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Actualité

Le Préfet a choisi face à la capacité de courbettes de nombreux élus du pays autour de lui, de répondre par la violence à une mobilisation solidaire et pacifique de jeunes militants qui refusent de se taire face à l’empoisonnement de la population au chlordécone. Venus en petit nombre auprès du commissariat de Fort-de-France, en soutien à plusieurs de leurs camarades placés en garde vue ce jeudi 16 juillet, ils ont violemment été repoussés par des gendarmes.  Keziah, un de ces jeunes,  frappé par ces forces de répression et blessé à la tête, est actuellement hospitalisé. La répression accompagne la colonisation, c’est un fait. Nous avons donc choisi de publier au lendemain de ces violences policières, les écrits de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de la France sous la présidence de De Gaulle et Georges Pompidou. Des milliers de pages qui démontrent le mépris, le racisme, la violence coloniale de la France. Il est important de se promener dans ces années 60, et constater que rien n’a changé, quel que soit le statut octroyé à nos pays, toujours sous domination coloniale.

Le Président de la République française, Emmanuel Macron, en s’adressant aux Français le 14 juin dernier, a fait référence aux déboulonnages de statues observés dans plusieurs pays, sans citer la Martinique. Pourtant c’est dans ce territoire qu’a été lancé la saison 2020, avec le renversement des statues de Victor Schoelcher par de jeunes activistes le 22 mai, jour de commémoration de la révolte des esclaves pour arracher leur liberté. Emmanuel Macron qui manifestement ne veut pas entendre le message envoyé par ces actes de résistance à la violence coloniale qui écrase les mémoires, a utilisé sa méthode habituelle de petit major, en prévenant : « la République n'effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n'oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. » Le chef de l’Etat convient qu’il faut « regarder toute notre histoire avec une volonté de vérité, et en aucun cas de revisiter ou nier ce que nous sommes. En renversant la dominance imposée de Schoelcher dans nos mémoires, les jeunes Martiniquais, ont crié leur volonté de vérité pour que plus personne ne vienne « revisiter et nier ce que nous sommes ».

Ces jeunes qui ont eu le courage, d’abattre la statue de Schoelcher, un de ces symboles de domination coloniale, veulent que la France cesse d’assassiner une deuxième fois nos héros qui sont morts pour leur liberté, en les effaçant de l’histoire et de notre mémoire. Nous avons longtemps, trop longtemps accepté que ce soit les chasseurs qui écrivent notre passé.Des cris s’élèvent pour dire au pouvoir politique français : les lions n’acceptent jamais la soumission et vous ne pourrez plus l’imposer par la violence. Les lions passent à l’attaque et des chasseurs ont déjà rejoint leurs rangs, pour que naisse un nouveau monde, qui respire. Ils veulent dire que Les statuts de nos bourreaux tomberont, parce que c’est dans le sens de l’histoire du monde. L’Etat français n’a plus qu’un choix, celui de prendre l’initiative de les placer dans les poubelles du féroce passé colonial de la France qui l’a enrichi financièrement avec le sang des Noirs mis en esclavage par la force. Les cris qui aujourd’hui exigent vérité et justice ne vous laisseront plus les responsables politiques dormir tranquillement sur les oreillers du déni, du mensonge.

Ces jeunes qui ont surpris leurs parents, les générations précédentes ne se nourrissent pas des promesses de changement en « adaptation » « départementalisation » « régionalisation » etc… Ils ont compris que le système colonial porte en lui la domination, les inégalités, le racisme, le mépris, les discriminations, la violence. Au-delà des statues, de la volonté d’effacer de nos rues les noms des héros français qui ne sont pas les nôtres, c’est ce système qu’ils veulent définitivement abattre. C'est cette intention qui soulève leurs bras, au bout duquel danse le drapeau Rouge-Vert-Noir. 

Les jeunes Martiniquais qui déboulonnent les statues ne sont plus dans l’adoration décrétée par le système colonial. Ils n’ont pas connu ce jour de mars 1964 quand des écoliers, vêtus de blanc, ont été conduits sur la Savane de Fort-de-France, où drapeau Bleu Blanc Rouge à la main, ils criaient sous le soleil, avec les adultes : « Vive De Gaulle ! » Le Général Président de la République, surpris et ravis de cet accueil chaleureux sur la Savane mais aussi au Lycée de Jeunes filles, s’est écrié « Mon Dieu, mon Dieu, comme vous êtes Français ! » L’humour populaire a traduit : « Mon Dieu comme vous êtes foncés » ! 

Le Général a été un résistant, il a refusé de se plier au régime nazi d’Hitler qui avait pris les commandes de la France. Des centaines de jeunes de nos pays colonisés ont d'ailleurs mis un point d’honneur à rejoindre, au nom de la liberté, le valeureux général. Mais au pays des droits de l’homme Blanc, les héros des Français nous ont toujours considérés comme des êtres inférieurs et ces engagés à la peau noire ou métissée, qui sont morts ou on survécu, n'ont jamais eu la reconnaissance méritée. Le Général de Gaule qu'ils ont adorés n'a pas empêché toutes les discriminations, le racisme, qu'ils ont dû avaler. Les colonisés ne sont là que pour servir la Métropole. Les milliers de pages écrites par le « Monsieur Afrique » de la Droite, Jacques Foccart « Journal de l’Élysée » (4 tomes) et ses entretiens avec le journaliste Philippe Gaillard « Foccart parle » (2 tomes) en sont une démonstration. Dans ce journal racontant ses années passées au plus près du Général et de ses entretiens avec le journaliste, transpirent le mépris colonial, le paternalisme, qui rythment les relations de la France avec l’Afrique et les colonies. On peut aussi, entre autres, parcourir les écrits de Jacques Attali « Verbatim (2 tomes). Conseiller de François Mitterrand ses deux tomes démontrent que, quel que soit la couleur politique des dirigeants français, rien ne change dans le système colonial. 

