Est que le pouvoir politique à Paris n’attend pas que des actions armées reprennent face l’impatience des gens qui voient que rien ne se passe, est-ce que ça ne l’arrangerait pas ?

Jean-Guy Talamoni : Je pense que ce type de calcul serait erroné, si il était une réalité à Paris. Je pense que ce que le FNLC a décidé, il l’a fait après une réflexion et une concertation interne importante. J’en n’en veux pour preuve, le temps qui s’est écoulé entre la première déclaration du FLNC annonçant une initiative et le moment où il a annoncée sa sortie de la clandestinité. Il y a eu de nombreux mois qui ont été mis à profit par le FLNC pour une réflexion interne approfondie et je ne pense pas qu’il change dans un mois. La situation me paraît aujourd’hui tout à fait apaisée du point de vue de l’action militaire. En revanche, nous le sentons, il y a une exaspération des Corses face à l’attitude parisienne de déni tout simplement et c’est vrai que notre jeunesse est particulièrement remontée devant cette attitude de la part de Paris.

Freepawol : Est-ce que vous diriez que les dernières manifestations des jeunes en Corse, suite aux violences qui se sont produites après la victoire du Sporting Club de Bastia à Reims le 12 février, sont le signe d’une jeunesse à bout ?

Jean-Guy Talamoni : La nuance avec cette référence c’est qu'il s'agit d'une violence qui a été exercée conte la jeunesse, puisque le match Reims/Bastia é été l’occasion de violences policières. D’ailleurs ces dernières heures, l’avocat de plusieurs prévenus Corses a pris une initiative et a porté plainte pour faux. Manifestement l’attitude de la police et du Parquet a consisté à cacher la vérité. La vérité c’est simplement qu’il y a eu des violences policières et du racisme : des propos anti-Corses ont accompagné les violences policières.

Si le Parquet de Reims dans cette affaire avait une approche plus saine, soit il aurait pu ne rien dire, soit il aurait pu reconnaître ce qui apparaissait assez évident dès le début, à savoir qu’il y avait eu des violences anormales et à caractère racistes. Il a choisi le déni, il a choisi de dire qu’il ne s’était rien passé, que le jeune Maxime qui a perdu un œil s’était blessé tout seul. Des choses qui étaient manifestement fausses dès le départ, ce qui a contribué à augmenter le niveau de tension. Quand on dit cela à des jeunes qui ont vu ce qui s’est passé, qui étaient sur place, on leur dit que le jeune Maxime a perdu un œil tout seul, ça augmente la tension. Gilles Siméoni a rencontré des syndicats d’étudiants à Corte pour leur demander de faire un appel au calme, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour qu’il y ait l’apaisement.

Mais s’agissant du calme que nous avons chercher à établir, nous n’avons pas été aidé par l’administration, notamment par le Parquet de Reims et par le ministère de l’Intérieur qui n’a fait que défendre la police. On peut comprendre que le ministère de l’Intérieur défende les policiers, mais pas en disant des bêtises et là il y a eu des bêtises qui ont été dites. Ce sont des mensonges éhontés qui ont été proférés et le problème c’est que ça a entrainé des troubles. Il faut que l’enquête concernant l’agression contre le jeune Maxime soit menée dans une transparence totale et que les responsabilités soient établies très vite, que des sanctions soient prises à l’encontre de celui qui s’est manifestement rendu coupable des tirs de flasball à courte distance, blessant ce jeune. On ne peut pas imaginer que les jeunes restent inertes quand il y a un tel cas d’injustices et de mensonges qui se manifestent. Manifestement de la part du Parquet, de l’administration, du gouvernement, tout cela a été pour ne pas dire davantage, extrêmement maladroit et pour nous, très difficile d’obtenir le calme.

Freepawol : Est-ce qu’il a été plus facile pour vous, l’ancien militant indépendantiste connu pour défendre la jeunesse et les causes du pays, d’obtenir cette apaisement ?

Jean-Guy Talamoni : Probablement oui, parce que notre parole pèse auprès d’une partie de la jeunesse et nous avons eu de ce point de vue, la possibilité de contribuer à l’apaisement mais encore une fois, l’apaisement nécessite la vérité. Nous mêmes, nous ne pouvons pas entrer dans une parole qui est fausse, pour apaiser.

