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Politique

10 Mai 1981, la Gauche arrive au pouvoir en France. La Droite qui gouvernait  le pays depuis 23 ans est prise de panique et elle fait croire que les Chars russes vont entrer dans Paris.  Un mois plus tard, le maire de Fort-de-France, Aimé Césaire, est réélu au Parlement. Le lundi 25 juin, un vidé au flambeau est organisé pour fêter sa victoire, qui provoque déjà des retournements de veste, de toutes les couleurs. Avant le départ du vidé, Aimé Césaire s’adresse à la foule. Il parle de responsabilité et de la Droite assimilationniste.

En Martinique, la Droite majoritaire, est aussi paniquée qu’en France. Elle a compris que les temps changent et elle renforce son discours anti-indépendantiste contre Aimé Césaire, l’autonomiste accusé de vouloir rompre les liens avec la France et jeter le pays dans la misère.

Cette Droite assimilationniste martiniquaise qui régnait sur tous les médias comprend que son pouvoir est menacé, d’autant qu’elle tient d’une main ferme, les journalistes, qui risquent de lui échapper.

A Gauche c’est l'euphorie.  Aimé Césaire qui était interdit d’antenne pourra enfin être entendu à la radio et à la télévision publiques.

Toutes celles et ceux qui cautionnaient  et participaient activement à cette atteinte à la démocratie sont les premiers à accourir à ses pieds pour des reportages, magazines, documentaires, films,  etc... Les larbins les plus fidèles à la Droite, restent acharnés contre leur illustre compatriote et continuent désespérément l’entreprise de manipulation médiatique.

Dans la petite bourgeoisie de Droite beaucoup commencent à se sentir Césairiste. Du camp indépendantiste aux trotskistes en passant par la Droite, tout ce que le pays compte d’opportunistes va frapper à la porte du parti de Césaire, le PPM (Parti Progressiste Martiniquais). 

Avant Charlie, on était déjà « Je suis Césaire », en Martinique.

Oubliés les slogans utilisés pour le dénigrer, oublié le mépris provoqué par les choix culturels du Maire de Fort-de-France, trop près du petit peuple, de ces gens des quartiers populaires de Fort-de-France. On ne parlait pas encore de racaille, mais le mépris était le même

En cette année 1981, les vestes se tournent d’autant plus vite que dans la foulée de la victoire de François Mitterrand, et de la dissolution de l’Assemblée Nationale qu’il provoque, une vague rose vient abattre la Droite.

Aimé Césaire est réélu Député, comme d’habitude depuis 1945. La victoire de François Mitterrand n’avait pas sorti les foules en Martinique où la Droite régnait, mais à Fort-de-France, chaque élection d’Aimé Césaire est fêtée par des centaines de partisans qui se précipitent dans les jardins de la mairie.

Le lundi 25 juin, lendemain du vote, la foule est immense, un vidé aux flambeaux est prévu à Fort-de-France, mais après l’allocution du député-maire. On aperçoit déjà des visages nouveaux.

Aimé Césaire ce soir là cite la réflexion d’un journaliste de FR3, (nouveau nom de l’ORTF). Ce n’est certainement pas un hasard, la télévision publique l’a ignoré tant d’années.

« Un journaliste de FR3 me disait après les élections : « en somme, ces élections n’ont rien changé on a pris les mêmes et on recommence ». Eh bien non ! C’est là une vue superficielle des choses. Tout a changé, et ce qui a changé, c’est d’abord ceci : c’est que pour la première fois depuis 20 ans le peuple s’est senti concerné et a eu la certitude d’avoir remporté une grande victoire sur la caste étroite et malfaisante qui, installée au pouvoir depuis 20 ans, a fait tant de mal à notre pays. »

Le maire de Fort-de-France, homme de conviction, anticolonialiste, mais autonomiste pour l’étape nécessaire, parle de responsabilité.

« Je viens de prononcer le maître mot « responsabilité́ ». L’autre jour, je vous disais dans la cour de la Mairie que l’idée de responsabilité́ est une idée neuve aux Antilles Françaises. Je le maintien et vous en connaissez les raisons historiques parce que notre histoire a commencé comment ? Elle a commencé par l’esclavage, et l’esclave n’est pas responsable, il n’est même pas responsable de lui-même. Et puis, après l’esclavage, il y a eu le régime colonial, et ici, c’est de tutelle qu’il s’agit.