Voyage à travers les mots qui racontent le pouvoir colonial



Dans le tome 1 du Journal de l’Elysée, un exemple parmi d’autres de la mainmise de la France sur les ressources des pays africains, quand le jeudi 26 mai 1966, les deux hommes évoquent la volonté des Américains de tarir « nos sources d’uranium ». Jacques Foccart dit au Général : 

    « Je sens que les Américains — Dieu sait pourtant que je ne suis pas opposé aux Américains — cherchent à nous couper nos éventuelles sources d’approvisionnement, surtout l’uranium. Alors je préconise une politique extrêmement ferme. — Vous savez bien que je suis tout à fait d’accord. — Il faut qu’en RCA nous soyons absolument au fait de la question. Au Niger où on a découvert des gisements dont personne ne sait rien, même pas le président, il faut que nous soyons très attentifs. Au Gabon particulièrement, il faut que nous prenions des précautions. En effet, nous avons là une production qui peut nous dépanner jusqu’en 1975. Si les américains ont décidé de tarir nos sources, ils vont nous faire des histoires au Gabon, et rien n’est plus facile que de monter un mauvais coup contre Léon Mba. Par conséquent, il faut être très vigilant. — Je pense comme vous : suivez cela de près. »

Tout comme dans ces pays, baptisées DOM ou TOM, le bien être des populations n’est jamais évoqué, seul compte la volonté de tout faire pour éviter ou éteindre toute velléité d’indépendance. La grandeur de la France dépend de ces terres lointaines colonisées.

Dans le Tome 1 du Journal de l’Elysée « Tous les soirs avec De Gaulle » 1965-1967, Jacques Foccart parle de sa première mission officielle en 1947 en Guyane et aux Antilles, qu’il connaît déjà puisqu’il a passé son enfance en Guadeloupe :

 « Après les élections municipales, j’ai passé mes déplacements à Dumont et je suis allé aux Antilles et en Guyane, où le Général m’a alors chargé d’organiser le Rassemblement (NDLR Rassemblement du peuple français).  C’est ainsi que j’ai fait mes premières armes politiques dans ces trois départements : à la Martinique d’abord, puis à la Guadeloupe et enfin en Guyane. Après mon retour, j’ai continué à m’occuper des départements d’outre-mer. J’ai été nommé conseiller national pour les Antilles aux premières assises nationales du Rassemblement (NDLR Rassemblement du Peuple Français) à Marseille. Puis, petit à petit, des seuls départements, je suis passée à l’ensemble des territoires d’outre-mer. »

Le 21 janvier 1965 le conseiller outremer parle au Général du Fonds européen et du risque pour la France de supporter seule la production sucrière des Antilles et de la Réunion : 

    « Le Gouvernement de Guy Mollet avait accepté, en 1956, que les départements d’outre-mer fissent partie du Fonds européen comme territoires de la République, mais non pas comme départements intégrés, ce qui est en opposition avec notre politique. Puis nous avons laissé se confirmer la chose en 1962, et maintenant, nous sommes devant un très grave problème. Il faut, en effet, intégrer notre production sucrière dans le Marché commun. Faute de cela, dans les trois ou quatre ans qui viennent, la production sucrière des Antilles et de la Réunion étant à supporter seulement par la métropole, je prédis au Général que ce sera insupportable aux Français et que, très rapidement, l’idée de se séparer des Antilles et de la Réunion se fera jour. Si bien que, dans quelques années, si lui n’est plus là, on ira vers une indépendance des Antilles et de la Réunion. Or le quai d’Orsay n’a pas pris la mesure de ce problème. Quant aux fonctionnaires français de Bruxelles, ils auront tendance à ne pas se battre. Le Général s’exclame : « Les avez-vous déjà vus une fois se battre ? Vous savez très bien que si on ne les asticote pas, si on ne les oblige pas, ils ne font rien.  — J’aurai besoin de vous pour les obliger. — Eh bien ! Vous me direz quand il faudra le faire. Surveillez cela de près, laissez-moi la note. Je l’étudierai. »

Quelques semaines plus tard, le 8 février, il est question du sucre, de la banane, de l’ananas des DOM :

  « Les Antillais s’inquiètent de savoir si les produits des DOM, le sucre, les bananes, l’ananas, sont bien intégrés dans le Marché commun. « L’Affaire est grave dis-je. Vous l’avez passé à Burin des Roziers parce qu’il s’agit de Bruxelles, mais si nous ne prenons pas garde, si vous personnellement, ne donnez pas des ordres précis à vos ministres, la facilité voudra qu’ils laissent glisser, et que l’on dise à Bruxelles : “ Ce qui est important c’est l’Europe. Le reste ne signifie pas grand-chose. “ Prenons garde, car, dans ce cas, nous perdrons les DOM — Vous avez raison, il faut suivre cela de près. »

Le mois d’après, le 22 mars, ce sont les résultats des élections municipales qui déplaisent au Général :

