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Pour son 75ème anniversaire, l’Union des Femmes de Martinique a invité Angela Davis. Une initiative qui a eu un immense succès. La militante afro-américaine qui a vécu dans sa jeunesse la ségrégation raciale n’a rien perdu de sa combativité, elle qui a payé sa résistance par 22 mois de prison. Angela Davis qui fut membre du Black Panthers, a été reçu par un important public au Parc Floral, puis s’est exprimée à l’Université devant des lycéens et étudiants qui, à n’en pas douter, ont été aussi marqués par cette rencontre que Steve Gadet, qui nous raconte ce moment.

 

J’ai rencontré Angela Davis aujourd’hui. Elle était à dix centimètres de moi. Humaine, décontractée, l’esprit vif et bienveillante. Je devais simplement animer une conversation entre elle et les étudiant.e.s de l'Université des Antilles mais je me suis retrouvé catapulté en tant qu’interprète parce que son interprète officielle n’était pas arrivée. D’abord, j’ai été très fier des questions pertinentes posées par ces étudiant.e.s, par les collégien.ne.s et les lycéen.ne.s de la Martinique. Un lycéen était originaire du Brésil et Angela a tenu lui dire combien elle aimait son pays. J’ai aimé traduire sa parole pour les gens de mon pays. J’ai l’impression que pendant de longues années, on lit, on voyage, on fouine, on écrit, on réfléchit, on travaille pour des moments comme celui-là. J’ai eu l’impression que la vie m’avait préparé à ces moments. Pendant ces vingt dernières années, j’avais tant travaillé et lu sur Mumia Abu Jamal, George Jackson, les Black Panther, Black Lives Matter, l’incarcération de masse, les écrits de prison, les mouvements qui empouvoirent les personnes ordinaires. Le fait d’être moi-même un activiste qui fait l’aller et retour entre les mobilisations sur le terrain, les organisations et les espaces académiques, j'ai traduit une parole qui enveloppait parfaitement mes convictions. 

Je suis sensibilisé, éduqué par les féministes martiniquaises depuis mon retour en Martinique en 2011 via l’Union des Femmes de la Martinique mais aussi Culture Egalité. Le féminisme dont elle se revendique se veut inclusif. Il libère autant les femmes que les hommes de rôles inconfortables, aliénants et inadaptés. Ce n'était pas un féminisme défini par des femmes blanches de la bourgeoisie. Il était radical parce qu’il englobait aussi l’environnement, tenait compte de la question de la race, de la classe sociale, de la question du genre (pas de façon binaire) et même des droits des animaux. Il m’a semblé naturel de traduire ces idées.  Pendant deux heures, je n’ai pas bégayé parce que j’étais habité par tout ce dont notre grande sœur parlait, cet esprit de lutte, de résistance, par un vocabulaire spécifique à ces questions aussi.

Je retiens d’elle que pour provoquer le changement, l’important n’est pas d’être nombreux mais surtout d'être avec d'autres personnes. Il nous faut rejoindre des collectifs qui militent et s’organisent pour les changements qu’on veut voir. En 1998, lorsqu’avec un petit collectif de gens, elle s'est réunie à l’Université de Berkeley à San-Francisco pour parler de l’incarcération de masse, beaucoup de gens disaient que ce n’était pas un problème important. Vingt ans plus tard, tout le monde ne parle que d’une seule chose aux Etats-Unis : L’incarcération de masse et le complexe carcéral industriel. Le changement prend un peu de temps alors que le monde capitaliste adore le dieu de l’instantané. Seul dans notre coin, nous avons moins de pouvoir. Je garde aussi en tête l’idée qu’elle nous a transmise sur le questionnement. Elle en est venue à la conclusion qu'il est plus important d’apprendre aux jeunes, aux étudiants à mieux questionner que de les pousser à accumuler des informations. Questionner ce qui semble normal, ce qui semble aller de soi aujourd’hui dans notre société. 

Une étudiante lui a demandé son avis concernant les boycotts de certains magasins appartenant aux puissances d'argent et ce qu'il fallait faire pour rassembler de façon plus large? Elle trouve que le boycott est un moyen populaire qui permet à Monsieur et Madame tout le monde de participer aux luttes sociales. Seulement, elle nous a encouragé à avoir, en même temps que ces mobilisations, des conversations inclusives autour de la question. Nous devons travailler à rendre la mobilisation attirante pour ceux et celles qui sont au loin. Elle nous a encouragé à donner des alternatives aux gens et à expliquer pourquoi ces défis étaient nécessaires. On ne décrète pas seulement les boycotts. On fait un travail d'information autour. Angela a reconnu que le même esprit qui a fait passer le profit avant les vies humaines durant l’esclavage et la colonisation, c’est celui qui a emmené la crise DU chlordécone chez nous aux Antilles. 

