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Gabriel Garcia Marquez vient de décéder à Mexico à l’âge de 87 ans. L’auteur de « Cent ans de solitude » plonge tous ses lecteurs, ses millions de lecteurs à travers le monde, dans cent ans de tristesse. C’est que nous avions fini par le croire immortel, sans doute parce que la grâce qui imprègne son écriture avait ce pouvoir mystérieux de nous transporter dans cette région de l’âme où l’on cesse de douter de l’être humain. Certes, bandits de grands chemin, caudillos, voleurs à la tire ou femmes de rue peuplent les livres de Gabo mais son génie était de pouvoir nous donner à voir la face lumineuse de chacun d’eux. Et bien sûr aussi la face sombre des personnages sérieux, apparemment honnêtes ou confits en dévotion. 

On a parlé de « réalisme magique » pour qualifier la manière d’écrire de Gabo lorsqu’il s’est imposé avec fracas sur la scène littéraire mondiale, inaugurant ce qu’on appellerait plus tard le « boom latino-américain ». En réalité, il fut le premier auteur à avoir su donner vie à ce chaos lyrique au quotidien qu’est la vie en Caraïbe, natif de Baranquilla qu’il était, à cet emmêlement inouï d’odeurs amérindiennes, de rythmes africains et de frénésie hispanique, le tout mâtiné de rouerie levantine. Il ne s’était pas senti à l’aise à Bogota lorsqu’il y était étudiant dans les années 50, centre du monde andin et farouchement euro-centré et il y a gros à parier qu’il en eut été de même s’il avait vécu dans le Choco, cette province de la côte Pacifique presque africaine ou dans les régions amérindiennes de son pays. Gabo était l’homme du « mestizaje » sud-américain, mais dans le bon sens du terme c’est-à-dire à la fois, blanc, nègre, amérindien et « turco » (levantin).

Outre, son chef d’œuvre, « Cent ans de solitude », il nous lègue des textes d’une force incomparable tels que « L’amour au temps du choléra » et « L’Automne du patriarche ». Incomparables parce qu’on les porte en soi des années durant et que vient le moment où nait en nous le besoin irrépressible de les relire. Et le miracle de se reproduire ! Et l’enchantement de faire à nouveau son effet, mais pas de la même façon que la toute première fois. Que pensait Gabo du déclin actuel de la littérature ? Comment, dans son vieil âge, a-t-il supporté de voir que le silence (car la lecture n’est que silence) être progressivement supplanté par le bruit et la fureur de l’Internet ? Il n’était pas homme à théoriser sur ces sujets, aux antipodes de l’Argentin Borges par exemple, peut-être parce que pour lui la littérature n’était pas uniquement un moyen de dire le monde, mais aussi de le transformer. D’où son amitié irréfragable avec Fidel Castro, cela en dépit de certaines dérives de la Révolution cubaine.

Merci, Gabo ! Merci pour Macondo, ce petit village colombien, symbole de notre Amérique multiple, mosaïque, créole pour tout dire ! Merci pour chacun de tes personnages, mêmes ceux qui tiennent un rôle secondaire, parce qu’en nous, tes lecteurs, au plus profond de nous, ils continuent à nous habiter et à influer sur tant nos rêves que nos actes quotidiens ! Merci pour tes histoires si magnifiquement entrelacées dont on ressort à chaque fois ébloui !
Au moment où Gabo tire sa révérence, on apprend aussi le décès dans un accident de voiture du célèbre chanteur de salsa portoricain Cheo Feliciano. Carajo !

Raphaël Confiant

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