    « Rendant compte des élections municipales dans les départements d’outre-mer, je dis que ce n’est pas mal aux Antilles, mais le Général me rétorque que ce qui est frappant, c’est qu’aussi bien à Fort-de France au premier tour qu’à Point-à-Pitre au second tour, ce sont les communistes ou les séparatistes qui ont gagné. Je fais valoir qu’il y a eu quelques fraudes et irrégularités. Il conclut : En dehors de la Réunion où, manifestement il y a eu un changement depuis le passage de Debré, ce n’est quand même pas bien extraordinaire. »                               

Ces livres racontent surtout les relations avec les pays africains où la France prétend garder définitivement son influence, et moins des Départements et Territoires d’outre-mer que le pays colonisateur ne veut pas perdre. Le pouvoir politique très soucieux de la grandeur de France qui ne serait qu’un bout de terre en Europe sans ces pays éparpillés sur plusieurs continents, ne veut voir aucun Etat étranger s’y approcher. Le Général y veille.  

La Polynésie avant la bombe 

Le 3 mars 1965, à la fin d’une réunion concernant le Congo, la Tunisie, Jacques Foccart est surpris, le Général évoque la Polynésie où les américains y ouvrent un consulat :

  «  Au moment où je crois l’audience terminée, le Général me dit : « J’ai reçu un mémorandum des Américains sur la Polynésie. Cela ne va pas du tout. Ils parlent d’un consulat général qu’ils ont à Papeete ; je n’ai jamais donné mon accord pour cela. Ils parlent du navire Baird qui serait sur le point d’arriver à Tahiti avec l’accord du gouverneur. Jamais la question ne m’a été posée. Ils parlent d’une mission sanitaire pour les maladies des pêcheurs de perles. Jamais non plus je n’ai été consulté. Il est inadmissible que ces affaires soient manigancées sans que je sois avisé. C’est toujours la même chose ; ce sont des histoires de gouverneur ou de haut-commissaires qui vont prendre un verre ou déjeuner ou dîner au consulat des Etats-Unis, qui se mettent bien avec les Américains, et ensuite qui acceptent, et comment donc ! Et qui en rajoutent ! Il est intolérable que ces affaires aient pu être montées et que l’ont ai pu donner des accords sans que je sois avisé. » Je lui expose ce que je sais de la situation, mais il reste extrême net buté. »

Quelques jours plus tard, le 8 mars, le Général précise ses ordres, il ne veut pas voir d’Américains avant l’explosion de la bombe :

    « Je présente à la signature du Général un projet de lettre pour Jacquinot (NDLR Louis Jacquinot est ministre d’État chargé des Départements et Territoires d’outre-mer) à propos de la Polynésie. Il y porte des corrections, ce qui donne ceci : « Vous avez eu connaissance de ma manière de voir à propos de demandes du gouvernement américain concernant la Polynésie française. À ce sujet, je ne puis manquer de regretter d’avoir été avisé avec retard des intentions des Américains et du commencement de l’exécution qui leur a été accordé. Il me faut en dire autant de l’installation autorisée à tort d’un consul des Etats-Unis à Papeete. » Une fois de plus, le Général me rappelle notre position vis-à-vis des Etats-Unis : pendant toute la période qui s’écoulera jusqu’à l’explosion de la bombe, il convient d’être extrêmement vigilant. »

Le lendemain 9 mars, il demande au général l’autorisation pour que se tienne en Polynésie le premier championnat du monde de pêche sous-marine.

  « Il prend la note et écris en travers : « Non, et pour cause. » 

Le 1er avril, « L'homme de l'ombre » présente l’ordre du jour d’un Conseil des DOM qui doit se tenir le 23 et parle d’une mission scientifique canadienne attendue aux Îles Marquises. La bombe n’a pas encore explosé, comprenne qui pourra :

    « Le Général se met en fureur : « Vous allez me faire le plaisir de dire immédiatement au ministre d’Etat que cette mission doit être arrêtée coute que coûte. Il faut empêcher que ces gens viennent. Deuxièmement, il faute faire passer des consignes à tous les consulats et ambassades pour que, dorénavant, aucun visa ne soit donné pour le Pacifique.»

Trois jours plus tard  Foccart annonce au Général que les élus de Tahiti se plaignent des difficultés pour les visas à donner aux touristes, la réponse est cinglante : « Mais je m’en fous ! Ce n’est pas à moi d’entrer dans ces choses là. Foutez-moi la paix avec tous ces détails. »

En Polynésie Malraux pour faire oublier la bombe !

    Le 17 mai il encore question de la Polynésie. André Malraux (NDLR Ministre de la Culture de 1959 à 1969) aimerait aller inaugurer le musée Gauguin mais le Général a refusé :
  « Je dis donc au Général : Il a été question d’un voyage de Malraux à Tahiti. — Oui, je sais, encore un voyage ! — Certes, mais, aussi bien vis-à-vis des Français qui sont là-bas que vis-à-vis des étrangers qui nous observent, nous avons l’air de nous préoccuper que de la bombe et de nos intérêts propres, sans jamais rien faire en faveur des Polynésiens et de leurs intérêts à eux. Après avoir envoyé à plusieurs reprises en Polynésie Messmer, ministre des armées, et Palewski, ministre de la Recherche scientifique, je crois qu’il serait bon cette fois d’y dépêcher Malraux : dans l’intérêt de la France aussi, mais sous l’angle de son rayonnement culturel, simplement pour inaugurer le musée et célébrer Gauguin avec les Tahitiens. — C’est une bonne idée. Que Malraux m’en reparle et je lui donnerai mon accord. »

 

En Novembre 1965, l’affaire Marny secoue la Martinique et le « France-Antilles de « cet Hersant » énerve le Général.  Mais aussi ces « douze à quinze mille jeunes oisifs qui traînent dans les rues de Fort-de-France, prêts à sauter sur la première occasion pour causer du désordre. » Parmi les solutions : « faire venir les jeunes Antillais en métropole », trop de militaires antillais en Martinique, ça gène pour la répression.

