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Caraïbes

Steve Gadet nous propose la dernière page de son carnet de voyage en Haïti. Pendant son séjour, il a travaillé comme enseignant à l’Université, écoutant, partageant, respirant la vie du pays, et apprenant beaucoup. Nous avons, en suivant ses lignes, voyagés aussi. Sa conclusion nous promet de nouvelles aventures.

 « C’était le voyage d’un jeune homme curieux et sensible qui a cru bon de noter ces quelques impressions, ces quelques expériences qu’il a vécu. Ceci n’est pas une conclusion car mon récit n’est pas fini. Il ne fait que s’interrompre jusqu’à mon prochain voyage au pays de la négritude debout… »

15 mai 

Des Tap-tap remplis d’enfants en mi-journée passent et on entend leurs chansons en créole. Elles sont vivantes et pleines d’entrain malgré la chaleur assommante. « Lòd, travay ak disiplinn », une devise que j’ai lue sur la clôture du siège d’un parti politique. Je suis descendu au bas du morne de l’hôtel pour aller à la Direction du Livre. Surle trottoir, je suis resté un moment pour prendre des vibrations, juste pour entendre les gens parler, les regarder passer. C’était la sortie des classes. J’étais en face du lycée Jean-Jacques Dessalines fondé en 1971.   

Ce matin, le coup de fil que je redoutais depuis plusieurs mois est arrivé. C’était la voix de ma petite sœur. Mon père a quitté ce monde dans son sommeil hier soir après avoir fait face à tant de souffrance depuis plus d’un an face au cancer. Elle m’a dit qu’il avait été « délivré de ses souffrances ». C’était si bien dit et c’était si vrai. Ses mots ont légèrement atténué l’onde de choc. Tristesse, tremblement de cœur et soulagement. C’est fini, on ne pourra plus retourner en arrière. Tout ce que j’avais à lui dire, je le lui ai dit avant la maladie et pendant la maladie. Les choses importantes qu’un père doit dire à son fils, il me les avait dites avant et pendant. Rares sont les hommes sous nos latitudes qui ont entendu leur père dire « Je t’aime ». Le mien me l’avait souvent dit avant et pendant la maladie. Rares sont les hommes sous nos tropiques qui ont entendu leur père dire « tu es mon meilleur ami », le mien me l’avait dit quand j’étais au lycée. J’étais assis sur son lit et il me parlait de son nouveau projet professionnel. Ce n’était ni un saint ni un amateur de bondieuseries mais durant ces dernières semaines, il s’était ouvert à la foi. Il avait reconnu ses pêchés et la seigneurie du Christ. Je l’avais personnellement aidé en lui expliquant ce qu’était la rédemption et l’amour de Dieu, en lui lisant des passages bibliques profonds. Certains d’entre ceux  qui respirent normalement et lisent ces lignes peuvent se dire que face à la mort, les bondieuseries sont faciles mais chacun est libre de l’affronter ou de l’embrasser comme bon lui semble. Etant à ses côtés, il a choisi de la vivre par Christ. J’étais soulagé de le savoir prêt à quitter cette terre. Dans la culture juive, mourir dans son sommeil sans souffrir est vécu comme un baiser de Dieu. J’avais eu l’occasion d’évoquer cela avec un patient dans sa chambre. Je me sens fatigué mais je rends grâce à Dieu car il nous aidé et soutenu durant ces derniers mois. Beaucoup de gens n’ont pas le temps de prévoir la mort de leur proche mais nous, nous savions. Ma famille et mes amis s’organisent, se serrent les coudes en Guadeloupe et en Martinique. En quittant Port-au-Prince, je m’arrêterai en Guadeloupe le 17 au lieu de continuer vers Fort-de-France. J’ai cours cet après-midi, il faut « faire le job ».

Cet après-midi nous étions dans une salle climatisée. Elle était pleine. J’ai l’impression que le mot passe entre étudiants. Certains étudiants assistent au cours en auditeurs libres. D’autres passent par là et sont happés par le cours, donc ils restent. Nous avons évoqué les problèmes sociaux aux Etats-Unis et les défis de la présidence de Barack Obama. Comme d’habitude, beaucoup de questions, beaucoup d’échanges très intenses et un intérêt sans faille. J’ai pu faire cours normalement et me déconnecter de ce qui se passe dans ma vie personnelle au moins pendant quelques heures. L’étudiant bienveillant qui m’avait proposé d’aller faire le tour du champ de mars était toujours partant. Nous nous sommes enfoncés dans la ville en passant par la rue du Monseigneur Guilloux. Elle a été bloquée après le séisme. L’état construit un bâtiment pour l’administration juste à côté.

