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Nous continuons à marcher dans les pas de Steve Gadet pendant ses dix jours en Haïti.

11 mai                                           

Hier soir, j’ai regardé les play-offs de basket américain. C’est un sport que j’aime depuis mon adolescence. Avant de l’aimer, je l’ai pratiqué pour gagner quelques centimètres. J’étais un aîné frustré d’être toujours pris pour le benjamin lorsque j’étais en présence de ma petite sœur. Il m’a fait gagner quelque centimètre que j’aurai, selon ma tante Gerty qui se trouve être le médecin de la famille, sans doute pris de toute façon. Je l’ai aimé parce qu’il m’a fait rêver, il m’a donné de nombreuses idoles et des émotions. Il m’a aussi aidé à maitriser la langue anglaise. J’ai été très touché en regardant le discours du meilleur joueur américain de l’année 2014, Kevin Durant, en l’entendant dire, les larmes aux yeux, qu’il se rappelait de tous les sacrifices que ses gens, en particulier  sa mère, avaient fait pour lui. Il continua en disant : « Maman tu nous as habillé, tu nous aidé à croire, à rester hors de la rue. Tu nous donné à manger même quand tu ne mangeais pas, tu es allé te coucher le ventre vide. En réalité, le meilleur joueur, ce n’est pas moi, c’est toi ! » Poignant. Toute la salle de presse était en larme et debout. Il a fait pleurer l’Amérique, ses coéquipiers et fans de basket dans le monde.

Comme tous les pays,  Haïti a deux visages. Il y a le visage qui se laisse voir et un autre qui se révèle. Celui que les gens qui connaissent le pays voient, celui que les étrangers ne voient pas, sauf si on leur montre ou qu’ils font l’effort de percer de multiples manières. Et même s’il estime avoir saisi quelque chose, l’étranger doit garder de l’humilité devant ce grand pays en se disant qu’il ne pourra pas saisir l’essence du pays sans sacrifices. Et même s’il se décide à prendre des risques, à être bienveillant et ouvert, à revenir plusieurs fois, il y a des choses qui ne sont pas pénétrables.

Il y a quelque chose de grave sur le visage de certains Haïtiens. On ne saurait dire ce que c’est, mais si vous êtes sensible à l’autre, vous sentez que leurs yeux ont vu des choses, que leur corps a supporté des choses, que leurs âmes ont traversé certains évènements dont on ne sort pas indemnes. J’ai pris le temps de corriger des copies d’examens. C’est la partie la moins stimulante de mon job même si j’aime voir comment les étudiants se sont débrouillés. J’ai mis en place toutes sortes de techniques pour m’attaquer à cette phase. Lorsque vous devez corriger 300 copies, il vous faut avoir des techniques matérielles et mentales pour y arriver en restant juste et consciencieux. En relisant mes mails, je constate qu’à la même période en 2008, j’étais à l’université de Saint-Thomas pour une formation de 15 jours. C’est d’ailleurs là que j’ai noué une amitié avec un jeune universitaire Haïtien, Gustave. Ma relation avec lui a été révélatrice. Elle m’a montré ma proximité avec le peuple Haïtien ce qui peut être déconcertant pour ceux à qui ça semble naturel. Il y a des choses que je savais dans ma tête mais les vivre dans sa chair, cela a toujours plus de force. Gustave et moi étions assez proche, nous nous baladions et parlions créole ensemble. D’ailleurs, il était heureux de savoir que je serai dans son pays natal, mais navré de ne pas pouvoir m’assister personnellement car il était ailleurs.

