Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Actualité

Steve Gadet,  Maître de Conférence à l’Université des Antilles et de la Guyane, découvre Haïti et il le dit lui même, « avec l’humilité du nouveau venu ». Il nous fait partager son carnet de voyage, celui d’un visiteur qui sait  que « l’homme apprend dans la mesure où il s’incline.»

 « Ces étrangers que nous ne connaissons pas toujours bien sont pour nous une inépuisable source de connaissance (…) »   Ryszard Kapuscinski, Cet Autre (2006 : 15-16)

 

Mon voyage a commencé avant que je mette un pied dans l’avion. Ce n’était pas la première fois que j’y allais. Il a commencé sur les pages des livres d’Edwidge Danticat et dans le village de Manuel, sur les pages de Jacques Roumain. Ce sont eux qui m’ont emmené en Haïti les premiers. Il a commencé aussi dans les rues de Pointe-à-Pitre, dans les campagnes de mon pays où je croisais les travailleurs haïtiens, dans les rues de Pointe-à-Pitre avec les vendeuses ambulantes et dans les églises. Les pages sombres du Duvaliérisme, je les ai vues sous la plume du journaliste haïtien Jean Florival, l’auteur de « Duvalier : La face caché de Papa Doc » (2007). Mon voyage a commencé à la télévision où je voyais  seulement la misère de ces gens. Il s’est poursuivi par le malheur des malheurs en janvier 2010 diffusé sur toutes les télévisions du monde entier pendant des jours et des jours. L’Université d’Etat et le Bureau des Relations Internationales de l’Université des Antilles-Guyane m’a permis de mettre le pied sur la terre où la négritude s’est mise debout pour la première fois.

Les voyages sont toujours des moments privilégiés pour moi car avant d’arriver à destination, je me réjouis des longs moments où je pourrai lire sans interruption, non, où je pourrai abattre les arbres littéraires qui poussent dans ma jungle de livres et que la vie quotidienne m’empêche de travailler au corps longuement. En allant à Port-au-Prince, j’ai été accompagné par le « Pointe-à-Pitre – Paris » de Frankito, un écrivain au souffle littéraire imposant qui m’a fait rire et réfléchir. Il m’a communiqué des choses à penser, des émotions et des moments de détente insoupçonnés. Du rire gras, malicieux. Des souvenirs et le sentiment réconfortant de faire partie d’un peuple à l’histoire unique et un parler unique dans lesquels je nageais sans jamais perdre pied. Les paroles de ses personnages m’ont fait réfléchir. Elles m’ont fait aussi revenir à mes idées. J’ai pu les comparer et voir où elles se séparaient dès leurs.

En partant de Fort-de-France, j’ai vu un homme accompagné jusqu’à l’avion par un agent de police. Au départ de Pointe-à-Pitre, ils étaient environ cinq à être accompagnés à l’avion par des hommes et des femmes en uniforme. Leur regard était un mélange de résignation, de déception et d’inquiétude. Une porte s’ouvrait sur une réalité que je n’avais pas approchée de près, à part dans les journaux. A l’instant où j’écris ces mots, je vois la baie de Port-au-Prince baignée par le même soleil que j’ai laissé en Martinique. Ma chambre d’hôtel est envahie par la mixtape de The Dauze, un ami et DJ guadeloupéen en hommage au rappeur Nas, pour les vingt ans de son album légendaire « Illmatic ». Avant de toucher la terre, j’avais envie de voir Haïti d’en haut. J’avais envie de voir le pays qui avait fait danser mes parents, le pays qui avait tant souffert, le pays qui avait déversé tant de ses citoyens sur nos îles et dans la Grande Amérique. Avoir cette première impression est important. L’avion n’a pas pu atterrir tout de suite à l’aéroport international Toussaint Louverture car il y avait un orage au-dessus de la piste,  donc nous avons tourné dans le ciel avant de nous poser.