Dans cette affaire il y a eu racisme anti-Corses, c’est évident, il y a eu violences policières, c’est évident. Une fois que nous avons dit la vérité, il n’y avait pas de solutions à chercher dans l’affrontement quotidien avec les forces de l’ordre. Nous avons donc demandé aux organisations de jeunes, aux syndicats étudiants de faire revenir le calme, parce que nous aurions pu avoir un nouveau drame.

 

Freepawol : Depuis que vous êtes au pouvoir, avez vous le sentiment que l’attente est plus importante, qu’on est par exemple au niveau syndical, plus exigeant vis-à-vis de vous ?

Jean-Guy Talamoni : Pas seulement les syndicats (sourire), les Corses attendent beaucoup de nous, plus que ce que nous pouvons faire compte tenu des moyens qui sont les nôtres au niveau juridique. Je vous fais remarquer que nous n’avons pas certaines compétences. Les compétences judiciaires, policières, nous ne les avons pas, de nombreuses compétences nous échappent. Nous n’avons pas le pouvoir législatif. Par ailleurs nous récupérons la Collectivité Territoriale de Corse dans une situation financière très délicate.

Freepawol : Situation financière établie par un audit ?

Jean-Guy Talamoni : Il y a une démarche d’audit qui est en cours. La situation des caisse limite singulièrement notre marge de manœuvre financière pour les mois à venir. Il va falloir payer ses dettes, ses créanciers, la Collectivité Territoriale a des créanciers, des dettes exigibles immédiatement. Nous n’avons aucune responsabilité concernant la naissance de ces dettes, mais aujourd’hui nous avons la responsabilité de les honorer. Nous avons l’intention de payer les dettes de la Collectivité Territoriale de Corse, ça ne peut pas en être autrement. Il y aura probablement un recours important à l’emprunt. Nous héritons d’une situation très dégradée sur le plan financier, sur le plan politique, et il y des dossiers qui sont en perdition, le dossier transport maritime par exemple. Nous avons une crise dans ce secteur et nous avon eu un blocage à Marseille, ça arrive régulièrement et on y a eu droit évidemment.

Disons que la différence avec les précédents responsables de la Collectivité Territoriale de Corse, c’est que nous avons traité la crise, nous avons obtenu le déblocage du port de Marseille mais ensuite nous n’avons pas attendu la crise suivante, comme le faisait les précédents locataires de cette maison. Nous avons traité la question au fond, nous avons réuni toutes les parties prenantes et nous avons dit que nous souhaitions entrer maintenant dans une phase d’exécution des orientations qui sont les nôtres. Des orientations que nous avons défendues dans l’opposition pendant des dizaines d’années et que nous avons présenté aux électeurs en décembre dernier. Elles ont été validées par les urnes.

Une Compagnie Maritime Corse maîtrisée par le public, c’est une orientation ferme, un nouveau système de délégation de service public également, une continuité territoriale qui ne serait pas uniquement Franco-Corse mais qui serait une continuité territoriale européenne, méditerranéenne, en tout cas avec d’autres pays que la France, pour être clair. Donc ce sont des orientations que nous avons défendues dans l’opposition et qu’aujourd’hui nous mettons en œuvre. Nous avons cette volonté s’agissant de ce dossier du transport maritime, important pour l’île, stratégique. Avec l’emploi local évidemment, c’est une question qui est distincte que nous traitons dans l’élaboration d’une charte en faveur de l’emploi local, mais qui est liée, et que nous traitons aussi dans le cadre de la question du transport maritime.

