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Culture

À l’occasion du 10èmeanniversaire de la mort d’Aimé Césaire et à l’initiative de la Collectivité Territoriale de Martinique, une exposition itinérante gratuite est offerte au public. La CTM explique « À l’origine, cette exposition réalisée par la Direction des Archives de Martinique marquait le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire. A vocation Itinérante elle est devenue évolutive (illustrations par l’image de ses activités politiques sur le terrain) au fil du temps et continuera de s’enrichir par les apports en dons spontanés. » Inaugurée en mai dernier par Alfred Marie-Jeanne, président du conseil Exécutif de la CTM, l’exposition est visible à l’Assemblée de Martinique, Avenue des Caraïbes jusqu’au 17 octobre.  C’est dans l’enceinte de l’Assemblée que son président, Claude Lise, a marqué la 2ème phase de l’itinérance de l’exposition « Aimé Césaire, poésie et politique », dans un discours où se sont réveillés des souvenirs des années passées aux cotés du grand homme. Au moment où le discours politique en Martinique est empli de haine, de violence, de bassesse, Claude Lise a prononcé des mots à la hauteur de l’humaniste Aimé Césaire. 

Mesdames, Messieurs, 

 

Mesdames, Messieurs, 

C’est avec un plaisir non dénué d’émotion que je participe ce soir avec vous à la 2èmeprésentation de l’exposition conçue par la Direction des Archives de la Martinique, à l’occasion du 10èmeanniversaire de la disparition d’Aimé CESAIRE. 

Vous me permettrez d’abord de féliciter tous ceux qui ont participé à sa réalisation. Je ne peux pas tous les citer mais je veux quand même mentionner. Jeanne MONJOLY, qui mérite, je crois, le qualificatif de cheville ouvrière de ce qui nous est offert dans un espace qui n’est évidemment pas fait pour cela ! 

J’ai dit qu’il s’agit d’une deuxième présentation : en effet, il y en a eu une 1ère, le 17 avril, à l’agora de l’Hôtel de la CTM, à Plateau Roy, sous la présidence du PCE. 

Depuis, l’expo s’est quelque peu étoffée et, sous la forme que nous inaugurons ce soir, elle va devenir itinérante. Elle va notamment parcourir différents établissements scolaires. C’est ainsi qu’elle ira, dès la semaine prochaine, aux collèges de Basse-Pointe et du Marin. 

Il est en effet très important de susciter chez nos jeunes l’envie de découvrir – ce sera le cas pour la plupart – ou de mieux connaitre, l’œuvre d’Aimé CESAIRE mais aussi l’homme, l’homme exceptionnel qu’il a été à tout égard. 

Cet homme, j’ai eu la chance de le côtoyer pendant une 30aine d’année après avoir commencé à découvrir son œuvre à l’âge de 14 ans. 

C’est ce qui me permet de vous livrer, comme on me l’a demandé, un témoignage. Je vais reprendre, pour cela, l’essentiel de ce que j’ai dit le 7 janvier 2009 lors de l’inauguration du Centre de Documentation Pédagogique Aimé CESAIRE à Champigny-sur-Marne. 

Un Centre qui a vu le jour grâce à l’initiative de mon ami Christian FAVIER, Président du Conseil Général du Val de Marne, au profit de l’Académie de Créteil dont le Recteur était alors Jean-Michel BLANQUER, l’actuel Ministre de l’Education. Vous avez des photos de l’événement sur un panneau.

J’étais accompagné, pour la circonstance, de l’un des fils d’Aimé CESAIRE : Jean-Paul CESAIRE. Ce soir, j’ai le plaisir d’avoir dans l’assistance deux proches parents : Manuel CESAIRE et le fils de Jean-Paul. 

Reprenant donc mon propos de 2009, je dirai qu’Aimé CESAIRE, «je l’ai, pour ainsi dire, d’abord rencontré par le biais de son œuvre littéraire. Et notamment lorsque, alors âgé de 14 ans, je découvris cette œuvre immense et singulière qu’est le Cahier d’un retour au pays natal, dans une édition du début des années 50, préfacée par son ami croate, dont il devait souvent me parler plus tard, le Professeur Peter GUBERINA. 

