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1903, Université de Göttingen, Allemagne. Nous sommes dans un haut lieu de la science, le plus important d’Europe, surtout depuis que Felix Klein, le directeur du département de mathématiques, a débauché de son Königsberg natal le génial et visionnaire David Hilbert – l’homme dont la devise était « Nous devons savoir, nous saurons ». Dans les amphithéâtres où se donnent des cours dispensés par des scientifiques de tout premier plan comme Klein et Hilbert, donc, mais aussi Hermann Minkowski, le père de l’ « espace-temps », une jeune femme ose prendre place au milieu des garçons. Elle a 21 ans et se nomme Emmy Noether.

La science à tout prix

Née en 1882 dans une famille juive de la classe moyenne d’Erlangen, en Bavière, la jeune Emmy n’a jamais eu de dons pour les activités dites féminines comme le piano ou la couture. En outre, alors que l’enseignement des langues étrangères dans les écoles de filles passe encore pour une carrière acceptable pour une femme de son milieu social, elle ne se sent pas la moindre vocation pour l’anglais ou le français. En revanche, cette anecdote sur son enfance nous fournit un indice sur ce qui sera son destin : petite fille, à l’occasion d’un anniversaire, elle avait surpris toute l’assistance en étant la seule à résoudre les énigmes logiques posées par un invité…

Son premier tour de force est probablement d’avoir convaincu son père, le mathématicien Max Noether, de la laisser poursuivre un cursus scientifique à l’université, à l’instar de ses frères Alfred et Fritz. Mademoiselle Noether a l’ambition de passer un doctorat de mathématiques ! Voilà qui n’est pas du tout du goût de l’époque. Après tout, le médecin Paul Möbius l’a affirmé en 1900 : « une femme mathématicienne est contraire à la nature, dans un certain sens un hermaphrodite. Les femmes érudites et artistes sont une dégénérescence. Ce n'est que par des mutations pathologiques que la femme peut acquérir des talents autres que ceux de maîtresse ou de mère. »

Avant Emmy Noether, l’université de Göttingen n’a délivré que deux doctorats de mathématiques à des femmes : la Russe Sofia Kovalevskaïa en 1874 et l’Anglaise Grace Chisholm Young en 1895. Deux depuis une trentaine d’années, c’est bien peu. Et puis les deux autres étaient des étrangères, destinées à partir jouer les femmes savantes sous d’autres cieux. L’Allemagne a-t-elle besoin d’une telle créature ?

Finalement, c’est à Erlangen, sa ville natale, à l’université où enseigne son père (et où il n’y a, à part elle, qu’une seule autre fille, sur près de mille étudiants), qu’elle débute en 1904 une thèse de doctorat en théorie des invariants, sous la direction de Paul Gordan, le bien nommé « roi des invariants ». En 1907, la thèse est soutenue summa cum laude, la meilleure mention que l’on puisse obtenir. Emmy est docteure !

Sexisme académique

Un doctorat de mathématiques, elle en avait rêvé ! Et pourtant, le plus dur est à venir. Emmy ne va pas tarder à découvrir le sexisme de l’université.

Elle n’obtient pas de poste à Erlangen et, jusqu’en 1915, y enseigne gratuitement, seulement en remplacement de son père quand celui-ci est malade.

Elle ne se décourage pas pour autant. Elle poursuit ses recherches, lit, intègre, digère les travaux des plus importants mathématiciens allemands : Hilbert, Richard Dedekind… Elle a des échanges fructueux avec le jeune et brillant mathématicien autrichien Ernst Fischer. Son intérêt et sa personnalité mathématiques évoluent : elle s’émancipe rapidement de son vieux maître Gordan, signe encore de sa grande force de caractère. Le style de Gordan était marqué par une abondance de calculs longs et compliqués, par le souci de chaque détail. Emmy prendra le chemin opposé, privilégiant une vision d’ensemble et une exigence toujours plus grande d’abstraction mathématique.

 David Hilbert (1862-1943), mentor d’Emmy Noether à Göttingen

En 1915, Hilbert et Klein, convaincus de son immense talent, l’invitent à les rejoindre à Göttingen. Mais là, le machisme de l’institution la frappe encore : on refuse de lui donner un poste de Privatdozent (le minimum pour enseigner). Le pays est en pleine première guerre mondiale. Certains clament que les jeunes soldats démobilisés qui reprendront leurs études ne peuvent, après les tranchées, le danger et les privations, endurer l’affront d’être placés sous l’autorité d’une femme ! Hilbert s’insurge et prononce une phrase restée célèbre : « L’université n’est pas un établissement de bains ! » L’indignation du grand homme n’y change rien. De 1915 à 1919, Emmy d’obtient ni titre universitaire officiel, ni autorisation à rédiger une habilitation, ni salaire (cela va de soi). Pendant ce temps, elle ruse et enseigne tout de même en empruntant le nom d’Hilbert. Il est aussi avéré qu’elle encadra des étudiants en doctorat dont le directeur de thèse officiellement enregistré était… Max Noether, son père !

En 1919, elle peut enfin passer son habilitation et recevoir le titre de Privatdozent, soit le tout premier échelon de la hiérarchie universitaire, un titre qui ne correspond en rien à ce qu’elle est réellement : une des figures de proue des mathématiques de Göttingen. Son collègue Hermann Weyl, autre grand nom du panthéon scientifique du XXe siècle, eut à ce sujet cette réflexion amère : « J’ai honte d’occuper un poste plus prestigieux que celui d’Emmy, alors que je sais qu’elle m’est supérieure. »

Emmy Noether obtiendra enfin le titre de professeur en 1922… mais sans salaire ! Ce n’est qu’à partir de 1923 que l’université jugera opportun de la payer (modestement) pour son travail.