Et pour ce transport maritime, nous ne nous sommes pas contentés de régler le problème de la crise, nous avons bien avancé dans la voie de la création d’une société qui serait maîtrisé au niveau du capital par le public, qui aurait une gestion entrepreneuriale, parce que nous ne voulons pas entrer dans un système qui  pourrait entraîner des dérives de type clientéliste. Nous voulons avoir l’avantage des deux situations : à la fois une gestion par le public au niveau du capital et une gestion entrepreneuriale au quotidien pour cette entreprise. Nous ne nous sommes donc pas contenté de gérer la crise, nous avons traité la question de fond et sur tous les dossiers nous cherchons à travailler de cette manière. Maintenant il est évident aussi que compte tenu de notre situation financière, nous avons de nombreux obstacles. Pour l’instant les Corses ont l’air à peu près satisfaits de ce que nous faisons, ça ne fait que quelques semaines que nous sommes aux responsabilité, nous travaillons beaucoup, nous ne dormons pas beaucoup.

Freepawol : L’opposition ne vous reproche pas d’être trop lents ?

Jean-Guy Talamoni : Je crois qu’ils seraient quand même mal placés pour le dire. Nous avons travaillé énormément et avec une certaine efficacité depuis que nous sommes élus. Par exemple, on n’installe pas une société maritime en quelques semaines ! De la même manière la question des déchets qui se pose à nous et là c’est encore plus compliqué, nous n’avons même pas la compétence en matière de traitement des ordures ménagères. Nous avons la compétence en matière des orientations mais pas en matière de traitement et cette question qui fait aussi l’objet d’un blocage très pénalisant dès le début de notre mandature, nous laisse un peu désarmés. 

Nous avons certes un poids politique, nous l’avons pour tous les dossiers y compris ceux qui ne relèvent pas de notre compétence technique ou juridique, et l’affaire du Jardin de l’Empereur et un cas emblématique. Nous avons la légitimité des urnes et comme dit Hannah Arendt, une parole juste prononcée au bon moment, c’est de l’action. Voilà, c’est cette action que nous avons menée pour certains dossiers pour lesquelles nous n’avons pas les compétences juridiques. C’est vrai que nous avons un poids important sur l’opinion corse, compte tenu de notre parcours et compte tenu aussi de notre élection.

Freepawol : Avez vous aussi, compte tenu de tout cela, la possibilité de mobiliser la population pour obtenir des avancées au niveau du gouvernement ?

Jean-Guy Talamoni : Bien entendu il y aura des mobilisations populaires sur certaines questions. Il y a la question de la fiscalité du patrimoine : pendant très longtemps en Corse, pour des raisons économiques et sociales la Corse a été exonérée des droits de succession sur les biens immobiliers. C’est un régime particulier qui a été abrogé il y a quelques années par le gouvernement français et là nous sommes en train de sortir de ce régime. Mais compte tenu de la situation qui est celle de la Corse, de ses caractéristiques sociales, sociologiques, (par exemple les très fortes proportions de successions collatérales qui sont taxées très, très lourdement : 55% de la valeur vénale),  nous avons plus de successions collatérales qu’en France. Voilà c’est comme ça, c’est une réalité sociologique qui s’impose à nous.

Pour tout un tas de raisons nous ne pouvons pas entrer dans le droit commun sans qu’il y ait des conséquences extrêmement lourdes sur la situation de notre peuple, sur la situation de l’immobilier, de l’aliénation de notre patrimoine immobilier, de la terre, de nos maisons. Il y a un enjeu considérable et il va y avoir des mobilisations. Et il y a urgence puisque nous devons entrer dans le droit commun début 2018, en même temps que la Collectivité Unique. Il y aura des mobilisations populaires probablement énergiques dans les temps à venir, donc les institutions de la Corse s’occupent évidemment de ce dossier.

J’ai commencé au titre de la présidence à travailler dessus de manière extrêmement suivi. J’ai un de mes confrères (je suis avocat) le bâtonnier de Bastia qui fait un rapport sur cette question, il va être remis dans quelques jours, donc c’est un rapport d’expertise dans l’urgence. Il y a donc le niveau institutionnel sur lequel nous travaillons et après il y a évidemment les mobilisations populaires qui vont avoir lieu. Il va y avoir des mobilisations populaires sur d’autres sujets, sur les prisonniers il n’est pas acceptable que Paris refuse de rentrer dans une logique qui est réclamée par 95% de la société corse. Encore une fois je le dis, je le prouve. Je ne dis pas que cette amnistie doit intervenir la semaine prochaine forcément, mais le fait que Paris ne veuille même pas en parler, c’est quelque chose qui est tout à fait inacceptable et là on est vraiment dans un déni de démocratie. Il y a déjà mobilisations populaires, mais je pense qu’elles vont se renforcer sur cette question et sur d’autres évidemment.