De cette première rencontre, je garde le souvenir impérissable d’un véritable éblouissement, au contact d’une parole dont la force et l’éclat ont pu faire dire à Michel LEIRIS que ce poète n’avait « pas besoin de césarienne pour accoucher de soleils ». 

J’en garde aussi une conviction, que des années de fréquentation de l’œuvre et de l’homme n’ont fait que conforter : la conviction que l’œuvre poétique d’Aimé CESAIRE renferme l’essentiel de la pensée humaniste dont il fut l’inlassable promoteur. 

Cette pensée humaniste dont il donnait constamment une traduction concrète, à travers son humour – dont il disait qu’il l’avertissait de l’envers des choses -, à travers sa générosité, sa grande simplicité, son contact chaleureux, sa grande disponibilité, sa remarquable capacité d’écoute – mise en priorité au service des plus humbles -, son inlassable curiosité, sa tolérance, sa modestie naturelle qui inspirait d’ailleurs son peu de goût pour les honneurs... Bref, cette façon bien à lui, comme le disait son amie Jacqueline LEINER, de «toujours refuser le paraître au bénéfice de l’être » et, finalement, d’incarner au quotidien cette fraternité inspirante appelée, selon lui, à nous faire «découvrir, chaque jour davantage, un aspect inconnu ou inexploré de l’infini besoin de l’homme ». 

L’humanisme, voilà bien ce qui définit tout le combat d’Aimé CESAIRE ! 

L’Humanisme universel et enraciné comme il aimait le qualifier. Celui qui se trouve au cœur du concept de Négritude. Un concept qui a donné lieu à tant d’interprétations discutables voire carrément erronées, de celles qui, je ne vous le cache pas, contribuent à me faire penser que le césairisme, tel que le conçoivent certains, se réduit à la somme des contresens sur la pensée d’Aimé CESAIRE. 

J’ai le souvenir des réticences exprimées par CESAIRE lorsque je lui transmis l’invitation de mon ami, le Professeur Carlos MOORE, à participer à la conférence organisée, en 1987, par l’Université internationale de Floride, à Miami, autour de la notion de Négritude. 

Ces réticences tenaient, en dehors de son peu de goût pour les honneurs et les panégyriques, à la crainte d’avoir encore à écouter des discours contestables sur la Négritude. 

Après bien des discussions, je parvins à le convaincre de se rendre à cette conférence sans avoir l’assurance qu’il dirait autre chose que des mots de remerciements ! C’est dans l’avion qu’il me montra un texte qui manifestement imposait qu’il prenne la parole le premier pour donner en quelque sorte le la. 

Et nous eûmes droit, devant un auditoire composé de personnalités venues du monde entier, parmi lesquels son ami SENGHOR, à un véritable discours de référence ; un discours de mise au point sur la signification profonde de la Négritude. 

Celle qui n’a rien à voir avec un dolorisme ni un sectarisme et encore moins avec un quelconque racisme... Mais celle dont CESAIRE nous dit qu’elle renvoie à l’« une des formes historiques de la condition faite à l’homme ». 

Celle qui appelle tous ceux qui s’en réclament au devoir de combattre toutes les formes d’atteinte à la dignité humaine, singulièrement quand, du simple fait de leurs différences, des groupes humains peuvent faire l’objet d’un regard globalisant et dévalorisant, capable de déboucher, au-delà de l’exclusion et du racisme dit ordinaire, sur les crimes les plus odieux. 

La Négritude relève d’un appel, comme le dit CESAIRE, à participer à l’achèvement de « l’humanisation de l’humanité ». 

Elle constitue un apport inestimable à l’idée que l’on peut se faire de l’homme, de sa condition, de ses rapports avec sa culture et avec toutes les cultures du monde. 

C’est ainsi d’ailleurs que l’œuvre poétique d’Aimé CESAIRE porte la marque d’un homme qui vit intensément la prodigieuse diversité de son identité. De son identité d’homme historiquement et géographiquement situé, comme il aimait le dire. Mais aussi, et plus largement, de son identité d’homme plongé dans le monde. 