Nous nous sommes posés et toutes mes idées, tous les reportages ont dû céder la place au réel. Comme le prônait l’anthropologue polonais Bronislaw Malinowski « il faut être sur place pour pouvoir juger ». J’ai d’abord senti l’odeur du pays. Oui, le pays avait sa propre odeur tout comme la Guadeloupe, la Martinique, la Jamaïque, Trinidad, Paris ou encore Antigua. Chaque pays a son odeur. Ceux qui y sont sensibles comprendront. J’étais content d’être là. Le temps était venu de voir le pays avec mes propres yeux, de le toucher avec mes propres mains, de marcher sur sa terre avec mes propres pieds et le vivre dans ma chair.

Les maisons plantées sur le flan des mornes de la ville. Arriver dans un nouveau pays, c’est un mélange entre ce qui se pose devant vous et ce que vous avez en vous. C’est important de garder un équilibre entre les deux pour rester ouvert à l’Autre. J’étais prêt à découvrir Haïti avec l’humilité du nouveau venu car j’en étais convaincu, l’homme apprend dans la mesure où il s’incline.

En sortant de l’avion, comme partout ailleurs, des agents habillés d’un gilet jaune ou en uniforme vous accueillent. Passer à la douane après avoir rempli le formulaire d’information. J’ai coché « Business » pour la raison de ma venue. Voir le créole sur des papiers officiels ne laisse aucun créolophone indifférent. Les images du pays, les publicités des hôtels sont affichées dans les couloirs. Les magasins de produits de luxe ou de produits locaux sont au bout du couloir. Qui sont ces agents ? Où se situent-ils dans l’échelle sociopolitique du pays ? Où habitent-ils ? Beaucoup de questions et d’impressions s’agrippent à moi mais mes jambes me portent, je continue d’avancer. 

Après avoir récupéré ma valise et m’être soumis à deux contrôles, je me dirige vers la sortie. « Je n’ai pas encore de monnaie », c’est l’explication que j’ai donné à un agent qui me demandait un pourboire. Ban mwen tibwen tan pou vrè la an yé avan an woté lajan an poch an-mwen nèg !  Par deux fois, les agents m’ont pris pour un local qui rentrait au pays. Les personnes qui cherchent des clients pour les chauffeurs de taxis aussi. Ca y est, je suis dehors, contact direct. Des visages noirs, des pancartes, un air pluvieux. En sortant, un homme habillé en vert et bien en chair m’a pris ma valise avant que je puisse m’en rendre vraiment compte. Je m’offrais au pays. Je ne dirais pas qu’il m’accueillait les bras ouvert mais j’allais vers lui. Mon nom était inscrit sur une feuille blanche, c’était rassurant. Deux hommes, un chauffeur et un collègue de l’Université d’État étaient venus me chercher. 

En allant à la voiture, j’ai compris qu’un malentendu se préparait, je ne comptais toujours pas me délester de mes billets. J’ai laissé l’homme mettre la valise dans le mini van, sans un regard je suis monté et je me suis installé. L’incompréhension et la déception affichées sur son visage lorsque la porte a coulissé m’ont embêté mais je n’avais rien demandé d’autant plus que je n’avais pas encore de gourdes ni de dollars. C’était une métaphore de nos vies. On rencontre des gens, on se comprend ou on ne se comprend pas. A partir de ce moment, la suite de la relation peut s’amorcer dans le conflit, l’ignorance ou l’échange.

Nous sommes partis et ma discussion avec mon collègue a pu commencer. Elle tourna autour des nouvelles de l’UAG, des étudiants haïtiens inscrits chez nous, de la mission qui m’attendait et des difficultés qu’il rencontrait dans la gestion de l’institution. Au premier rond-point, nous croisâmes une jeep des Nations Unies. « UN » peint en bleu sur la porte avant,  fut suffisant pour m’envoyer à une foule de souvenirs et de reportages télévisés. Les taxi-moto, les camionnettes couvertes transformées en taxi. On continua à s’enfoncer dans Port-au-Prince. C’était un moment particulier, la sortie du travail et des classes, donc beaucoup de monde dans les rues, à pied, en voiture, à moto. Des rassemblements au coin des rues, à l’entrée de certains quartiers, autour de barbecues fumants. Des meubles locaux exposés sur les trottoirs, des habitations de fortune. Je voyais aussi dans certains endroits bondés, les ordures et la boue. La climatisation m’empêchait de prendre l’odeur de ces endroits.