Freepawol : Comment sont les relations entre vous et le président de l’exécutif, y a t’il un rapport de subordination ou êtes-vous sur le même plan d’autorité ?

Jean-Guy Talamoni : Il n’y a aucun rapport de subordination, les institutions de la Corse ne prévoient pas de rapport de subordination. Le président du Conseil Exécutif a un poids considérable compte tenu je dirais, des départements ministériels qui sont sous sa responsabilité. C’est un exécutif, c’est un gouvernement.

En ce qui concerne la représentation de la Collectivité Territoriale de Corse, nous la partageons, puisque nous intervenons l’un et l’autre pour la représenter. Ici à la présidence de l’Assemblée, nous sommes beaucoup dans la stratégie, donc nous avons mis en œuvre trois commissions permanentes qui sont des processus de travail sur des questions stratégiques  Une sur l’éducation, la formation, l’innovation. Une sur la gestion de la diversité culturelle, c’est un sujet qui est d’actualité en Corse comme ailleurs. Une sur l’économique et le social. Donc nous travaillons sur la stratégie, à la fois en amont et en aval du travail je dirais opérationnel, du Conseil Exécutif. Ensuite, nous héritons aussi à l’Assemblée de Corse des dossiers, pour voter. Il y a tout le travail en commissions et après, le travail  séance publique. Tout cela évidemment organisé par la présidence de l’Assemblée. Donc il y a une complémentarité qui existe entre les deux présidences.

Freepawol : Qui établit l’ordre du jour des séances plénières ?

Jean-Guy Talamoni : L’ordre du jour est établi par le Conseil Exécutif qui soumet un certain nombre de rapports et par la présidence de l’Assemblée qui soumet également des rapports et qui organise donc l’ordre du jour. Il y a une commission permanente que je réunis avant la séance publique, (parce que la séance plénière existe aussi mais elle se fait sans le public)  je réunis donc à la table que vous voyez là derrière vous, l’ensemble des responsables de tous les groupes de l’Assemblée et nous décidons de la façon dont l’ordre du jour va être organisé.

Freepawol : A cette réunion qui représente le Conseil Exécutif ?

Jean-Guy Talamoni : Le Conseil Exécutif est représenté en général par le directeur de cabinet du Président du Conseil Exécutif, mais il n’a pas il n’a pas voix délibérante. Il vient défendre les rapports qui sont soumis par le Conseil Exécutif, les projets de lois si vous voulez.

Freepawol :  Donc l’organisation de la séance publique relève de votre compétence à l’Assemblée de Corse ?

Jean-Guy Talamoni : L’organisation de la séance publique, c’est l’Assemblée de Corse. Ça se fait ici, sous ma responsabilité : l’ordre du jour, les motions qui vont passer, celles qui vont passer prioritairement. Donc le Conseil Exécutif arrive évidemment avec ses rapports et demande qu’ils soient mis à l’ordre du jour et ils y sont mis bien entendu. Moi même j’ai des projets de délibération que je fais mettre à l’ordre du jour et ça se décide en commission permanente ici, avec les représentants des groupes. Ce n’est pas le Conseil Exécutif qui établit l’ordre du jour, c’est l’Assemblée. Mais en même temps, le Conseil Exécutif a évidemment une influence sur le projet, puisqu’il arrive avec ses rapports.

Freepawol : Et tout cela se passe sans difficultés ?

Jean-Guy Talamoni : Ça se passe très bien. On fait quand même partie du même courant, le courant nationaliste. On a appris à travailler ensemble, on se fait confiance. Il n’y a pas de difficulté surtout que nous n‘avons pas aujourd’hui la moindre différence d’appréciation sur ce qu’il convient de faire,dans les années qui viennent. Nous, nous sommes indépendsantistes, eux ils sont autonomistes, mais pour les 4,5 ans qui viennent, il y a un contrat de mandature qui ne comporte pas un processus d’indépendance. Sur toutes les questions que j’ai citées, nous avons un projet commun. Nous sommes d’accord sur ce qu’il convient de faire en matière de gestion des déchets, en matière de transports maritimes, pour la langue corse, l’éducation. Nous avons des idées convergentes et nous travaillons ensemble au quotidien. Donc ça se passe de ce point de vue là, très bien.