En général, le dimanche matin, quand je suis au pays (en Martinique ou en Guadeloupe) je vais à l’église pour communier avec ma famille spirituelle, entendre un sermon inspiré et chanter la fidélité du Seigneur. Ce matin, je n’ai pas été assisté à un culte. J’ai pris le temps de lire et d’écrire avant d’aller prendre un petit-déjeuner. Je prends plaisir à déguster les papayes, les mangues, les ananas, les bananes et le café du pays. Je me suis oublié. Ces deux activités m’enlèvent du monde réel. Je ne vois plus le temps passer sauf quand je regarde une horloge. Dany Laferrière avait raison, pour écrire, il faut avoir de bonnes fesses afin de rester assis pendant de longues périodes. Je ne veux pas qualifier les miennes mais j’arrive à rester assis durant de longues périodes. Ce matin j’ai fini d’écrire une nouvelle intitulée « Les rayons de Cité Soleil ». C’est l’histoire d’une équipe de basket originaire de la commune qui prend part à un championnat mais reçoit des injures discriminatoires à cause de l’origine des joueurs. Ce que les gens qui injurient ne comprennent pas, c’est que derrière cette équipe, il y a un projet édifiant qui veut détourner les jeunes de Cité Soleil du banditisme, en les orientant vers des activités culturelles et sportives.

Le 12 mai 

Il faut respecter les marcheurs de Port-au-Prince car gravir les mornes, éviter les véhicules, circuler à pied sous le soleil du pays n’est pas chose aisée. Aujourd’hui, avant d’aller en cours et après avoir mangé, je suis allé à la DNL (la Direction Nationale du Livre), un bâtiment pas très éloigné de mon hôtel. J’ai marché. L’organisme créé par décret en 2005 a plusieurs objectifs honorables : défendre le livre haïtien, démocratiser la lecture publique, former les jeunes haïtiens déscolarisés, les aider dans leur projet professionnel et accompagner les professionnels du livre ici et ailleurs. J’ai sollicité le directeur par écrit, afin de pouvoir laisser un exemplaire de mes livres à la bibliothèque. J’ai eu le plaisir de découvrir de la littérature haïtienne que j’espère pouvoir acheter et lire à tête reposée. Un livre m’a troublé dès les premières pages, c’est « Un jour de janvier » de Barbara Bastien. C’est une infirmière haïtienne qui raconte l’horreur. Elle l’a vécu en tant qu’haïtienne mais aussi en tant que professionnelle de santé. C’est un livre qui fait frémir. Cela m’arrive rarement. On se demande si on doit, si on peut, si on pourra tout lire. On a l’impression de risquer quelque chose en avançant sur ses pages. La littérature est à l’œuvre dans une de ses fonctions les plus puissantes : témoigner, laisser des traces, exorciser, essayer de dire ce qui ne se dit pas, ce que les mots n’arrivent pas à capturer parfaitement.

J’essaie d’enseigner avec de l’âme et des convictions pour susciter de l’intérêt. Il faut payer un coût en énergie mais le jeu en vaut la chandelle. L’éducation vaut de l’or ici. C’est stimulant d’être avec un public qui mesure l’importance des cours que vous leur fournissez. J’ai aussi compris que, le gouvernement n’arrivant pas à offrir plus de formations variées de qualité, près de 90% des offres de formation, tous niveaux confondus, viennent du secteur privé, d’où la profusion d’écoles et d’universités en tous genres à Pointe-au-Prince. Après des échanges intenses avec les étudiants, j’ai rencontré deux jeunes, étudiants et artistes. Ils mènent un projet pour l’introduction du théâtre dans le milieu carcéral afin de faciliter une meilleure réinsertion sociale. Oui, ça répond à un besoin ! L’un d’entre eux, Etienne, fait des études de psychologie qu’il mettra au service du projet. Celui qui en eu l’idée, c’est Guezz qui, lui, est animateur de théâtre et poète. Ce sont des porteurs d’espoir et comme me l’a dit une amie, l’avenir se façonne avec de l’espoir. Guezz a aussi travaillé sur un projet de bibliothèque dans une prison de son pays avec la Ministre Déléguée Chargée des Droits Humains et de la Lutte Contre la Pauvreté Extrême au Gouvernement d'Haïti. Cet échange m’a rempli d’espoir et d’idées. Il a confirmé le rôle essentiel des initiatives citoyennes. Guezz m’expliquait que si rien n’est fait pour accompagner les détenus pendant leur incarcération, ils deviennent encore plus dangereux pour la société à leur sortie, surtout si elle est sèche. Pertinent et effrayant. Je leur ai offert mon dernier album de rap, « A Visage Découvert », produit en 2012. Beau symbole, j’avais l’impression de semer les graines de mon art en terre haïtienne.