Je dis DU exprès. Depuis que l’état communique sur cette question, ils veulent nous donner des cours de français et ils l’appellent LA chlordécone. Ils l’ont féminisé pour changer l’historique et la dynamique du mot donc je persiste à écrire et à dire LE chlordécone. Comme le dit si bien Harry Durimel, si c'est LE chlordécone qui nous a empoisonné, hé bien ce sont les dégâts DU chlordécone qu'on répare. Ils l’ont appelé LE chlordécone pendant 30 ans et là, ils veulent nous la faire à l’envers. Donc, continuons à dire LE chlordécone. Bref. Les capitalistes béké derrière ce scandale n’ont pas fait grand cas de la vie des Antillais tout comme l'état et la police traitent les vies des personnes noires aux Etats-Unis. Ces vies pesaient moins lourd dans la balance face à leurs intérêts économiques. J’étais fier d’être le canal entre ces paroles et mes gens. On était carrément dans la pratique de la diaspora noire. Des personnes noires originaires de plusieurs pays différents se retrouvaient sur des problèmes, des défis comparables.

Quand une grande personne lui a demandé comment mobiliser les jeunes d’aujourd’hui qui avaient l’air si moroses et amorphes, elle a pris le contre-pied de la question en disant que souvent les adultes commettaient une erreur. Ils avaient tort de penser que les jeunes devaient obligatoirement marcher dans leur pas, militer comme eux. Cette erreur générait de la frustration des deux côtés. En fait, les adultes devraient plutôt laisser les plus jeunes marcher à leur rythme, à partir de leur propre tempo et leur faire confiance pour se battre pour ce qui est important pour leur génération. Ils devaient chercher à leur emboiter le pas et rester à leur contact. Les jeunes vont trouver des solutions pour combattre les maux de leur époque. Ce sont eux les leaders de demain donc elle, elle se bat pour rester à leur contact et bénéficier de leur leadership. C'est la première fois que j'entendais cette vision des choses. Elle m'a marqué et inspiré. En y réfléchissant, dans le rap c'est la même chose qui se passe. Les artistes plus âgés, s'ils veulent rester dans le coup doivent signer des artistes plus jeunes et faire du son avec eux. C'est ce que Gucci Mane a fait avec Migos par exemple. Lil Wayne l'a fait avec Nikki et Drake. Krys l'a fait avec Misié Sadik, X-Man chez nous. 

Je suppose qu’en étant à leur contact c’est aussi un moyen de leur permettre de puiser dans sa grande expérience. Elle n’a jamais fléchi sur le fait que rejoindre des organisations militantes était primordial ! Pourquoi ? Parce qu'elle n'a jamais oublié que quand elle était dans sa cellule et qu’elle risquait la peine de mort ou la prison à perpétuité, ce sont les organisations dans le monde entier, les gens impliqués dans ces organisations, même en Martinique, qui lui ont sauvé la vie. Ayant toujours milité dès son plus jeune âge dans plusieurs organisations, ayant eu des parents militants, elle a toujours tenu à rejoindre des collectifs. Elle le fait jusqu’à aujourd’hui pour les soutenir financièrement ou simplement être là, manifester, organiser leurs revendications. Rejoindre les collectifs, les soutenir d’une manière ou d’une autre pour transformer le monde radicalement est une pratique que nous devons développer ou continuer pour ceux et celles qui le font. Angela a reconnu que même dans un contexte oppressant comme celui de la ségrégation en Alabama, grâce à ses parents, elle a grandi avec le fort sentiment que les choses pouvaient changer. C’est quelque chose qu’on doit transmettre à nos enfants. Certaines choses ne sont pas normales en Guadeloupe et en Martinique. Je veux continuer à nourrir chez mes filles le sentiment qu’elles peuvent les transformer et surtout qu'elles ne doivent pas s'y résigner. 

Enfin, quand on lui a demandé si elle avait été heureuse, elle a répondu que oui ! On pouvait militer sans être forcément malheureux, sans passer constamment pour des personnes qui ne vivent que des sacrifices. Au contraire, sa vie avait été extraordinaire. Elle avait été heureuse et elle ne se voyait pas changer de trajectoire pour rien au monde. On avait le droit et surtout la nécessité d’être ce qu’on voulait voir c’est-à-dire des gens plus heureux, plus équilibrés. Comme dirait ma grande sœur Nicole Cage, les personnes engagées sont humaines donc elles doivent prendre le temps de vivre, prendre le temps de se soigner, prendre soin de leur personne, prendre du temps pour la douceur et la légèreté au risque de devenir des personnes amères. Si elles en arrivent là, cela n’est jamais très bon pour les causes qu’elles défendent.  Elles doivent aussi trouver le bon équilibre dans leur relation au pays. Savoir le critiquer mais savoir aussi l'aimer ouvertement ; exprimer leur amour pour les gens parce qu'on ne change pas un pays en se moquant et rabaissant tout le temps les gens. Message reçu 5/5 mes soeurs. 

J'ai rencontré Angela Davis aujourd'hui et j'en suis ressorti inspiré. Que l’esprit de la lutte et de la résistance continue de briller ici et dans toute la diaspora noire...

Steve Gadet alias Fola.

Enseignant-Chercheur en civilisation américaine

Université des Antilles, Campus de Schoelcher
Fondateur de l'association Faire Une Différence et de Café Noir Editions.

 

 

 

 

 

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