    « J’évoque la nécessité de transférer en France Marny, l’assassin de Fort-de-France, pour qu’il y soit jugé, car sa présence à la Martinique risque de déclencher des troubles[1] « Jacquinot a dû faire une communication au conseil, ce matin, à ce sujet. — Vous ne savez pas qu’il est alité avec une grippe et qu’il a chargé Messmer d’en parler à sa place ? Messmer n’a pas dit grand-chose, d’ailleurs. Que pensez-vous de cette affaire ? — L’affaire Marny a pris des proportions très graves pour différentes raisons. La première est qu’un journal qui vise les gros titres affiche des titres du genre “La Panthère noire défie les forces de l’ordre“. Le tirage de France-Antilles a doublé.

« Je vous l’avais bien dit : il ne fallait pas laisser cet Hersant[2] monter son journal là-bas. Vous m’aviez répliqué et garanti, à ce moment là, que, s’il y avait le moindre problème, on avait un moyen de pression sur lui, qui était l’imprimerie. — Nous parlions de la ligne politique, et je dois dire que, sur ce plan là, nous n’avons pas de reproche à lui faire. — Il n’y a pas que le plan politique, il y a avant tout l’intérêt général. Dès lors qu’à travers son journal Hersant ne se conforme pas à l’intérêt général, qu’il risque d’envenimer l’atmosphère, de provoquer des gens malintentionnés, il est indispensable d’intervenir. Dites à Peyrefitte[3] de faire ce qu’il faut.

    « La deuxième cause, selon moi, est qu’il n’y a pas de travail pour les jeunes et qu’il y a douze à quinze mille jeunes gens oisifs de seize à vingt ans qui traînent dans les rues de For-de-France, prêts à sauter sur la première occasion pour causer du désordre. — Il faut étudier ce que l’on peut faire. Vous m’avez dit qu’on ne pouvait pas compter sur les troupes qui sont là-bas parce qu’elles sont antillaises… — C’est absolument vrai : on ne peut pas les engager dans une opération locale, car les hommes sont à 85% antillais. 

« Cela doit cesser. Les Antillais devront faire leur service militaire en France et nous devrons, avoir là-bas, une troupe qui permette des interventions. —  C’est une question de principe importante, mais cela va entraîner des frais considérables. — C’est possible, mais si nous voulons vraiment que ces départements soient de plus en plus intégrés, il faut les associer complètement à la métropole et, par conséquent, il ne faut pas les différencier. Lorsqu’une troupe se trouve chez elle, elle ne vaut plus rien. — Si vous m’en donnez l’ordre, je vais voir avec Messmer ce que cela représenterait. Mais peut-être pourrions-nous laisser 20 à 25% d’Antillais — 

« Non, c’est beaucoup trop ! Il ne faut pas que la proportion d’Antillais dépasse 10%. Jusqu’à 10 à 15%, il n’y a pas de problème, la troupe suit parce qu’elle est encadrée, mais au-delà de 10 à 15% on ne peut pas compter sur elle. Je voudrais que la limite soit à 10%. Vous m’entendez, il faut le faire et il faut que vous vous en occupiez. Quant à ces jeunes chômeurs, il faut voir comment de quelle manière on pourrait les envoyer en France sous couvert de formation professionnelle, ce qui d’ailleurs ne leur ferait pas de mal ; ils seraient pris en main et cela les sortirait de cette ambiance oisive qui règne là-bas. — 
Cela se fait déjà, mais sur une petite échelle, de l’ordre de quelques centaines d’hommes par an. La dépense n’est qu’une goutte d’eau à côté de ce que cela coûterait de généraliser cette opération. — Il faut étudier un projet et savoir exactement à quoi cela nous engagerait. Mais croyez-moi, il faudra le faire. »

Le lendemain, 4 novembre 1965, le Général de Gaulle âgé de 75 ans, prononce son discours à la télévision pour faire savoir aux Français qu’il est candidat à sa réélection à la présidentielle. Le 19 novembre il est réélu avec 52,2% des voix.

Le 11 février 1966 il est question de la Polynésie, où Tahiti se plaint de l’arrivée massive de marins sur le territoire.  Foccart et le Général parlent aussi de la libération de Pouvanaa.  Et « selon ce qu’avait demandé le Général, il y aura davantage d’Antillais qui viendront en France et d’avantage de Français qui iront faire leur service là-bas. »  

    NDLR :  Pouvanaa A Oopa était un autonomiste polynésien, Député, condamné le 21 octobre 1959 à huit ans de prison et à quinze ans d’exil pour complicité et destruction volontaire et détention d’armes.  Il était accusé d’avoir exhorté ses partisans à incendier Papeete. En 1960, il fut déchu de son mandat de Député. Décédé en Janvier 1977, Pouvanaa a été réhabilité à titre posthume le jeudi 25 octobre 2018. Des éléments d’enquête ont jeté un doute sur les accusations qui ont entraîné la condamnation de celui qui est considéré comme le « père de l’autonomie et du nationalisme polynésien. »  Le processus de révision a été initié par Christiane Taubira. 