Gesner connaissant l’histoire de son pays, les remous et les non-dits, ce moment fut absolument magique. Nous sommes allés voir la statue du marron inconnu, érigée par François Duvalier en 1967. Juste à côté, il y a une flamme qui brûle continuellement. Elle était éteinte à notre passage. Nous avons remonté l’avenue du Champs de Mars. Le Palais National a été écrasé et est en pleine reconstruction. Les compagnies qui font des travaux en Haïti demandent toujours une contrepartie qui n’est pas toujours en faveur des Haïtiens de modestes conditions. L’avenu est large et entourée de plusieurs places. Nous sommes allés sur la place Dessalines et la place de Constitution dont les statues avaient toutes deux été érigées par le Père Aristide. En arrivant sur la place Pétion, Gesner m’a parlé de la division entre les mulâtres et les Noirs qui durent depuis l’époque de la révolution. Elle s’estompe peut-être lorsqu’il y a des objectifs communs mais l’union des cœurs est rare.

Aujourd’hui, un peu comme les békés chez nous, environ 6% des mulâtres détiennent une très grande partie des richesses du pays. Des marchands sont installés sur presque tout le long de l’avenue, des marchands de glaces, de cacahuètes, de tenues traditionnelles, de pacotilles, de boissons, de « snowballs », de tableau et d’artisanat local. Nous sommes passés devant la tour 2004, érigée la même année par Jean-Bertrand Aristide pour commémorer les 200 ans de la révolution. Elle est depuis restée figée, morte, car les pouvoirs qui lui ont succédé n’ont pas voulu continuer le chantier. Chacun veut laisser la marque de son passage aux responsabilités, comme dans nos îles. Un nouveau cinéma sort de terre, un beau bâtiment beige avec de belles vitres. Le cinéma Rex n’a pas résisté au séisme. Lorsque la nouvelle salle sera opérationnelle, elle mettra fin à près 12 ans sans salle de cinéma en Haïti.

Il y a beaucoup de gens sur les différentes places du Champ de Mars, des jeunes, des vieux, des écoliers, des amoureux, des étudiants, des SDF jeunes et vieux, des laveurs de voitures. Beaucoup de monde. Elle reste animée jusqu’à deux heures du matin. Mon accompagnateur m’a parlé de la division entre les nègres d’en bas, les pauvres qui habitent le bas de la ville et les nègres d’en haut, les plus riches qui habitent Pétion-ville. Les seconds descendent dans la ville pour vaquer à leur occupation, pour tenir leur magasins et quand la fin d’après –midi arrivent, ils remontent chez eux en laissant la ville aux plus pauvres une fois leur rideaux baissés et leur alarmes installées. Je ne veux pas paraître manichéen. Je suppose bien que tous ne sont pas comme ça.

Les endroits que nos pieds foulent ont été le théâtre de célébrations et d’affrontements hier. Pendant que les partisans du président Martelly prenaient le temps de fêter leurs réalisations, leurs opposants ont manifesté avant de se faire repousser par la police, pour ne pas accéder au Champ de Mars. Des bombes lacrymogènes, des rafales de balles ont été entendues. En reculant les manifestant ont mis le feu à des pneus, monté des barricades et explosé les parebrises des voitures garées dans les rues.

Gesner m’a expliqué l’attachement des « petites gens » pour Aristide, car il a mis en place beaucoup de choses pour qu’ils aient plus de confort au quotidien, comme l’électricité en continue par l’exemple. Depuis 5 jours, les Haïtiens qui vivent dans les quartiers pauvres de la ville n’ont pas d’électricité alors que les beaux quartiers ne sont jamais rationnés. Malheureusement, pour garder le pouvoir, le gouvernement Aristide s’est livré à des actes de violence intolérables. Selon le côté duquel on se trouve, selon ce qu’on a gagné ou perdu, l’histoire prend un sens différent. Nous avons parcouru cet endroit symbolique en discutant. Ce jeune universitaire est la relève de son pays. C’est un porteur d’espoir qui parle cinq langues, le français, l’espagnol, le créole, l’anglais et le portugais. Sa bienveillance à mon égard m’a touché. L’heure était passée vite. En arrivant devant l’université, un chauffeur m’attendait. Après avoir serré la main de mon guide et l’avoir remercié chaleureusement, je me suis installé.  La vie ralentissait. Je me suis lentement reconnecté à la Guadeloupe dans ma tête, puis avec mes proches au téléphone en arrivant à l’hôtel. La musique de John Coltrane couvre le bruit des touches de mon ordinateur. Les lumières de Port-au-Prince brillent au loin. C’est le temps de passer à autre chose jusqu’à demain…