C’est vrai que c’est plus compliqué quand il y a vraiment deux courants qui sont très différents. Par exemple lors de la précédente mandature, il y avait un président communiste et il y avait un président de l’exécutif qui était radical de gauche, (soupir). Ce n’est pas, on appelle ça radical de gauche, ce n’est pas vraiment la Gauche. D’ailleurs c’est une particularité un peu en Corse.

Freepawol : En France aussi on la cherche un peu la Gauche, non ?

Jean-Guy Talamoni : Oui, on la cherche au Parti Socialiste, c’est vrai actuellement en France ! Je veux dire qu’il s’agissait de deux présidents qui avaient des idées relativement éloignées. Paul Giacobbi était un libéral, le président Bucchini lui est du Parti Communiste Français, c’était quand même compliqué, c’était une cohabitation. Là on voit bien, ce n’est pas une cohabitation, nous avons le même projet, il n’y a pas de difficultés et de toute façon nous n’avons pas le droit de décevoir l’espoir qui a été mis en notre accession aux responsabilités.

Vous savez, quand on voit la dynamique qui s’est déclenchée entre les deux tours en quelques heures, ( et nous avions peur de perdre des voix d’un coté comme de l’autre et surtout du coté des autonomistes, et loin d’en perdre nous avons gagné des voix ), cela veut dire qu’il y a eu vraiment une dynamique autour de l’union. Nous avons été mandatés pour travailler ensemble. Ce n’est pas une espèce d’association pour additionner des voix, c’est autre chose. C’est cette union qui a été validée par les Corses au suffrage universel. Et pour l’instant nous n’avons eu aucune difficulté entre nous. Sur la phase d’après, sur la phase d’accession à l’indépendance..

Freepawol : Après cette mandature ?

Jean-Guy Talamoni : Bien sur, ce ne sera pas avant 4 ou 5 ans de toute façon. Après, on ne peut pas dire quand parce que les choses parfois vont très vite. On a vu par exemple en Catalogne il y a eu vote en 2006 pour un nouveau statut et finalement 5, 6 ans après, c’était déjà l’indépendance qui était à l’ordre du jour. Donc les choses peuvent aller très vite mais en tout cas dans les 4 ou 5 ans qui viennent, ce n’est pas ce qui est à l’ordre du jour. Moi j’espère bien convaincre Gilles Siméoni d’opter pour l’indépendance (sourire), avec ses amis.

Freepawol : Vous avez aussi signé récemment un accord avec la Sardaigne pour développer des relations politiques et économiques ?

Jean-Guy Talamoni : Il y a effectivement de nouvelles relations entre la Corse et la Sardaigne, des relations plus étroites depuis notre accession aux responsabilités puisqu’il y a eu plusieurs rendez-vous. D’abord le Conseil Exécutif est parti en Sardaigne, le cabinet de la présidence de l’Assemblée était représentée aussi, je n’ai pas pu y aller moi-même. Ensuite le cabinet de l’exécutif de Sardaigne a effectué une visite ici, et j'ai moi même rencontré le Président de l’Assemblée de Sardaigne, (NDLR : Gianfranco Ganau) à Bonifacio il y a une quinzaine de jours. Puis je suis invité avec une délégation de l’Assemblée de Corse à aller à Cagliari, lors de la prochaine réunion de l’Assemblée sarde, le 28 avril. En fait le président a voulu inviter tous les élus de l’Assemblée, mais ce n’est pas possible, je vais y aller avec une délégation de l’ensemble des groupes.

Freepawol : C’est presque déjà une visite d’Etat à Etat, un peu ?