A lire l’article du quotidien du soir « Le Monde » consacré à sa réhabilitation https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/10/25/l-ancien-depute-polynesien-pouvana-a-a-oopa-innocente-soixante-ans-apres_5374377_823448.html

L’entretien du 11 février 

    « J’ai encore parlé au Général de la visite que j’avais reçue d’une délégation de l’Assemblée territoriale de Tahiti, qui avait été voir Pouvanaa. L’idée de la libération de Pouvanaa provoque de très bonnes réactions. « Alors pourquoi ne m’avez-vous pas encore fait signer le papier ? Je vous ai donné mon accord, mais je n’ai rien signé. — C’est en cours de préparation et ce sera plus long que vous ne le pensez. Billote va aller en Polynésie, il va vous en parler, et c’est à ce moment-là qu’il faudra annoncer la libération anticipée. » (NDLR Le général Billote a succédé à Louis Jacquinot comme ministre des Départements et Territoires d’Outre-mer.) 

  « Les délégués de Tahiti m’ont alerté sur les problèmes que crée l’arrivée massive de marins. Ils m’ont dit qu’on arrivait déjà à saturation, à Papeete en particulier, et que de mauvaises réactions se manifestent dans le territoire. « Pourquoi particulièrement les marins ? — Pas particulièrement les marins, mais Papeete est saturé avec quelque deux mille hommes en quête pour la plupart, de bonnes fortunes. Évidemment, quelques milliers d’homme en plus, qu’ils soient marins ou légionnaires, n’arrangeraient rien. Cela prend de telles proportions que les pères missionnaires demandent à leurs ouailles de manifester en foule. Les élus protestent en disant qu’il faut limiter le nombre de militaires. J’ai demandé qu’ils se mettent en civil autant que possible, et qu’ils se montrent discrets.

   « Enfin j’ai parlé du service militaire des Antillais et des Guyanais. Selon ce qu’avait demandé le Général, il y aura davantage d’Antillais qui viendront en France et d’avantage de Français qui iront faire leur service là-bas. J’ai étudié l’affaire sous son angle politique et j’en ai établi les principes avec Messmer. »

Le 4 mars 1966 Jacques Foccart parle du prochain conseil des DOM au Général 

   « Je demande au Général de tenir un conseil pour les Départements d’outre-mer. — Qu’y a-t-il à traiter ? — Pas grand chose, mais j’insiste beaucoup pour que vous acceptiez ce conseil pour des raisons psychologiques. On a pris l’habitude de réunir un conseil tous les ans sous votre présidence pour les départements, et un autre pour les territoires. C’est l’accélérateur de l’administration : dès que l’on sait qu’une réunion va avoir lieu à l’Elysée, les services s’affairent et les problèmes en suspend se règlent. En outre, ces quatre départements ont fait un très gros effort pour les élections présidentielles, et on ne comprendrait pas que, tout d’un coup, justement cette année, on ne tienne pas un conseil pour étudier leurs problèmes. — Je veux bien. Arrangez cela quand vous voulez. — Le 21 avril ? — Si vous voulez. »

En Nouvelle Calédonie les capitalistes français n’investissent pas, c’est un problème, les Américains s’y intéressent. On en parle à l’Elysée le 14 février.

    « Passant aux TOM, je souligne la carence des capitalistes français en ce qui concerne les investissements en Nouvelle Calédonie. C’est un problème parce que nous essayons de défendre la Nouvelle Calédonie contre les investissements étrangers, mais si les Français ne font rien, nous ne pourrons ba barrer indéfiniment la route aux autres investisseurs, en particulier les américains. »

Le 21 mars 1966 Foccart note « Des magistrats ont provoqué des incidents à la Martinique. » Aucune précision n’est donnée. 

Deux jours plus tard, le 23 mars, il est question de la grève en Martinique 

   « Je parle de la grève à la Martinique et du voyage que fait Billote. Le Général pense que le préfet n’est pas l’homme qui convient, qu’il n’a plus assez de mordant, qu’il est fatigué, usé, qu’il en a assez et que, par conséquent, il faudra le changer. » (NDLR :  Raphaël Petit, originaire de Martinique en est le préfet de novembre 1963 à Juillet 1966.)

Les deux hommes ne s’étendent pas sur cette grève sur laquelle le préfet s’est exprimé puisque « Le Monde » reprend une dépêche de l’AFP, le même jour : 

    « En visitant la foire-exposition de Fort-de-France, le préfet de la Martinique, M. Raphael Petit, a fait allusion à la grève des coupeurs de canne à sucre qui se poursuit depuis une quinzaine de jours dans l'île. " Cette grève qui agite en ce moment les usines de Lamentin et de Marin, a notamment déclaré le préfet, marque le drame agricole de la Martinique. " La moitié des revenus de l'île proviennent de ses produits agricoles. Or, a dit le préfet : " Ces mêmes denrées tropicales sont produites en Afrique noire et en Amérique tropicale à des salaires de misère, pratiquement sans charges sociales et avec des impôts moindres ". Il en résulte que les produits martiniquais " sont voués à disparaître s'ils ne sont pas assurés d'un marché privilégié ", a conclu M. Petit qui a invité les Martiniquais à " se mettre avec ardeur au travail ".    Fort - de - France, 23 mars, (A.F.P.).