16 Mai 

Ma nuit a été hachée. J’ai été content de voir la lumière du jour. Après avoir rendu grâce pour le souffle de vie, j’ai pris le temps de méditer les Saintes Ecritures. Ces moments, comme je l’ai dit dans mon livre Faire une différence, me permettent de prendre du recul, de reprendre les forces que la vie quotidienne me demande. J’ai pris le temps de corriger d’autres copies d’examens emportées avec moi, des essais sur la thématique « Musique populaire et société en Jamaïque ». BélO, un chanteur haïtien que j’aime énormément, est en tournée dans le pays pour la promotion de son nouvel album « Natif Natal ». J’espère repartir avec. Il y évoque son pays, les valeurs locales sur une musique que le monde peut comprendre. La force de l’artiste c’est son « chez lui », cet endroit qui lui donne sa singularité,  ses gens qui lui ont transmis un héritage, des croyances, une vision du monde et un vécu. Le nouveau champion de boxe poids lourd est originaire d’Haïti et s’appelle Bermane Stiverne. Il est du Cap Haïtien mais a grandi au Canada. C’est un sujet de fierté ici. Le président Martelly l’a personnellement félicité. J’ai remarqué que beaucoup de jeunes haïtiens sont engagés pour le progrès de leur pays et de multiples manières (politique, citoyen, religieux, artistique, etc…).

Antoine de Saint-Exupéry disait « Qui suis-je si je ne participe pas ? ». Nous devons être créatifs dans nos manières de nous engager. Faire savoir ce que nous pensons est important. Lorsque nous avons des occasions de le faire, nous devons être communicatifs et assurer ! Le devoir de l’activiste, c’est de créer des ponts entre les gens, de construire de plus grandes alliances et apprendre à faire plus de choses même avec peu de ressources. Dans la société, à part l’éthique et la vie culturelle, trois domaines me semblent hautement importants si notre génération veut faire une différence significative : la responsabilisation économique, l’implication civique et l’engagement dans la vie politique.

La dure réalité n’est jamais loin. Je constate que comme chez nous, le climat social est souvent secoué par des grèves et des manifestations. Les enseignants de certaines écoles publiques n’ayant pas reçu leurs salaires, ont arrêté d’aller en cours pour protester. Ils ont réussi à trouver un accord avec le ministère il y a quelques jours. Plusieurs dizaines d’entre eux seront honorés lors d’une cérémonie dans un hôtel à Pétionville à 13h aujourd’hui. La dure réalité n’est jamais loin. On la voit dans l’impunité structurelle dont bénéficient les puissants du pays, la manière dont la police arrête les gens, et les traite dans certains commissariats.

Je soumets les étudiants à un contrôle de connaissance cet après-midi. Peut-être que les meilleurs qui le veulent pourront venir étudier au sein de notre université, sur le campus de Guadeloupe ou de Schoelcher. J’espère aller prendre la photo du marron inconnu. Hier, un autre chauffeur est venu me chercher car Josué, celui qui m’a accompagné régulièrement depuis mon arrivée, est tombé malade. Il a la fièvre « kasé lè zo ». La fièvre qui casse les os, c’est comme cela qu’on appelle le « chikungunya » ici. Le chauffeur a emprunté un autre chemin. Il est passé par le bord de mer, une zone très populaire.

Mon dernier cours a été le plus court, mais le plus intense en émotions. Il faisait très chaud dans salle. Très chaud. J’ai grandi sous le soleil donc quand je le dis c’est que c’était difficilement soutenable. Malgré ces conditions, les étudiants étaient calmes et concentrés durant leur contrôle. J’en ai parlé avec eux après et ils m’ont avoué que c’est la mentalité haïtienne. Ils sont habitués à faire, à vivre et à avancer dans des conditions très difficiles. Ils m’ont demandé comment j’avais pu fonctionner normalement dans des conditions qui n’étaient pas toujours idéales. Je leur ai dit qu’avec les voyages, j’ai appris à m’habituer aux endroits où j’étais, à me contenter de ce que je trouvais. Je n’étais pas non plus à plaindre ici. De plus, je savais que j’étais en mission, j’avais été prévenu donc je voulais leur donner le meilleur de moi-même en faisant abstraction du reste. Ce n’était que pour un moment donc il fallait que je m’adapte à eux pas le contraire. Leur énergie, l’intérêt que je lisais dans leurs yeux m’ont aussi aidé. Je les ai remerciés pour leur accueil et leur bienveillance. Ils m’ont remercié pour ma volonté, mon énergie et la qualité du séminaire. Puis, sans transition comme dirait l’autre, l’un d’entre eux m’a dit que leur façon de me dire merci était d’applaudir, ce qu’ils firent. Je n’y ai pas été insensible. Nous avons fait le point sur le cours et les futurs contacts que nous aurions. Un étudiant m’a demandé si cela serait possible pour moi de diriger des mémoires. J’ai répondu par l’affirmative dès que nos deux facultés étaient d’accord et ne nous causaient pas de difficultés. Je leur ai parlé de ce carnet de voyage et de la signification de son titre en leur disant que leurs remarques et leurs regards seraient les bienvenus.