Jean-Guy Talamoni : En tout cas je voudrais bien, mais ce n’est pas tout à fait le cas. On est vraiment dans des relations entre entités politiques, nous ne sommes pas des entités administratives. La Collectivité Territoriale de Corse n’est pas un Conseil Régional, les choses sont claires. Si vous prenez l’ordre du jour d’un Conseil Régional en France, avant la réforme ou même aujourd’hui et vous prenez des ordres du jour de l’Assemblée de Corse ces dernières années, vous voyez que ça n’a rien  voir. Nous, nous sommes vraiment une entité politique. Voilà où nous en sommes, nous pensons que de toute façon dans les mois à venir il y aura beaucoup de choses qui vont se faire, en matière économique, en matière de stratégie. Nous allons évidemment peaufiner nos orientations, nous allons avoir dans la pratique certains sujets à traiter, la question du transport maritime c’est très important pour nous, le sujet de la langue aussi. Et puis, et puis aussi, un rapport de force avec Paris va s’établir de façon tout à fait pacifique et ferme. Et puis voilà, de toute façon Paris ne peut pas rester dans le déni. Paris ne peut pas rester dans le déni et nous allons mettre en cause évidemment la responsabilité de Paris, y compris dans la communication que nous allons faire sur le plan international, pas seulement avec les amis sardes. Nous irons à Bruxelles, dans les capitales européennes dire voilà ce que Paris fait en Corse.

Freepawol : Et vous arrivez à faire tout ce travail ici et ailleurs ?

Jean-Guy Talamoni : Il y a beaucoup d’arbitrage à faire, beaucoup de choix à faire. Par exemple Gilles Simeoni va aller à New-York pendant quelques jours, c’est très bien, c’était indispensable ce sont des tribunes.

Freepawol :  Va t-il à l’ONU ?

Jean-Guy Talamoni : Non, il va pour une manifestation culturelle, la projection d’un film, il va voir les Corses de là-bas.

Freepawol : Vous soignez les relations avec votre diaspora ?

Jean-Guy Talamoni : Bien sur on soigne notre diaspora, c’est important et en même temps pour un président d’Exécutif c’est un investissement de temps que d’y aller. Le 28 avril je vais aller voir mes amis sardes, ça c’est décidé et je suis invité un peu partout en Europe, je suis obligé d’organiser tout ça sans m’absenter trop. Nous avons beaucoup, beaucoup de travail ici actuellement. Donc je vais essayer de faire face à mes obligations qui sont liées à notre activité internationale, parce que c’est aussi important de dire aux autres ce que la France fait en Corse et qu’elle ne fait pas, c’est à dire respecter la démocratie. Dans les mois à venir j’ai plusieurs déplacements prévus, déjà en Europe, mais je suis obligé de jongler, nous avons beaucoup de travail ici.

Entretien réalisé par Lisa David

 

 

 

Installation de l’Assemblée de Corse le 17 décembre 2015

Discours de Jean-Guy Talamoni

 

Aujourd’hui, plus que jamais, il nous faudra faire de cette Assemblée un lieu de démocratie où chacun pourra dire ce qu’il estimera être le plus favorable au bien commun.

Et notre devoir sera de permettre à chacun d’être écouté, en cherchant, chaque fois que ce sera possible, à faire parler la Corse d’une seule voix. Le respect de l’autre, la volonté de convaincre et de servir les intérêts supérieurs de la Corse guideront nos pas à tous, j’en suis convaincu.

En ce qui me concerne, je serai naturellement le président de tous les élus de cette Assemblée.

Mais auparavant, il me faut dire quelques mots au nom des miens, au nom de cette partie du mouvement national qui n’a jamais accepté de reconnaître le principe de la tutelle française sur la Corse.

Au nom de tous ceux qui, depuis 1768, n’ont cessé de combattre pour que la Corse demeure une nation.

Au nom de ceux qui n’ont jamais renoncé à l’idée d’indépendance.

Et aujourd’hui, nous sommes arrivés ici, et nous sommes arrivés victorieux, avec nos frères de Femu a Corsica que je veux saluer.

Mais nous sommes arrivés ici également avec ce que nous sommes et ce que nous portons.

Nous sommes arrivés ici avec tous ceux qui, comme nous, ont toujours combattu les autorités françaises sur la terre de Corse.