 

Le Préfet et le pouvoir parisien ne pouvaient ignorer la situation du pays à ce moment puisque, évoquant une réunion qui s’est tenue à Paris, présidée par Aimé Césaire et Daniel Mayer, en présence Marcel Manville entre autres, « Le Monde » du 23 octobre 1965 publie un article avec pour titre « Aimé Césaire souligne la détérioration de la situation aux Antilles et à la Réunion » :

   « Une réunion d'information présidée par MM. Daniel Mayer et Aimé Césaire, et à laquelle assistaient Mes Manville et Moutet, s'est tenue jeudi soir, à Paris, en présence de plusieurs centaines d'Antillais et de Réunionnais.

  « Dans une intervention particulièrement vigoureuse et sévère à l'égard du gouvernement, le député de la Martinique a déclaré que « Le problème antillais était celui de peuples frustrés, de peuples qui, plus encore que de pain, ont faim de dignité, et qui revendiquent le droit à la personnalité.  Il est toujours loisible d'invoquer complaisamment quelques réalisations plus ou moins spectaculaires, a-t-il ajouté, mais l'essentiel est que nous assistons à la détérioration progressive de la situation aux Antilles comme à la Réunion... La logique de la départementalisation apparaît comme une logique d'appauvrissement et de prolétarisation. » 

  « M. Césaire a encore estimé qu’ « aucun des problèmes des départements d'outre-mer n'était résolu », et dénoncé  « la politique de poudre aux yeux » et de « palliatifs mineurs. » A l'issue de la réunion, une résolution a été adoptée qui « dénonce avec vigueur les mesures répressives prises à l'encontre de ceux qui contestent le statut d'assimilation des quatre prétendus départements d'outre-mer, statut qui, après vingt ans, s'est révélé incapable de régler tous les problèmes sociaux, économiques et politiques posés à ces pays... et demande que la possibilité soit donnée aux Antillais, Réunionnais et Guyanais de gérer leurs propres affaires et d'obtenir l'autonomie. 

Journée des Départements d’outre-mer le 21 avril 1966

    « L’audience des préfets s’est bien passée. Le soir j’ai demandé au Général quelle impression il en avait. « Il y en a deux qui doivent partir, m’a-t-il répondu. Petit, parce qu’il n’y croit plus ; il est fatigué, il est usé par le pays, bien qu’il ne soit pas resté longtemps. Il ne croit plus en ses compatriotes ; On a d’ailleurs eu tort de l’envoyer là-bas. {Je n’ai pas voulu dire que j’avais protesté parce qu’on l’avait envoyé, sinon contre ma volonté, du moins sans que je le sache.} Donc il faut le changer. Diefenbacher [4]aussi : il est là depuis longtemps, il est usé.. Latellier m’a fait une bonne impression ; à tout prendre, pour la Guyane, il doit convenir et il a l’air de connaître ses problèmes. Quant à Bolotte, on me dit qu’il est bien[5]…— Il est énergique et dynamique. — Peut-être, mais il est trop bavard. Il n’a pas arrêté de parler et, s’il est trop bavard avec moi, il doit l’être encore plus en temps normal. »

Le 27 avril Foccart évoque un voyage en Guadeloupe. Ces voyages irritent souvent le Général qui a une conception rare de le préservation de l’argent public et qui a bien conscience, que les voyages dans les colonies ensoleilléesnsont souvent synonymes de vacances touristiques.

  « Quand Plantey avait manifesté le souhait d’aller aux Antilles, le Général avait donné son accord à condition que l’on trouve une raison valable. Cette raison peut être l’inauguration d’un grand complexe de l’Électricité de France à Pointe-Jarry à la Guadeloupe, mais le Général est réticent : « Tous ces voyages, c’est stupide. Nous donnons de mauvais exemples, nous dépensons de l’argent. C’est lamentable. — Mon Général, il y aura en même temps Postel-Viney, représentant de l’EDF. — Mais oui, je sais bien ! Les gens ne pensent qu’à se balader ; pour un oui ou pour un non, ils partent. Nous ne devons pas donner le mauvais exemple. — Nous ne donnons pas de mauvais exemples. Plantey est avec nous depuis le début et il s’occupe, bien qu’un peu indirectement, des problèmes des départements d’outre-mer. Or il n’a jamais visité ni la Guadeloupe ni la Martinique. Je trouve que cela n’est vraiment pas exagéré qu’il y aille maintenant. — Soit, bon, je veux bien. »

    « Vergès sera sans doute mis prochainement en liberté provisoire. »

C’est par cette unique phrase que le 9 août 1966, au détour d’un entretien concernant les affaires africaines, Jacques Foccart évoque le sort du Réunionnais Paul Vergès. Le leader autonomiste de la Réunion a été inculpé d'atteinte à l'intégrité du territoire national, pour une soixantaine d'articles parus dans le quotidien réunionnais communiste Témoignages entre mai 1959 et juin 1965. 

Dans un article paru à l’occasion de son décès le 12 novembre 2016, « Témoignages de la Réunion » écrit sous le titre « Paul Vergès l’autre Piton de la Réunion s’est éteint » :

 « Le fondateur du Parti communiste réunionnais est mort à 91 ans sur son île de l’océan Indien. Jusqu’au bout, cette figure du combat anticolonial pour l’émancipation humaine, s’est battu pour le progrès social et contre le dérèglement climatique. Dans Témoignages, il dénonce des fraudes électorales. Puis, durant la guerre d’Algérie, il relaie des articles de l’Humanité et du Monde dénonçant les exactions des forces françaises. Il est condamné à trois mois de prison ferme pour « atteinte à la sûreté de l’État ». Paul Vergès refuse de se soumettre à cette condamnation et entre en clandestinité durant vingt-huit mois. En 1966, il bénéficie d’un non-lieu. Dès lors, il se présentera à chaque élection et obtiendra tous les mandats que La Réunion pourra lui proposer : maire du Port en 1971, député européen, président du conseil régional, puis Sénateur. »

29 août 1966, le Général est en voyage à Djibouti qui est encore une colonie. Il exprime son inquiétude sur l’avenir de colonies que la France risque de perdre.