                                                    

« Le pays est difficile et instable », c’est ce que mon hôte m’avait dit. Il y a dix ans, beaucoup de gens ne pensaient qu’à une seule chose : partir car le niveau d’insécurité était trop élevé. Ma discussion allait bon train et j’avais trop retardé le coup de fil ou le SMS pour rassurer ma femme. Son numéro s’est inscrit sur mon portable. Je l’ai rassurée en lui disant que mon voyage s’est bien passé, que j’ai été pris en main. Quand nous sommes arrivés au quartier Pacot, au Prince Hôtel, la nuit avait recouvert le pays. J’ai dîné avec mon hôte : des brochettes de poulet et des bananes pesées accompagnées de jus locaux. Nous avons beaucoup échangé sur l’histoire, l’actualité de l’institution universitaire, la leur et la nôtre. Nous avons parlé aussi de la longue collaboration entre elles, de nos connaissances communes, de la manière dont les étudiants haïtiens s’en sortaient à l’UAG, des projets en cours et à venir. J’ai su aussi que d’autres collègues enseignants-chercheurs en poste à Paris 8 venaient régulièrement animer des séminaires. Chose très importante, il m’a informé sur le profil des étudiants que j’allais avoir en face de moi : de jeunes enseignants en poste dans le secondaire dont certains ont un contentieux avec l’école, n’ont pas une situation aisée et sont inquiets pour leur avenir.

Avoir la peau noire ici est un avantage sans l’être. Mon père, de son lit d’hôpital luttant contre un cancer, m’a rappelé la deuxième partie de cette phrase alors que lui disais la première. Nous avions raison. Mon hôte m’a dit que je n’aurai pas de difficultés particulières en circulant car je ressemble à un haïtien. Quelques années plus tôt en Jamaïque, ma couleur de peau avait été un bel avantage pour circuler tranquillement dans le pays et dans la ville de Kingston seul. Cela ne devait pas me faire oublier que les masses noires n’étaient pas toujours bien placées sur l’échelle sociale du pays.

Vendredi soir, Lyonel Trouillot, le célèbre écrivain, organise un évènement culturel chez lui. J’espère pouvoir m’y rendre et baigner dans ce bouillon culturel. J’ai toujours eu une admiration pour ceux qui, même s’ils avancent  et réussissent des chantiers personnels immenses, n’oublient pas les autres. Ils n’oublient pas d’où ils viennent, ils ne deviennent pas indifférents alors que cela serait parfois plus facile pour eux, de suivre la vague de leur succès. Une dame qui s’occupe des droits des personnes en situation de handicap en Guadeloupe me disait lors d’une séance de signature au Moule « On naît comme ça, on ne le devient pas. ». Je veux croire aussi le contraire, que ceux qui n’utilisent pas leur capital pour relever les conditions des autres peuvent changer.

8 mai 2014 

Mon premier cours a eu lieu dans l’enceinte de l’Ecole Normale Supérieure avec une quinzaine d’étudiants. C’était dans une petite salle avec la même chaleur que chez nous mais en rajoutant le bruit des klaxons et des voitures qui passaient juste à côté. En m’y rendant, une chose dont je me suis rendu compte c’est que les murs crient à Port-au-Prince. Ils portent la parole de tous ceux qui ne peuvent pas parler autrement, de tous ceux qui ont quelque chose à dire, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec un état de fait, tous ceux qui veulent dire quelque chose aux autres. Ils crient le plus souvent en créole, une parole volcanique. Les murs ont des oreilles mais aussi de l’espace pour tout recevoir. Beaucoup d’inscriptions commentent la vie politique et les faits de société. J’ai vu aussi des graffiti hip-hop glorifiant le groupe de rap créole du pays, Barikad Krew.