Je laisse souvent de la place pour les questions pendant ou en fin de cours. Deux questions pertinentes m’ont été posées mais elles ne portaient pas sur le cours. La première portait sur le paysage politique de nos iles. L’étudiant m’a dit que souvent les « Antillais » étaient fiers de la révolution haïtienne mais il se demandait si cela ne leur donnait pas le désir de sortir de la « domination française ». J’aime ces moments d’échange pour moi-même déjà et pour ceux qui cherchent à mieux comprendre mes gens. Après l’avoir remercié pour sa question, je lui ai expliqué qu’il y avait plusieurs courants politiques et plusieurs visions de l’avenir chez nous. Les grandes tendances sont au nombre de trois : ceux qui sont pour le statuquo et le maintien de notre situation dans la République française, les progressistes en faveur d’adaptations institutionnelles, qui nous permettraient de mieux nous assumer sans avoir à subir le libéralisme de l’Europe, et les plus radicaux aui revendiquent une coupure nette des liens entre nos îles et la République française. Je leur ai également dit que la vie d’un pays est compliquée mais que les trois courants s’expriment dans le débat public à différents niveaux. Puis j’ai ajouté une donnée avec laquelle il faut composer. Il y a les idéologies, les idées, les projets de société, les valeurs mais il y a aussi la vie matérielle, la question du niveau de vie. Cet aspect joue un grand rôle dans la manière dont nos gens envisagent l’avenir de nos îles. Je n’y ai pas pensé sur le coup mais le manque de confiance que certains de nos décideurs et certains d’entre nous, les élites intellectuelles, communiquent  n’arrange surement pas les choses.

Puis une question plus personnelle est arrivée. Je pensais qu’elle allait porter sur ma vie personnelle mais non, elle portait sur mon engagement personnel. L’étudiant voulait savoir où je me situais en terme d’idées politiques. Pour garder l’esprit de ce carnet, c’est-à-dire des écrits candides, vrais et justes sans trop en faire, je vais consigner ce que j’ai répondu. Je leur ai dit que mon éducation politique a commencé depuis quelques années déjà, mais qu’elle est en train de s’affermir. C’est-à-dire que je suis un activiste qui estime que sa réussite ne doit pas se limiter à son confort et ses succès personnels. Au contraire, je revendique l’engagement citoyen, le fait de mettre les mains dans le cambouis. Mais en plus de cet engagement, je me suis rapproché d’un parti politique qui porte des idées et une philosophie auxquelles j’adhère. J’aimerais que nos îles accèdent dans un premier temps au statut de Pays et Territoires d’Outre-Mer (PTOM) ce qui leur permettrait d’avoir plus d’autorité sur leur vie économique et les mécanismes douaniers. Cette option nous permettrait de mieux protéger notre production locale face aux produits entrants. Partir à la conquête de notre marché intérieur devrait être le moteur de notre politique économique et pour ce faire, nous avons besoin des leviers que nous procure le statut de PTOM à l’exemple de Saint-Barthélemy entre autres. Ce groupe politique, le CIPPA, est présidé par Alain Plaisir, un homme inspirant qui est capable de trouver des couloirs de lucidité et de dialogue. Il est entouré d’hommes et de femmes qui ont fait leur preuve sur le terrain,  soit en tant que professionnel ou en tant que bénévoles touchant aux grands défis qui se dressent devant le pays. C’est l’union des guadeloupéens de bonne volonté qui va nous faire avancer.