Nous sommes arrivés ici avec les fusiliers de Paoli, tombés à u Borgu et à Pontenovu, nous sommes arrivés ici avec les militants du Front morts pour la Corse.

Nous sommes arrivés ici avec Marcu Maria Albertini et Ghjuvan Battista Acquaviva.

Nous sommes arrivés ici avec la foule immense et muette de tous ceux qui ont donné leur vie pour que vive le peuple corse.

Nous sommes arrivés ici avec nos prisonniers.

Nous sommes arrivés ici avec nos recherchés.

Nous sommes arrivés ici avec le souvenir de nos souffrances, de nos erreurs aussi, mais avec notre foi, avec notre sincérité.

Nous sommes arrivés ici avec les larmes des mères désespérées, des épouses affligées.

Mais nous sommes arrivés ici avec le rire de nos enfants, avec  l’espoir immense qui nous transporte, avec l’amour de notre terre et de notre peuple.

Nous sommes arrivés ici avec tous les nôtres, et nous sommes venus pour tendre la main.

Pour tendre la main à tous les Corses, mais aussi à ceux qui sont arrivés chez nous il y a peu, et qui sont venus en amis pour partager notre destin.

Nous sommes arrivés pour tendre la main à ceux qui, dimanche, n’ont pas choisi de nous envoyer ici.

Pour tendre la main à ceux qui, à l’Assemblée de Corse, ont toujours rejeté nos idées.

Pour tendre la main aux élus corses qui ne voulaient pas entendre parler de notre nationalisme.

Pour tendre la main aux Corses qui depuis quarante ans se sont opposés à notre mouvement.

Pour tendre la main, même, aux enfants de ceux qui, il y a trente ans, nous ont combattus avec les armes payées par la France.

Pour tendre la main, à tous ceux qui, dimanche, ont appris notre victoire avec tristesse et inquiétude.

Nous leur disons : vous n’avez rien à craindre.

Abandonnez donc cette peur, vous qui entrez, avec nous, sur la voie de l’avenir.

L’heure est venue de la réconciliation de notre communauté avec elle-même.

La Corse appartient à tous les Corses, et le gouvernement national, le premier depuis le XVIIIe siècle, sera celui de tous.

Pour travailler avec nous, nous ne demanderons jamais à personne de renier ni son parcours, ni ses idées, ni sa fidélité, comme nous n'avons jamais accepté de renier notre histoire, nos opinions et nos solidarités.

Demain, tous ensemble, nous travaillerons au bien commun.

Demain, tous ensemble, nous mettrons en œuvre une nouvelle politique, pour la langue, pour la terre, pour un développement au service des Corses, pour la justice sociale.

Demain, nous rencontrerons les représentants de la société corse, employés du public et du privé, artisans, commerçants, agriculteurs, travailleurs culturels, enseignants, étudiants, chômeurs et retraités, socioprofessionnels, associations et syndicats…

Nous les rencontrerons pour élaborer un véritable projet de société, largement partagé par les Corses.

Demain, nous irons ensemble à Paris et à Bruxelles, avec la force que nous ont donné les Corses dimanche, et nous négocierons les moyens de droit nécessaires pour faire que le peuple corse vive bien et qu’il soit maître sur sa terre.

Demain, nous obtiendrons l’amnistie des prisonniers et des recherchés.

Demain, les portes des prisons s’ouvriront car les Corses le veulent et que personne ne pourra s’opposer à cette volonté populaire.

Dimanche, en votant pour les nationalistes, le peuple corse a dit que la Corse n’était pas un morceau d’un autre pays mais une nation, avec sa langue, sa culture, sa tradition politique, sa manière d’être au monde.

Le peuple corse a voulu qu’un nationaliste soit président du Conseil exécutif de la Corse.

Il a voulu également qu’un indépendantiste soit président de cette Assemblée, sanctuaire de la démocratie corse.

Nous essayerons, avec humilité, de nous montrer dignes de cette confiance.

Je terminerai avec deux mots que l’on trouve souvent dans les vieux écrits de nos ancêtres. Aujourd’hui, ces paroles sont plus précieuses que jamais : « Vivez heureux ! »

Evviva a Nazione,

Evviva a Corsica

 

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