A la fin du cours quelques étudiants m’ont dit « vous nous avez atteints ». Cela voulait dire « vous nous avez intéressés » et que « vous êtes rentrés en connexion avec nous ». C’était une première pour moi en pays étranger. « Etranger », c’est d’ailleurs comme ça aussi que le chauffeur m’appelle dans ses conversations téléphoniques. « Mwen avè yon étranjé ». Pas de procès d’intention, c’était le terme qui convenait. Bonne leçon pour moi. Nous autres avons toujours tendance à voir les autres comme des étrangers. Lorsqu’on devient soi-même l’étranger, c’est une expérience salvatrice. C’est la plus belle récompense pour un prof, intéresser ses étudiants, déclencher leur curiosité et leur intérêt. Une autre chose très marquante à Port-au-Prince, c’est la présence de beaucoup d’établissements scolaires en tous genres. Une université catholique a déroulé sa devise sur une banderole traversant la rue. Elle est puissante et je la partage « l’université est là pour aider à construire un pays moins violent et moins corrompu ». 

Le soir je suis allé à une conférence à l’Institut Français de la capitale en présence de Lilian Thuram et Dany Laferrière modérée par Rodney Saint-Eloi. Beaucoup de remarques interessantes ont été faites, certaines m’ont marqué plus que d’autres. Les propos de Thuram et sa manière de les partager sont vraiment brillants, pertinents et limpides. Dany  Laferrière expliquait que le problème des Haïtiens n’est pas un manque de repère historique et d’identité, c’est plutôt le fait qu’ils ont un surplus d’identité, un trop plein d’eux-mêmes. Ce n’est pas moi, c’est Dany Laferrière. Je retranscris ses propos ici car ils montrent bien l’homme, le connaisseur de son peuple, l’écrivain original. Comme à son accoutumée, Dany adoptait un ton léger pour faire rire son auditoire et en même temps le faire réfléchir pendant son intervention,  tout en semant des graines pour après. 
Toussaint Louverture, le grand héros de la révolution haïtienne, a arraché l’arbre de l’esclavage en 1804. La révolution résonne dans le monde entier pour plusieurs raisons. Cette réponse à la gifle de l’esclavage parle à l’humanité. Elle leur parle de ce que l’homme peut faire face à la pire des catastrophes. Voir le « bien meuble » défini par le Code Noir devenir un citoyen par la seule force de sa volonté et de son courage continue à illuminer le cœur des humiliés où qu’ils soient dans le monde. Selon Dany Laferrière, la geste haïtienne, voir ces damnés se révolter et créer un pays pour eux-mêmes et par eux-mêmes ne laisse personne indifférent. La soirée s’est terminée par une séance de signature. Une pluie glacée tombait sur le pays alors que je rentrais à l’hôtel. Je ne pouvais m’empêcher de penser aux autres. Comment était la nuit pour les autres Haïtiens, tous les autres. Où étaient-ils ? Que faisaient-ils ?

 

 

 

 

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

Présent au 36e Sommet des chefs d’Etat et de Gouvernement de la CARICOM, qui s’est tenu à Bridgetown (Barbade), le Président de la R

Au moment où le dossier CEREGMIA confié à un juge d’instruction,  soulève toutes les rancœurs, toutes les manipulations, toutes les peurs et rage de celles et ceux qui ont bénéficié du système de d

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

À l’occasion du 10èmeanniversaire de la mort d’Aimé Césaire et à l’initiative de la Collectivité Territoriale de Martinique, une exposition itinérante gratui

Figure de proue de l’élite intellectuelle afro-américaine, Ta-Nehisi Coates, né en 1975 à Baltimore (Maryland) est aussi un journaliste influent.

Suite à notre article paru hier 4 octobre 2018, la Direction du Centre Hospitalier et Universitaire de Martinique a c

Les Martiniquais connaissaient déjà l’état de délabrement du Centre Hospitalier Universitaire abandonné par l'Etat, mais en découvrant indignés les mots employés dans l

Pages

1 2 3 4 5 »