J’avais amené deux livres pour Gesner, Faire une différence et mon roman Un jour à la fois. Je les lui ai remis avec un mot. Je voulais lui témoigner ma reconnaissance pour cette partie d’Haïti qu’il m’avait permis d’apprendre et de comprendre. « Merci pour ce moment inoubliable… »

Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’un groupe d’étudiants m’avait aussi apporté un livre et pas n’importe lequel : De l’égalité des races humaines du grand avocat et anthropologue haïtien, Anténor Firmin publié en 1885. L’homme et son œuvre sont les joyaux d’Haïti. Ce geste m’a rempli de joie. Il était chargé en symbole. Le petit mot à l’intérieur aussi : « Notre patrie n’est pas la terre qui nous a vu naître et grandir mais plutôt celle qui nous inspire ». Je vous laisse déchiffrer son sens.

La Guadeloupe m’a porté jusqu’au lycée. La Martinique m’a vu devenir un homme. La Jamaïque m’avait fait découvrir qui j’étais car j’y représentais mon pays. Haïti a fait grandir ma conscience à plusieurs niveaux. Nous nous sommes serrés la main, nombre d’entre eux ont quitté la pièce avec un mot de d’encouragement à mon égard que je leur ai retourné à tous. Nous avons beaucoup parlé en créole après les cours durant le séjour, parfois avant de commencer aussi ou à la pause. M’entendre parler créole guadeloupéen les amusait. Tout au long du séjour, l’assistante de direction de l’Ecole Normale a été très aimable, les techniciens aussi. Je suis reparti avec le chauffeur. Je lui ai demandé si on pouvait s’arrêter sur le Champ de Mars afin que je prenne une photo du Marron Inconnu. Le marron inconnu. Chez nous, le mot inconnu pour une place n’allait pas avec marron mais avec soldat. C’est révélateur. Dans le minibus, un collègue de l’université de Montréal, qui m’avait pris aussi pour un local, se demandait pourquoi j’étais à l’hôtel et à l’école. Je lui ai expliqué. Il était venu pour enseigner l’histoire du roman et découvrait Haïti pour la première fois. Il me reste quelques livres, je les offrirai aux autres étudiants qui ont eu la délicatesse de m’offrir ce classique de la vie intellectuelle haïtienne.

Il y avait plusieurs guadeloupéens en même temps en Haïti. Lilian était encore là. Il faisait la tournée des écoles, des bibliothèques et des lieux de conférence pour rencontrer un maximum de personnes. Lui aussi était en mission avec la foi et l’endurance d’un moine. J’ai rencontré une collègue pour qui j’ai de l’affection, une grande dame de chez nous, spécialiste de la linguistique. Elle avait de longues journées de travail de 13h à 19h. Elle était venue enseigner et participer à des soutenances de mémoires.

Je vais descendre me restaurer car je n’ai rien mangé depuis ce matin. Lorsque je suis arrivé, j’ai tout de suite sauté sur mon clavier et l’écriture m’a encore « scotché » pendant deux heures sans que je m’en rende compte. Je m’en vais demain avec des livres, du café, des souvenirs et des amitiés naissantes que j’espère, les plus longues possibles. Mon hôte, le doyen de la faculté, m’a appelé pour faire le point. Il avait eu de bons échos. Je l’ai remercié pour son accueil chaleureux. Je lui ai également confirmé que je me tiendrai prêt à revenir, à accueillir des étudiants chez nous et à collaborer sous d’autres formes également. Nous étions tous les deux très heureux de nous connaître mais aussi du résultat de la mission. Je repars avec une impression forte : les Haïtiens n’ont pas besoin de notre pitié ni de notre ignorance mais de notre bienveillance. Ryszard Kapuscinki avait raison :

« Ma longue expérience de cohabitation avec un Autre très éloigné de moi m’apprend que seule la bienveillance à son égard est susceptible de faire vibrer en lui la corde de l’humanité » (2006 : 81)

J’ai terminé la rédaction de ce carnet avec la musique angélique de deux chanteuses qui ont deux voix douces et des paroles profondes à savoir Terry Moïse et Stevy Mahy. Elles ont toutes deux un lien avec Haïti. L’une est d’origine haïtienne et a longtemps vécu en France. Paix à son âme. L’autre est guadeloupéenne et vit entre les Etats-Unis, la France, Haïti et la Guadeloupe. Je n’ai pas tout vu. Je n’ai pas tout compris. Ce n’était pas le voyage d’un journaliste reporter ni d’un diplomate ou encore d’un enquêteur. C’était le voyage d’un jeune homme curieux et sensible qui a cru bon de noter ces quelques impressions, ces quelques expériences qu’il a vécu. Ceci n’est pas une conclusion car mon récit n’est pas fini. Il ne fait que s’interrompre jusqu’à mon prochain voyage au pays de la négritude debout…

 

 

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