Emmy Noether jeune

Une scientifique de l’envergure de Marie Curie               

Si l’institution universitaire renâcle à reconnaître Emmy Noether, il n’en va pas de même des scientifiques, parmi lesquels les plus fameux de l’époque, qui fréquentent Göttingen. Ainsi, ses travaux sur les invariants, qui constituent la première partie de son œuvre et qui ont des répercutions importantes en physique théorique (les théorèmes qui portent son nom sont aujourd’hui encore considérés comme fondamentaux dans ce domaine), sont remarqués par Albert Einstein en personne. Il écrit : « J'ai reçu hier de Mademoiselle Noether un article fort intéressant sur les invariants. J'ai été impressionné par le degré de généralité apporté par cette analyse. La vieille garde à Göttingen devrait prendre des leçons de Mademoiselle Noether, elle semble maîtriser le sujet ! »

D’après les mots du grand topologue et théoricien des ensembles russe Pavel Alexandrov, ces travaux sur les invariants « auraient suffi à ce qu’Emmy Noether mérite la réputation de mathématicienne de tout premier plan ». Mais la jeune femme élargit très vite son champ d’exploration scientifique.

Dès 1920, elle s’intéresse à l’algèbre commutative (puis non-commutative à partir de 1927) : elle définit ou précise la définition des structures algébriques et élabore des théories générales, notamment une théorie des anneaux qui fait encore référence. C’est une œuvre colossale qui lui vaut d’être considérée aujourd’hui comme la mère de l’algèbre moderne.  Elle apportera aussi des contributions à la topologie.

Dans tous ces domaines, elle imprime son style abstrait et conceptuel. L’algébriste hollandais Bartel Leendert van der Waerden affirmait qu’« elle pensait en concepts et non en formules, et c’était là que se situait sa force : elle était obligée, de par sa propre nature, de découvrir de nouveaux concepts susceptibles de constituer les bases des théories mathématiques. »

La reconnaissance académique finit tout de même par arriver en 1932 : Emmy Noether obtient le Ackermann-Teubner Memorial Prize, et surtout, elle est invitée comme conférencière plénière au Congrès International des Mathématiciens qui a lieu cette année-là à Zurich. Etre conférencier plénier à cet événement grandiose, qui réunit tous les quatre ans l’élite mathématique mondiale (c’est à cette occasion que l’on décerne la Médaille Fields, la récompense la plus prestigieuse pour les mathématiciens), est un grand honneur.

Malheureusement, en 1933, tout se gâte à nouveau avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Emmy Noether, juive, est chassée de son poste et contrainte à l’exil, à l’instar de ses amis Einstein et Weyl, dont l’épouse est juive. Il semblerait qu’elle ait désiré se rendre en URSS, où émigra son frère Fritz (qui connut là-bas un triste destin, victime des purges staliniennes), mais c’est aux Etats-Unis qu’elle trouve refuge, dans une université pour femmes dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant : le Bryn Mawr College, à Philadelphie. Elle y enseigne pendant deux ans, avec, comme toujours, son incroyable énergie, sa vivacité, son franc parler et sa générosité. Pour ce qui est de ses recherches, elle est au sommet de son génie créatif et le mathématicien américain Norbert Wiener la décrit comme : « la plus grande mathématicienne qui ait jamais vécu, et la plus grande femme scientifique vivante, tous domaines confondus ; une savante du même niveau, au moins, que Madame Curie. » Sa notoriété n’atteindra cependant jamais – du moins auprès du grand public – celle de la double lauréate du Prix Nobel.

En avril 1935, Emmy Noether est opérée d’un kyste ovarien. Alors qu’on la croit remise de l’opération, elle décède quelques jours plus tard, le 14 avril 1935, à l’âge de 53 ans. De tous les hommages posthumes, retenons encore celui d’Einstein : « Selon le jugement de la plupart des mathématiciens compétents en vie, Fräulein Noether était le génie mathématique créatif le plus considérable produit depuis que les femmes ont eu accès aux études supérieures.»

L’héritage Noether

Emmy Noether nous a légué une œuvre scientifique riche et profonde, qu’elle transmit d’abord à ceux qui suivirent ses cours à Göttingen et que l’on surnommait les « Noether boys ». L’influence de groupe de jeunes gens brillants et soudés autour de la figure tutélaire de leur « mère scientifique » aurait sans doute dépassé les frontières de l’Allemagne s’il n’avait été brisé par le nazisme (les uns combattirent l’idéologie d’Hitler ou en furent victimes, tandis que les autres y adhérèrent). Certains historiens voient dans les « Noether boys » une préfiguration allemande, hélas avortée, du célèbre groupe Bourbaki, créé dans les années 1930 par de jeunes mathématiciens français, qui imposèrent leur style et firent des « mathématiques à la française » une référence dans le monde entier. On notera que deux fondateurs de Bourbaki, au moins, furent influencés par Emmy Noether : André Weil (le frère de la célèbre philosophe Simone Weil) et Claude Chevalley, qui proposa de nommer les « anneaux noetheriens » en son honneur.

Au-delà de cet héritage scientifique, Emmy Noether nous offre deux leçons. La première – qu’il convient encore de rabâcher près d’un siècle plus tard – c’est que le génie n’est pas l’apanage des hommes. La seconde est une leçon de courage, de détermination et de passion. La vie a offert à Emmy Noether mille bonnes raisons de baisser les bras, de céder face à l’injustice, à la bêtise et à l’incroyable pouvoir de nuisance de certains de ses contemporains. Mais elle ne le fit jamais. Elle garda le cap, sans perdre de vue sa quête : les mathématiques. Elle avança contre vents et marées, animée par sa passion. Elle est, à ce titre, un modèle pour quiconque, homme ou femme, désirant entreprendre quelque chose de grand.

G.O.

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