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Maïotte Dauphite s’en est allée à l’âge de 92 ans dans la discrétion, celle qu’elle a toute sa vie affectionnée. C’est qu’elle a fait partie de cette catégorie de personnes connues sous le nom d’ « érudits locaux » que les « gran-grek » tiennent en suspicion parce que celles-ci n’ont pas toujours suivi un parcours académique reconnu. Et de fait, Maïotte n’était ni agrégée ni docteur en ceci ou cela, mais elle possédait une connaissance intime des moindres détails de l’histoire et de la vie culturelle de son pays, la Martinique, que lui envieraient nombre de diplômés.

La côte Nord-Caraïbe de la Martinique était son fief, notamment le Carbet et Saint-Pierre et c’est par le plus pur des hasards que nos routes s’y sont croisées. En effet, Patrice Louis, journaliste d’ATV me propose, en 2002, de me rendre dans l’ancien Petit Paris des Antilles afin d’y faire une interview sur mon dernier roman de l’époque, « Nuée ardente », qui a pour toile de fond l’éruption de la montagne Pelée. Il me propose de dialoguer avec Maïotte Dauphite, grande connaisseuse de la ville, de manière à rendre l’interview plus vivante. Nous passons donc la chercher à son domicile du Petit Paradis et là, je découvre un être d’une profonde humilité et d’une douceur exquise, celle de nos vieilles grands-mères du temps-longtemps. En cours de route, Patrice Louis évoque le musée Paul Gauguin qu’elle a fait construire au Carbet. J’écoute d’une oreille distraite, persuadé que ce peintre n’était qu’un de ces voyageurs en quête d’exotisme qui après s’être essayé à la vie panaméenne, puis martiniquaise, avait fini ses jours en Polynésie à peindre des vahinés lascives. Jusqu’à ce qu’au détour de leur conversation animée, j’entende Maïotte dire qu’adolescent, Gauguin avait vécu au Pérou et que par sa mère, il avait hérité d’un peu de sang inca.

   __ « Il aimait à se présenter comme un barbare » précisa Maïotte « un barbare enchanté ».

   Là, je sors de ma rêverie et presse la vieille dame de questions. Je découvre alors quelqu’un qui connaît non seulement la vie de Gauguin mais aussi celle du mouvement impressionniste sur le bout des doigts. Elle nous raconte alors le séjour du peintre à la Martinique, nous décrit sa vie sur l’Habitation où il était hébergé, nous assure même qu’il avait enfanté avec une mulâtresse de l’endroit (dont elle nous livre le patronyme) et nous chuchote qu’elle connaît ses descendants actuels ! Je découvre un tout autre Gauguin que celui que je croyais connaître, un être en quête de vérité, d’absolu, un renifleur d’existence surtout. Ses toiles martiniquaises, une quinzaine, valent des millions, notamment l’une qui est accrochée au Guguenheim Musuem de New-York. En cours de route, nous faisons une halte au modeste musée Gaugin conçu par Maïotte au Carbet. Elle nous apprend que si elle reçoit une aide du Conseil général, c’est sur ses propres deniers qu’elle paie la jeune personne chargée de le tenir ouvert trois fois dans la semaine. Il contient des reproductions de la plupart des tableaux du peintre et de très intéressantes informations sur sa vie au Carbet et à Saint-Pierre. Maïotte m’a tellement enthousiasmé que je décide d’écrire un livre sur le séjour du peintre à la Martinique. Sous de titre du… « Barbare enchanté ».

   De ce jour, je devais revoir l’exquise vieille dame tout au long de l’année où je l’ai rédigé livre. Le grand âge n’entamait pas sa vivacité d’esprit ni son humour. Son chez elle était un véritable capharnaüm d’ouvrages, de reproductions de tableaux, de documents rares qu’elle mit volontiers à ma disposition. Ma hantise était de la décevoir. J’ai longtemps (deux mois) hésité avant de lui porter l’exemplaire du livre que pourtant je lui avais dédié. Elle m’en fit gentiment le reproche et le lut très vite. En deux jours à peine. Un jour, elle me téléphona :

   __ « Là où il se trouve, Gauguin doit te remercier… »

   Non, Maïotte, c’est toi qu’il doit remercier. Et c’est à la Martinique aussi de te remercier pour le dévouement avec lequel tu t’es attachée à défendre et à promouvoir tout un pan de notre histoire et de notre culture. Grande Dame Créole, tu es à jamais dans nos cœurs…

Raphaël Confiant

Ecrivain

    

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