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Caraïbes

Steve Gadet nous ouvre encore son carnet de voyage en Haïti. Un visiteur parti pour enseigner et qui apprend avec une grande humilité.

13 Mai :

Le plus dur dans la vie c’est de trouver sa place dans la vie. Certains dépensent beaucoup d’énergie à la trouver. D’autres ne trouvent jamais. Certains perdent le goût de vivre à force de ne pas trouver. Trouver est une grâce de Dieu. D’autres trouvent sans forcément voir le lien avec Dieu, je le conçois bien. Etre un passeur de connaissances et d’émotions, c’est ce que je veux faire que ce soit par un morceau de rap, un cours magistral, une conférence, une émission radio ou un livre.

Ce matin, alors que je prenais mon déjeuner, une dame qui travaille à l’hôtel m’a interrompu d’une manière particulière. J’avais perdu l’habitude qu’on interpelle de cette manière et sur ce sujet. En 1985, j’ai eu un accident à l’œil et progressivement j’ai perdu la vue de l’œil droit. Ma rétine s’était décollée et après avoir subi plusieurs opérations, l’œil a cicatrisé. Je me suis fait enlever une chair blanche qui poussait dessus en 2006 grâce aux conseils et à l’attention de ma femme bienaimée. Depuis cette dernière opération, même si je ne vois plus, je porte une lentille de contact esthétique donc mon regard, mes yeux attirent moins l’attention et les moqueries. Mais au fur et à mesure, j’ai appris à accepter cette situation et surtout mon infirmité. Je suppose que c’est la maturité. En Haïti, j’ai volontairement enlevé ma lentille pour laisser reposer mon œil. Cette dame me voyant est venue me demander ce que j’avais à l’œil sans gêne. C’était la première fois qu’elle m’adressait la parole et elle a commencé par ça. Je lui ai répondu. Elle s’est étonné de me voir lire et m’a dit que je faisais beaucoup d’efforts. Je lui ai répondu que je n’en faisais pas plus que les gens qui avait deux yeux. Oui, je vois d’un seul œil mais je peux quand même lire normalement. Puis, nous avons échangé sur mon séjour en Haïti et mes origines.

Cet après-midi mon cours portait sur la vie politique aux Etats-Unis et l’histoire des institutions. La séance a été très animée et intéressante. Puis pendant la pause, j’ai été littéralement assailli de questions sur la Guadeloupe, la situation politique, les héros du pays, la relation avec la France, les possibilités qu’offraient le passeport français. C’est une question qui revenait souvent de la part  de plusieurs étudiants. Ils voulaient savoir si je pouvais aller en Europe ou aux Etats-Unis sans visas. Comme quand j’étais en Jamaïque, j’ai eu à parler de la situation de la Guadeloupe, de son histoire, de son économie (du moins, les grandes lignes que je connaissais), des défis contemporains sur toutes les questions évoquées. J’ai parlé du statut de PTOM (Pays et Territoires d’Outre-Mer) que j’apprenais à connaitre et qui nous donnerait, comme à Saint-Barthélemy, plus de prise sur les taxes douanières et la force d’aller à la conquête du marché intérieur prôné intelligemment par Alain Plaisir depuis 2008.

                                        

 Alors que nous étions en pause, les étudiants qui parlaient anglais avec moi se parlaient aussi en espagnol. C’est impressionnant de voir leur facilité avec les langues. Certains parlaient le français, l’anglais, l’espagnol, le créole et même le portugais. Je les ai félicités. Je leur ai également dit qu’ils possédaient un potentiel extraordinaire pour aller vers le monde mais aussi être des traits d’union entre le monde et leur pays. Bien entendu, c’était une voie intéressante pour avoir un métier et gagner sa vie. L’un d’entre eux m’a répondu que l’éducation était la seule voie pour élever leurs conditions de vie dans un pays aussi pauvre. Lucide. J’ai aimé cette petite demi-heure d’échange très intense. Nous apprenions à nous connaitre, à comprendre nos chemins d’identité et nos réalités. Les étudiants étaient résistants et attentifs malgré une chaleur éprouvante même pour les enfants du soleil que nous sommes. Les questions fusaient de partout. Je pense que c’était aussi important que le cours. Des étudiants m’ont proposé d’aller visiter le champ de Mars Jeudi après les cours. J’en suis très content. Demain, le président Martelly fête ses trois ans de présidence donc la faculté sera fermée. Un étudiant m’a dit qu’il fête « ses trois ans de progrès » sur un ton ironique et sarcastique. Sa manière de le dire était drôle mais en pensant au sort cruel des masses noires et aux handicaps du pays, il n’y avait pas de quoi rire.