    « Le lendemain tôt, je suis allé lui proposer des messages aux gouverneurs. Je tombais assez mal, il les a refusés : « Quand aurez-vous compris qu’il ne s’agit plus de la France d’outre-mer, que le temps de la Colonie est passée ? Je ne vois pas pourquoi j’enverrais tous ces messages. »

Le 30 août, jour de leur arrivée à Phnom Penh, Jacques Foccart titre l’entretien du jour par ces mots : « De Gaulle morose sur l’avenir des DOM-TOM. Arrivée triomphale à Phnom Penh » 

    « La journée entière s’est passée dans l’avion et le Général fait le point sur Djibouti, où il a bien ressenti que la situation évolue et pas dans le sens attendu par la Métropole.  (NDLR Djibouti est alorsTerritoire des Afars et des Issas).

    « Au fond, vous non plus, même vous, vous n’aviez pas senti qu’à Djibouti des choses se préparaient. » « Mon Général, ai-je répliqué, oui, je me suis trompé. Je n’étais pourtant pas sans quelque inquiétude, mais j’étais rassuré par les rapports. Cela fait deux ans que je n’étais pas allé sur ce territoire, et évidemment, il y a des choses que l’on ne perçoit pas sur place. Il m’a fait un développement sur le fond de l’affaire : « Oui, vous savez, il faut en prendre son parti. Djibouti, ce n’était plus possible d’y rester et on n’y restera pas, même si, apparemment, ce référendum est gagné. Il y a quelque chose. Il y a un courant contre lequel on ne lutte pas. D’ailleurs c’est pareil aux Comores, et c’est même pis, mais cela n’a pas d’importance. Ce sera la même chose en Nouvelle-Calédonie et à Tahiti, et pour les Antilles aussi, en Guyane aussi. »

    Là, longue discussion avec moi : « Ce n’est pas pareil, ce sont des gens qui sont catholiques, ce sont des gens qui sont attachés à la France depuis longtemps. » Je constate beaucoup de scepticisme de la part du général. Est-ce un scepticisme profond ? Est-ce que, vraiment, il se pose des questions, ou bien cherche-t-il des arguments ? Je ne sais pas. En tout cas, il est bien évident que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’il constate pareille chose, mais enfin, il est certain qu’il fait le constat. »

Aujourd’hui en 2020, on peut se dire que le Général s’est trompé, hors du continent africain les colonisés sont contents de leur vie rythmée au mépris colonial. 

A Djibouti jeudi 25 août 1966, malgré toutes les tentatives du pouvoir en place de faire croire à un amour débordant pour la France, à un accueil triomphal du Général, des manifestants ont prouvé que la situation pouvait vite devenir explosive.  Jacques Foccart raconte :

   « A Djibouti, nous étions attendus par Tirant, Ali Aref, Sahatdjan, le général Batinel ect[1]. Une foule assez considérable se trouvait massée, au terrain d’aviation, dans la partie réservée au public. Le Général, après avoir passé les troupes en revue, s’est rendu vers les personnalités qui étaient rangées dans l’ordre, c’est-à-dire le député, qui était là, le sénateur, le Conseil de gouvernement, l’Assemblée etc. En descendant, j’ai demandé à Tirant si les choses se présentaient bien : « Oui, parfaitement bien. » J’ai posé la même question à Ali Aref : « Il y a eu des endroits où nous avons eu beaucoup à faire ; j’ai travaillé toute la nuit avec mes partisans, et tout se passera très bien. » Le Général a salué tout le monde. Il a été glacial avec Moussa Idris, le député, puis il s’est dirigé vers la foule et, à ce moment-là, quelques banderoles ont jailli spontanément avec des instructions telles que : « UDA – Indépendance », « Nous voulons notre indépendance ! » « Nous voulons être libres ! » etc. La presse affirme que j’ai immédiatement donné des instructions au service d’ordre pour que ces banderoles soient arrachées. Bien sûr, il n’en a rien été, car d’abord cela n’aurait servi à rien, et puis ce n’est pas mon genre de me livrer à cette sorte d’exercice qui fait surtout mauvais effet. De toute façon, cela aurait été inutile avec les photographes et les cameramen qui épient tout.

   Compte tenu de sa vue, qui n’est pas bonne, et du fait qu’il n’a jamais porté de lunettes en public, le Général ne pouvait pas lire les banderoles. Il est donc monté en voiture et nous sommes partis vers Djibouti. Dès la sortie du terrain, il y avait une quantité de banderoles du même genre. Les banderoles indépendantistes étaient de deux sortes, celle de l’UDA (Union démocratique afar) étaient en caractères d’imprimerie bleus sur fond blanc et les autres étaient aussi en bleu, mais d’une écriture courante. Il y en avait aussi en assez grande quantité du type : « Vive la France ! Vive De Gaulle ! » « Nous voulons rester français ! » « La France notre patrie ! » etc. Là, c’était en lettres d’imprimerie énormes, noires sur fond bleu. On aurait dit une espèce de confection officielle, alors qu’en face tout semblait spontané et populaire.

