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Politique

Au moment où, autant qu’en Martinique qu’en Guadeloupe, les vieux démons refusent de s’endormir, il y a des lectures qui nous invitent à nous interroger sur nous-même et sur l’évolution ou le sur-place de nos sociétés coloniales.
En juin 1908, des citoyens martiniquais écrivaient une lettre aux Ministres, Députés et Sénateur de la France, pour dénoncer la violation répétée de leurs droits. Depuis, la départementalisation est passée par là,  mais qu’est-ce qui a changé ? A nous tous de répondre.

A la France Républicaine

 

Messieurs les Ministres,

Messieurs les Sénateurs,

Messieurs les Députés,

Il se produit sur notre vieille terre française de la Martinique –depuis un an – des faits révoltants, des scandales sans nom, qui nous font presque douter de la générosité et de l’esprit de justice de notre grande et glorieuse Métropole.

Nous sommes cent-soixante-dix-huit-mille hommes de couleur (mulâtres et nègres) sur cent-quatre-vingt-mille habitants environ que comporte à l’heure actuelle, notre colonie si éprouvée et si intéressante.

La France a fait, à notre sujet, et à l’endroit de nos pères, la plus belle expérience dont puisse s’enorgueillir une nation civilisée : après nous avoir libérés des chaînes de la servitude, elle nous a élevés à la dignité de citoyens.

Supérieurs de beaucoup par le nombre, voire par l’instruction et l’esprit de progrès, à ceux qui s’intitulaient hier, orgueilleusement, nos maîtres, nous n’avons point abusés contre eux du pouvoir politique, depuis 1875. Il n’est pas un d’entre eux qui ait eu à souffrir de la moindre injustice de notre part; il n’est pas un fonctionnaire qui, sorti de leurs rangs, n’ait pas eu de l’avancement, et des faveurs, grâce à nos représentants dans nos diverses Assemblées électives; in n’est pas un d’entre eux qui, étant venu sincèrement à la démocratie, à la grande colère des autres, d’ailleurs, n’ait pas été accueilli à bras ouverts par nous, et qui n’ait pas été élevé par notre confiance aux plus hautes dignités.

Pourtant ils ne désarment pas. Non seulement ils gardent en majorité, leurs préjugés surannés, non seulement ils nous haïssent et ont la prétention ridicule de nous mépriser, mais encore ils prétendent à nous dominer politiquement et économiquement.

Déjà maitres de la terre, des grandes usines et du haut commerce, ils veulent être nos maîtres politiques. Et parce que nous restons fidèles aux éducateurs que la Métropole a, dans sa générosité, donnés à notre démocratie : les Schoelcher, les Allègre, les Merlin etc... parce que nous nous refusons à considérer comme républicains ceux qui, contrairement à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, font des distinctions entre les êtres humains suivant leurs races, leurs religions, ou la couleur de leurs épidermes, parce que nous refusons de nous confier -intérêts et honneur compris- à ceux qui nous haïssent, nous voila injuriés, calomniés aux yeux de la France qui pis est, voilà qu’à la faveur de leurs mensonges, et qu’avec la complicité silencieuse de la Métropole abusée, nos ennemis héréditaires recommencent à notre encontre la longue série de crimes et d’attentats dont à travers l’histoire, ils se sont rendus coupables; voila enfin qu’avec le concours de gouverneurs de la République, nous sommes ramenés aux plus sombres jours –nous ne disons pas de l’empire- mais de ce qui est notre ancien régime : la période terrible d’avant 1848.

A la suite, en effet, d’une série de scandales politiques et administratifs, nos ennemis sont arrivés – le 29 avril dernier, en plein jour, sous l’oeil bienveillant de M. Le Gouverneur de la Martinique, à organiser l’émeute, à envahir l’Hôtel-de-Ville de Fort-de-France, à tuer le maire de la ville, M. Siger, notaire distingué, Syndic de sa corporation jusqu’à l’année dernière, chevalier de la légion d’honneur, officier d’académie, titulaire d’une médaille d’honneur, pour sa belle conduite pendant les éruptions volcaniques de 1902, et à blesser grièvement un employé de la municipalité, l’ouvrier Paolo et un autre ouvrier, Edward.

Depuis lors, un semblant d’information judiciaire a été commencé. Mais la pression la plus scandaleuse a été exercée par la haute administration de M. le Gouverneur Lepreux sur la magistrature : les manœuvres les plus audacieuses ont été exécutées ; et à l’heure actuelle, malgré l’évidence des faits, malgré les témoignages les plus concordants et les plus accablants, les deux seuls coupables que la justice avait jusqu’ici voulu découvrir, ont bénéficié d’arrêts de mise en liberté provisoire; et leurs protecteurs ne cachent pas leur intention de les faire, avant peu, bénéficier d’ordonnance de non-lieu.

Le sans-gêne de M. le Gouverneur Lepreux et des fonctionnaires qui le servent jusqu’au crime, jusqu’au déshonneur, est tel que nous n’hésitons pas à dire que la loi n’est pas seulement violée, mais qu’elle est suspendue, dans notre Martinique si profondément républicaine et si sincèrement française.

Messieurs les Ministres, Messieurs les Sénateurs, et Messieurs les Députés, nous chargeons notre section locale de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, de vous faire dans une brochure détaillée – le récit des faits abominables dont nous souffrons depuis plus d’un an, et qui nous font prévoir les pires évènements, pour un venir prochain.

A vous le dire, Messieurs, après avoir lu cet exposé de faits, s’il est possible qu’un vieux pays français soit ainsi traité, que la catégorie la plus nombreuse de ses habitants voie ainsi violer tous leurs droits, mutiler leurs libertés et menacer leurs existences mêmes.

Vous êtes, messieurs, les représentants de la grande France; il vous appartient de décider de notre sort. C’est vers vous que montent, notre immense clameur d’indignation et nos longs cris de douleur.

Nous vous présentons Messieurs, une revendication aussi simple que naturelle; nous vous demandons à rentrer dans le droit commun de la République, d’où nous a fait sortir un Gouverneur tyrannique, représentant d’un régime d’oppression odieuse et d’arbitraire sans frein.

Fait à la Martinique le 22 juin 1908.

NDLR : On peut lire la liste des signataires par commune et le document se termine par les signatures des responsables de la ligue des droits de l’Homme et du Citoyen. (photo)

La brochure que détient la bibliothèque municipale de Point-à-Pitre est téléchargeable ici :ISSUU - La Martinique républicaine à la France républicaine by Bibliothèque numérique Manioc / SCD Université Antilles-Guyane

 

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ISSN 2726-0100

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