C’est tout ce que résume Jacqueline LEINER, quand elle souligne que, dans l’œuvre d’Aimé CESAIRE, « les cultures de tous les temps et de tous les points du globe se rencontrent et dialoguent ». Jacqueline LEINER qui nous aide, en l’occurrence, à mieux prendre conscience de ce que le legs d’Aimé CESAIRE réside aussi dans une certaine pédagogie de l’identité. L’identité non pas seulement perçue comme un ensemble de caractéristiques et de valeurs reçues en héritage, mais l’identité vécue et assumée sur le fondement d’une exigence tout à la fois d’enracinement, d’échange et d’ouverture au monde. 

Nous touchons là à une dimension éthique essentielle du message césairien. 

Celle-ci prend, dans la fameuse Lettre de démission du Parti Communiste Français à Maurice THOREZ, la forme d’une célèbre mise en garde : 

« Il y a deux manières de se perdre, y écrit-il : par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel ».

Quoi de plus utile à méditer en ces temps de mondialisation marchande qui voient les peuples confrontés au double écueil du repli sur soi, voire du fanatisme, et de la dilution dans l’uniformisation et la standardisation des cultures ?! 

J’ai parlé de l’homme de lettre et de culture. Je veux aussi évoquer l’homme politique.

Celui qui rencontra, au sein du peuple martiniquais, une confiance jamais démentie tout au long de ses 48 ans de mandat parlementaire et 56 ans de mandat de maire de Fort-de-France. (J’ai eu la chance d’en faire 18 à ses côtés comme 5ème puis 3ème adjoint au Maire et 5 ans comme Député pendant sa dernière mandature). Je dis confiance, je devrais plutôt parler de la reconnaissance et de l’affection de tout un peuple à l’égard d’un homme qui lui aura consacré une vie d’engagement. 

L’un des premiers souvenirs que je conserve de l’homme politique, c’est celui de sa rencontre avec André MALRAUX, en 1958, à la veille du référendum d’approbation de la Constitution de la 5èmeRépublique. J’étais en 1ère au Lycée Schœlcher. Rencontre mémorable entre deux figures exceptionnelles. Rencontre à l’occasion de laquelle Aimé CESAIRE prononça, devant une foule considérable, une allocution de bienvenue ; une allocution dont le contenu suffit à éclairer sur le fait que, chez lui, l’homme de culture et l’homme d’action se rejoignaient dans une même préoccupation humaniste. 

Evoquant l’histoire de la Martinique, il s’exprima ainsi : « Je dis qu’ici, il y a eu défi, un formidable défi lancé à tout un peuple par la nature et par l’histoire. 

Nous avons connu la déportation. Nous avons connu l’oppression. Nous avons connu l’humiliation. Deux siècles durant, notre peuple ramené au niveau de la chose ou de la bête. 

Eh bien, notre fierté est de dire que ce défi (...), nous l’avons relevé et que dans cette lutte de l’homme contre tout ce qui voulait l’écraser, dans cette lutte de l’homme contre tout ce qui risquait de lui faire perdre sa qualité d’homme, dans cette lutte dont l’enjeu était pour nous notre humanité même, c’est l’homme qui a vaincu ». 

Je pourrais évoquer bien d’autres déclarations. Bien d’autres prises de position exprimant cette même volonté de transformation du monde au service de l’épanouissement de l’homme. 

On la retrouve dans la pensée originale et pragmatique de la décolonisation qu’il a promue. 

On la retrouve dans l’attachement qu’il affichait aux valeurs du socialisme, du socialisme de JAURES prônant « l’accession de la civilisation humaine d’aujourd’hui à une forme infiniment supérieure pour une immense majorité de citoyens ». 

Voilà, pour l’essentiel, le témoignage que j’ai porté ce jour-là et que j’ai tenu à partager avec vous ce soir, en terminant par une citation du grand poète : quelques mots qui prennent une singulière résonance dans la grisaille actuelle dans laquelle le Monde – et notre Martinique – se trouve plongé : 

«Quelle est donc celle qui s’avance comme l’aurore qui se lève ? 

C’est l’espérance. Elle s’avance, légère, diaphane, et son pied touche les mers, elle s’avance, elle court, mais déjà ce n’est plus l’aube, c’est le feu pur de midi où brasillent les matériaux de l’ombre et l’architecture de la peur, et voici, sur la plaine, l’éblouissement comme au premier jour de la terre ». 

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