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Pawol ladjé

Depuis quelques jours on entend parler d’une femme toujours silencieuse qu'on dit folle, qui le soir a pour habitude d'aller se coucher dans le hangar des bus du TCSP. Un lieu où elle se sent protégée des prédateurs (des porcs quoi !) et qu’elle quitte tôt le matin. Beaucoup de passants et d’automobilistes qui ont l’habitude de la croiser, toujours enfermée dans son silence, sont surpris de l’entendre chanter depuis deux ou trois jours dans les rues. Elle a encore été vue et entendue hier semble t-il, sur le tracé du TCSP le long de l’autoroute.

La femme silencieuse dite folle chante. Ce changement de comportement intrigue du côté du Lamentin, jusqu’à Fort-de-France où on ne parle que d’elle. Tout le monde cherche à comprendre :

- Mais elle n'est pas muette ?

- Elle a une belle voix en plus !

- Manzel téka fè rol, i pa fol piès !

- I pétèt trouvé an nonm !

- Ou pétèt an lajan !

- Sé pétèt pa men moun-lan ?

- Sé li menm, sé menm moun-la !

- Ou sédi i ka jik ri !

Ma voisine qui l’a rencontrée est formelle, cette femme qui selon elle a dû être très belle, est folle à lier :

-  On ne peut pas dire qu’elle chante vraiment. Comment te dire ? C’est un peu comme les jeunes font aujourd’hui, ce n’est pas vraiment chanter, c’est parler avec la musique en plus.     

-  Elle slame ?

-  An bagay konsa, mais elle sa musique doit être dans sa tête !  Un peu ça, ouais…  Mais il faut prendre le temps de l’écouter parce que c’est compliqué. Elle parle de poudre, qu’ « il n’y a pas de Bis maudit, il partira ou il brulera, que seuls les HP sont maudits…

- Elle a peut-être quelque chose à photocopier la pauvre !

-  Je ne sais pas, mais « HP maudit » revient comme un refrain.

- Raconte, que dit-elle, que chante-t-elle ?

- Ecoute, tout le monde enregistrait, c’est sur WhatsApp !

 

Le chant de la femme dite folle

Pa pléré sé pa fott-ou

Yo fèw fè siyak

Ou mantché pèd têt-ou

Yo météw là kon an bradjak

Rob ou bel ou té paré

Yo diw rob-la pa taw

An makro lotbo touché

Yo lé météw anlè trotwa

 

Moun za kontan batché

Yo diw iza ta vinci

Ou konpran i lè pou vansé

Yo diw ou pani pri

Saw ka fè anlè twotwa

Fanm Foll ka di

Ou pa an manawa

Si ou pani pri

 

Fann Foll ka di

Fini fè bililik

Pani bis modi

Modi sé Homme Politik

Fanm foll krié toutt lespri

Yo di nou pa fè krab

An vwa lévé pou di

Band’ politik inkapab
 

Fanm Foll di difé ké pri

Épi Viinci code tala ké ni vanjans

Toute Cette Saloperie a un Prix

Fanm Foll di Ca Sem la violans

Moun dit sé TCSP vakabonajri

Fanm FolI di zot ke pléré

Sé pa pawol ka rété komédi

Sé lè ou paka domi ou ka lévé

 

Le texte de la femme dite folle a bien entendu fait le buzz sur les réseaux sociaux, ce qui a provoqué une enquête de « Radio Anba Coco Sec » qui a décortiqué l’affaire :

« La femme dite folle qui se couchait la nuit à côté des bus depuis des mois, a très peu dormi. Elle écoutait en silence la plainte des Bus qui voulaient rouler. Elle avait de la peine, mais ne pouvait leur parler ni les aider. Elle écoutait et des fois, elle pleurait avec eux.

Les mois passaient et la fatigue l'envahissait à cause des nuits blanches. Elle ne pouvait aller nulle part ailleurs, trop de prédateurs étant à l’affut. Etonnement, l’absence de sommeil a eu un effet réparateur. Elle se sentait épuisée, mais elle reprenait brusquement gout à la vie.

Un jour, les bus se sont mis à rouler. La femme dite folle aurait aimé pouvoir parler pour demander à un des chauffeurs, la permission de s'y embarquer, rien qu’une fois. Mais ses amis Bus ne pleurant plus, ça suffisait à son bonheur.

Elle s’est mise à marcher le long de l’autoroute pour voir passer ses amis de la nuit. Elle les trouvait beaux avec leurs multiples couleurs, elle préférait ceux avec un bandeau vert qui lui rappelaient les autobus de son enfance, baptisés « La Tuma ».  Un chanteur de l’époque avait chanté les tracas de ce transport sans heure de départ et d’arrivée :  « La Tuma, Tuma, tu m’as eu ! »

 

La femme dite folle revenait plus tôt au hangar le soir, pour voir entrer ses amis les bus. Elle leur souriait.

Il nous restait à comprendre pourquoi et comment elle a retrouvé la parole. 

Nous avons interrogé le Docteur Réparéyo qui nous a expliqué que le phénomène est encore peu connu et peut-être pas tout à fait concluant, mais la privation de sommeil est utilisée en traitement de la dépression, y compris chez les personnes bipolaires.  La méta-analyse publiée dans le Journal of Clinical Psychiatry confirme l’efficacité importante de la privation de sommeil pour réduire les symptômes de la dépression, chez environ un malade sur deux (44 à 50 %). 

Le Dr Réparéyo ne connaît pas le cas de la femme dite folle, mais peut-être que la privation répétée de sommeil à cause des plaintes et les larmes de ses amis les bus a contribué à la guérison partielle d’une dépression l’ayant jetée dans la rue.

Nous avons tenté de rencontrer la femme dite folle, mais depuis que la brume de sable a couvert le pays, personne n'a revu cette mystérieuse femme.

Peut-être a-telle trouvé un  abri qui la protège des porcs prédateurs et de la brume polluante, qui fait pleurer le pays depuis quelques jours. Ou peut-être est-elle cachée quelque part près du hangar des bus, pour encore pleurer avec eux.

Certains personnes que nous avons interrogées lors d’un micro-trottoir ont d’autres explications, exemple ce monsieur que nous avons interrogé non loin du bar « Le rendez-vous des amoureux du Rhum » : 

« La femme dite folle a tellement pleuré pour nous, qu’elle nous a jeté un sort pour que la brume de sable polluante nous fasse pleurer… ou réagir enfin, parce que   TCSP Toute Cette Saloperie a un Prix ! » 

Man Lélé

 

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