Enfin, pour terminer la journée, j’ai eu le plaisir d’assister à une conférence sur « Le passé et le présent de la presse Haïtienne » avec des journalistes et des dirigeants de médias locaux, modérée par la grande Emelie Prophète. Lorsque j’ai dit au chauffeur qui me véhicule que je voulais aller à cette conférence, il m’a demandé comment j’avais accès à toutes ces informations. Il était étonné qu’un étranger s’intéresse autant à ce qui se passe et qu’il ait toutes ces informations de lui-même. En effet, c’était la troisième fois que je lui parlais d’un évènement qui avait lieu et auquel je souhaitais me rendre. Il a été surpris aussi par mon escapade du matin seul à la direction nationale du livre. Le débat s’est tenu en présence de journalistes locaux de renom qui avaient embrassé leur vocation avant 1986, année de la chute des Duvalier. Etaient présents, Godson Aurélus, grande voix et secrétaire de SOS journaliste, le rédacteur en chef du plus ancien quotidien des Amériques et du pays, « Le Nouvelliste », Frantz Duval qui est aussi patron de radio Majik 9, Clarence Renois, journaliste radio et correspondant de l’AFP en Haïti. Il y avait un dernier dont j’oublie le nom. Les interventions furent toutes pleines de sens, de lucidité et d'enseignement.

Avant 1986, être journaliste était un métier dangereux que peu de parents souhaitaient voir leurs enfants embrasser. Sous le régime duvalieriste, les journalistes mourraient assassinés, disparaissaient, étaient emprisonnés ou contraints à l’exil. L’un d’entre eux, dont le nom vous dira surement quelque chose, dût fuir en 1976 après le meurtre de l’un de ses amis et collègue. Il s’appelait Dany Laferrière. Clarence Renois s’est rappelé de cette veille de soirée électorale en 1982 où sa rédaction, en pleine préparation, fut arrosée par une pluie de balles. Les cinq autres radios de Port-au-Prince subirent le même traitement afin de les intimider et les réduire au silence.

Aujourd’hui, c’est impossible pour un gouvernement d’avoir la même attitude face à la presse. Elle s’est démocratisée et le nombre de journaliste passé à 1000 en atteste. Il y actuellement des dizaines de télévisions et de radios pour un seul quotidien écrit. C’est sans doute un danger pour la pensée et la transmission de la mémoire selon Frantz Duval, dans un temps où l’instantané et l’amusement prennent facilement le pas sur la réflexion. Beaucoup d’hommes politiques ont leur radio aussi. Trop de médias sont fondés à la faveur de changement de gouvernement par les partisans fortunés des dirigeants politiques au pouvoir. Elle est aujourd’hui intenable, sauf par ses propres handicaps dus au manque de formation et de professionnalisme des journalistes. Le métier ne nourrissant pas toujours son homme correctement, ils ne sont pas immunisés contre la corruption. Preuve que le journalisme n’est pas une île esseulée, il reflète les maux et les défis du pays, visibles d’ailleurs dans bien d’autres domaines.

En arrivant dans la salle qui était occupée par des étudiants, je leur ai demandé de nous laisser la place car notre cours allait commencer. Devant leurs yeux éberlués, j’ai demandé à mes étudiants s’il y avait un problème. Ils m’ont dit que je ressemblais beaucoup à un haïtien donc les étudiants ont pris du temps à comprendre ce qui se passait. J’ai eu le plaisir de me mélanger à la vie de ville en sortant de l’université pendant un moment. Je suis resté à une intersection, sur le trottoir, à une heure de pointe parmi les marchands ambulants, les cireurs de chaussures, les écoliers, la musique à fond des stands de disques, les Tap-tap, les taxis motos et les habitants de la rue pour ne pas dire SDF. J’ai pu discuter pendant un petit moment avec un étudiant en droit originaire de Jérémie alias la cité des poètes. C’est un jeune homme profond, brillant, consciencieux et attaché à sa région. Il connait bien l’histoire de son pays et espére s’inscrire au barreau de Port-au-Prince. C’est agréable de se fondre dans la masse lorsque vous savez que vous êtes différent.

 

 

 

 

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