     On voyait les porteurs de pancartes indépendantistes et les porteurs de pancartes qui voulaient rester français, côte à côte, sans se chamailler. Petit à petit cela s’est divisé d’une façon plus précise, il y avait à gauche les partisans de l’indépendance et à droite ceux qui voulaient rester, français. Le Général, de sa voiture, saluait comme si de rien n’était, mais, plus on s’approchait de Djibouti, plus il y avait de monde, et plus la foule criait.

    Là j’ai vu, comme d’ailleurs le lendemain, mais surtout ce jour-là, deux catégories d’individus parmi les porteurs de pancartes pour l’indépendance. Ceux qui, à l’évidence, comprenaient le sens de cette manifestation étaient environ 10 à 20%, même pas ; ceux-là avaient un regard de haine, ils criaient avec violence : « Indépendance ! Indépendance ! » On voyait beaucoup de femmes parmi eux. Le reste, 80 à 90% avaient un bon soutire jusqu’aux oreilles et il m’a paru tout de suite qu’il s’agissait de braves gens inconscients de la portée de ce qu’ils faisaient. J’avais d’ailleurs déjà connu ce genre de manifestations en 1958 à Dakar ; plus tard, j’ai expliqué au Général qu’il s’agissait de gens qui ne savaient pas lire, à qui les meneurs avaient dit : « Pour faire plaisir au Général, tu portes cette pancarte et tu cries “Vive De Gaulle !  Vive l’indépendance“ ! »

    Arrivé à la résidence, le Général monte un instant dans ses appartements, puis il s’installe dans le bureau du gouverneur et il me fait appeler : Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? — Eh bien, c’est un peu ce qui était à redouter, ce sont des manifestations probablement montées par Moussa Idriss, et, à mon avis, d’inspiration étrangère. Je lui fais le récit de ce que je viens de voir, décrivant les pancartes. « Ce que je ne pardonnerai jamais à ce gouverneur, c’est que, quand je lui demandais de me lire les pancartes, il me disait : « Nous voulons rester français ! » « Vive De Gaulle ! » « Vive la France ! » Mais vous le savez bien, quand je n’ai pas de lunettes, je n’y vois pas. C’est incroyable ! » — Mon Général, c’est exact, il y avait beaucoup d pancartes sur lesquelles on lisait “Vive la France !“ “Vive De Gaulle !“ “Nous voulons rester Français !“ mais il y en avait autant, et peut-être même plus,  qui disaient “Vive l’indépendance !“ — S’ils la veulent, ils la prendront !“

NDLR : Djibouti a obtenu son indépendance onze ans plus tard, en 1977. 

 


[1] Ali Aref, Sahatdjan, et le général Batinel sont, respectivement, chef du gouvernement, président de l’assemblée territoriale et commandant militaire.

Samedi 3 au mardi 6 septembre 1966 - Le voyage se poursuit vers la Nouvelle Calédonie où le Général n’a pas envie de recevoir des Kanaks. Dans l’avion il était dans la même inquiétude sur la perte des colonies de la France.

     « Dans l’avion, le Général m’a fait appeler pour me demander quelques indications sur la suite du voyage. J’ai eu alors avec lui une très, très bonne conversation. J’ai fait le point de la situation en Nouvelle-Calédonie, que je connais bien, et à nouveau, avec beaucoup de gentillesse, mais aussi de fermeté, il m’a dit : « Ah ! Vous savez, tout cela ne peut pas durer longtemps ; il faut en prendre son parti. Il faut que vous sachiez que trop ou tard ces gens évolueront et se sépareront de nous. » J’étais d’avis tout à fait opposé. »

Le Général ne comprend pas pourquoi il doit voir les maires et leurs adjoints.

     « Mon Général vous allez voir les maires et les adjoints… — Pourquoi les adjoints et les conseillers municipaux ? — Parce que presque tous les maires sont des Blancs, des petits blancs, tandis que presque tous les conseillers municipaux, comme les chefs, sont des autochtones ; c’est votre seule occasion, je dis bien : votre seule occasion, de prendre contact avec les autochtones. Il ne me laisse pas finir. Je pars un peu écœuré et je file à ma résidence. »

La Polynésie est l’escale suivante où le Général arrive le 7 septembre 1966. Les Polynésiens n’ignorent pas que l’objet principal du déplacement est le Centre d’expérimentation nucléaire de Mururoa.

« Arrivée à Faaa très spectaculaire comme toujours. Beaucoup de monde, le cérémonial habituel. Deux ministres nous attendaient : Messmer et Peyrefitte. Discours du maire de Papeete et réponse du généra. Puis ce fut le parcours jusqu’à la magnifique résidence du gouverneur. Nous avons été logés pendant notre séjour à Faré Oura, qui est un ravissant faré[1] à dix-huit kilomètres de Papeete. Le programme s’est déroulé dans de très bonnes conditions. Rien de bien spécial à signaler. 

    Un entretien avec Tera a été ce qu’on peut penser, c’est-à-dire que Tera a lu au Général une espèce de mémorandum qui avait été préparé par je ne sais trop qui, certainement pas par lui, mémorandum qui protestait contre l’explosion atomique et qui parlait des revendications des Tahitiens.

    Il y a eu le tour de l’île, la visite du musée Gauguin, le fameux tamouré[2]il y avait environ deux mille personnes ; c’était fort bien agencé, fort bien servi et très sympathique. L’allée comme le retour en voiture, ce qui fait cent soixante kilomètres de route sinueuse.»

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