14 Mai :

Je commence mes impressions par un fait de fin de journée. La tête à l’envers. En même temps, c’est la liberté qu’offre l’écriture : faire ce qu’on veut comme on veut car la page blanche m’appartient. J’ai eu l’agréable surprise de recevoir un email d’une ancienne étudiante qui s’étonnait de ne pas voir ma longue silhouette sur le campus de Shoelcher. Pourquoi cacher que ça fait plaisir de savoir que certains remarquent votre absence et prennent le temps de savoir ce que vous devenez ? Cette délicatesse m’a touché. Ce n’est pas une jeune femme, c’est une grande dame dans les deux sens du terme si je puis dire en espérant ne pas l’offusquer. J’ai pu lui dire que j’étais dans le pays qui avait fait couler tant d’encre et que tout se passait bien.

Aujourd’hui, c’était journée de réjouissances nationales. Le président Michel Martelly fêtait ses trois ans de mandat. La faculté était fermée. Je me suis rendu dans deux librairies, l’une à Bois Patate et l’autre à Pétionville. Beaucoup le savent, Pétionville, nommé après le héros national mulâtre Pétion, est une commune de la banlieue de Port-au-Prince. Beaucoup de gens aisés y vivent. On sent la différence avec le centre de Port-au-Prince. C’est un lieu de villégiature réputé. Sur le chemin on pouvait voir des banderoles « Yap palé, nap travay ». Lisez « Ils parlent, nous travaillons », l’éternel lutte entre ceux qui sont au pouvoir et ceux qui le veulent. Qui a raison ? Qui a tort ? Chapeau bas si vous trouvez ! Ces deux librairies m’ont fait l’effet des librairies dans lesquelles je me précipite pour flâner partout ailleurs. Ce sont des lieux apaisants, des parenthèses douces dans un monde troublé et pressé. Des havres de paix semant des graines et des pages d’espoir. Elles disent aussi beaucoup de choses sur ceux qui pouvent se permettre le luxe de lire et d’acheter un livre. Il y a beaucoup d’éditions indépendantes en Haïti et beaucoup de personnes qui écrivent. Le peu de temps que j’y ai passé, il y a eu de nombreuses activités autour du livre et de l’écriture. Peut-être parce que c’était le mois du livre mais pas seulement, c’est une île d’écriture. J’ai pu faire deux choses significatives. D’abord amassez un butin précieux en littérature haïtienne. Des essais, de l’histoire, de la littérature populaire et deux films du réalisateur engagé et dérangeant Raoul Peck. Il fut d’ailleurs ministre de la culture de 1995 à 1997, à croire qu’il y a une tradition d’hommes de culture devenant des responsables politiques.   

Puis, j’ai encore eu l’honneur de semer mes créations dans le pays, en déposant mes deux recueils de nouvelles à savoir Sous le soleil de la dignité et Homme d’argile afin qu’ils soient évalués et éventuellement placés en rayons.

Sur la route, la vie haïtienne attire l’œil et l’attention du visiteur. On voit des entreprises de pneus, de fabrication de parpaings, les Tap-Tap, les taxi-moto, les marchands de légumes, de portables, d’essuie-glaces, de cartes téléphoniques, de maïs grillés, des casseurs de roches, des coiffeurs, les maisons plantées sur le flan des mornes en quittant Port-au-Prince, des ferronniers, des marchands de pain, d’assiettes, de tasses, de biscuits, des dénominations d’églises locales comme par exemple L’église de Dieu des Actes des Apôtres. Ce sont des dénominations que je n’avais jamais vues ailleurs. J’ai vu aussi le bureau de défense de la mémoire des esclaves africains et de leurs descendants. J’ai dû cligner des yeux pour être sûr de ce que je lisais. Bon, ma surprise a été réajustée quand je me suis rendu compte que le portail sur lequel étaient apposés ces mots semblait avoir été repeint avec de la peinture blanche. Les lettres bleues étaient moins fraiches. Nous sommes passés devant l’annexe de la Primature, un mot complètement inconnu pour le guadeloupéen que je suis. Ce sont en réalité les services du Premier Ministre, la Primature.

Nous écoutions un débat très intéressant sur Radio Caraïbe le matin. La vie du pays était disséquée par les débatteurs. De temps en temps, un peu comme l’émission de Pat et David en Guadeloupe, ils appelaient des personnalités afin qu’elles interviennent sur les sujets évoqués. La dure réalité ne laisse à personne le soin de vivre comme si elle n’est pas là. Ceux qui s’en accommodent arrivent peut-être à vivre comme si de rien n’était, mais elle est toujours, toujours là. Dans la rue, sur les médias, dans les conversations, dans les quartiers, elle est là comme le vent… Un artiste et propriétaire de boite de nuit avait été assassiné devant chez lui deux jours avant et l’un des débatteurs confiait sa peine car c’était son ami. Il lança un appel que j’ai eu du mal à croire. « Suspann tchouyé moun pour 5000 gourdes »[1]. La personne qui m’accompagnait m’a confirmé que des tueurs à gage exécutaient des contrats parfois pour moins que cette somme. Derrière cette dure réalité, toutes sortes de raisons apparaissent. Il serait trop long d’en énumérer ici, mais la majeure partie d’entre nous, sans avoir fait de grandes études en relations internationales ou en sociologie, peut imaginer.

« Haiti ap vansé »[2], est inscrit en gros caractères sur le fond du podium. Les célébrations ont lieu dès le début de l’après-midi sur le champ de mars. Bien sûr, elles ne sont pas du goût de l’opposition. « Le Nouvelliste » a longuement évoqué le constat qu’il est possible de faire sur la mandature Martelly. Le rédacteur de l’édito du jour écrit qu’on ne peut pas dire que rien n’a été fait, mais ce qui fait cruellement défaut, comme sous les autres présidences, c’est une politique économique claire et assumée. La tenue des prochaines élections présidentielles se prépare. L’histoire a montré que les temps qui précèdent cette expression de la démocratie sont très passionnés. Le Conseil Electoral Provisoire, en charge de veiller au bon déroulement des élections, a été nommé la semaine dernière malgré le feu de critiques issues de l’opposition et de l’opinion publique. C’est une période où l’opposition est souvent plus déchaînée pour de multiples raisons que je ne remets pas en cause. Qui suis-je ? Quelqu’un qui est arrivé il y a quelques jours et qui repart dans quelques jours.  Je ne l’oublie pas.

En regardant le concert populaire, je me suis rendu compte que ces célébrations avaient beaucoup de force et de sens. Bien sûr, elles servaient à valider l’action du gouvernement et entrainer la liesse populaire en sa faveur. L’opposition y voyait un gaspillage des deniers publics. Mais en regardant le spectacle à la télévision, on ne pouvait s’empêcher de comprendre que le moment avait une fonction vitale. Il procurait de l’amusement aux masses populaires. Il leur permettait de faire une pause avec l’oppression du quotidien. J’ai vu un artiste talentueux et puissant, en symbiose avec son peuple, qui se fait appeler « Lucky James ». Originaire de Gonaïves, il a mis le feu avec ses paroles, une musique joyeuse et un charisme imposant, contagieux.

J’ai continué corriger mes copies, lu, écrit et regardé les play-offs de basket américain pour ne rien changer, après être rentré à ma chambre jusqu’à très tard dans la nuit. Mais ça vous devez le savoir maintenant si vous m’accompagnez avec ces pages depuis le 7 mai 2014… J’attends impatiemment ma visite du Champ de Mars demain après les cours.

 




[1] « Arrêtez de tuer des gens pour 100 euros »

[2] « Haïti avance »

 

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Nous continuons à marcher dans les pas de Steve Gadet pendant ses dix jours en Haïti.

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