Il n’y a pas de place non plus dans le régime colonial pour la responsabilité́, et puis après le régime colonial il y a eu le régime départemental fait de colonialisme tantôt brutal, tantôt sournois et toujours de paternaliste, condescendant. Et bien là, non, il n’y a pas de place pour la responsabilité́. Dans ces conditions, seul un naïf devrait s’étonner que le mot d’autonomie effraie à ce point le peuple martiniquais, alors que dans tant de pays d’Europe, le mot autonomie est un mot glorieux, un mot mobilisateur toujours positif parce que synonyme de liberté́ et de dignité́. »

En cette année d’élection pour la collectivité unique (décembre 2015), en ce moment où le débat politique n’est porté par aucune conviction, qu’il se résume à des petits arrangements, à des jurons, aux retournements de vestes, à des bondieuseries ridicules, il est intéressant de relire Césaire.

Cette année 2015 fait peut-être un peu, penser à 1981 quand à la recherche de postes, tous les opportunistes retournaient leur veste pour se rapprocher du parti associé au pouvoir en place, en France.

  

L’HEURE DE LA VICTOIRE

C’EST AUSSI L’HEURE DE LA RESPONSABILITÉ

Aimé CÉSAIRE 25.06.1981

Camarades,

Le jour d’aujourd’hui est un grand jour, parce que c’est le jour d’une manifestation importante, celle qui clôt pour le peuple martiniquais toute une période. Par ce « vidé » nous ne fêtons pas seulement la fin victorieuse d’une campagne électorale mais aussi la fin d’un monde et le commencement d’une autre ère. C’est pourquoi j’ai tenu à cette occasion à vous adresser quelques mots qui, peut-être, en cette atmosphère de liesse, vont paraître quelque peu insolites mais qu’il faut à mon avis prononcer.

Cette réunion, c’est naturel - et c’est naturel c’est parce que c’est martiniquais - est d’abord placée sous le signe de la joie. Une joie qui est une joie populaire, j’insiste sur le mot - c’est bien en effet ce qui m’a frappé depuis quelques jours à Fort-de-France.

Souvenez vous de l’explosion de joie qui a salué dans la cour de la Mairie dimanche soir, l’annonce de la victoire, ces milliers de visages rayonnants, ces milliers de corps dansants, ces milliers de mains applaudissant. Il y avait longtemps qu’on n’avait vu à Fort-de- France un pareil spectacle.

Un journaliste de FR3 me disait après les élections : « en somme, ces élections n’ont rien changé on a pris les mêmes et on recommence ». Eh bien non ! C’est là une vue superficielle des choses. Tout a changé, et ce qui a changé, c’est d’abord ceci : c’est que pour la première fois depuis 20 ans le peuple s’est senti concerné et a eu la certitude d’avoir remporté une grande victoire sur la caste étroite et malfaisante qui, installée au pouvoir depuis 20 ans, a fait tant de mal à notre pays.

J’ajoute que c’est cette même joie que nous retrouvons ici, ce soir, la même foule, la même espérance, la même ferveur, la même confiance. La raison en est telle que, dans son sûr instinct, le peuple, beaucoup mieux que les politologues patentés et diplômés, le peuple a pris conscience de la juste dimension de l’événement et a compris qu’avec le 24 juin survenant après le dix mai, une manière de révolution tranquille était opérée, une révolution légale dont la profondeur est insoupçonnable, et qui, un jour, peut être, dans l’histoire s’appellera la grande mutation.

Une porte s’est fermée, c’est celle du passé. Une porte s’est ouverte, c’est celle de l’avenir. Eh bien, camarades, c’est cet avenir et c’est pour qu’il soit radieux cet avenir, qu’il faut se préparer. Il faut prendre sur soi pour se hausser et se hisser à la hauteur de l’événement car l’heure de la victoire, c’est aussi l’heure de la responsabilité.

Je viens de prononcer le maître mot « responsabilité́ ». L’autre jour, je vous disais dans la cour de la Mairie que l’idée de responsabilité́ est une idée neuve aux Antilles Françaises. Je le maintien et vous en connaissez les raisons historiques parce que notre histoire a commencé comment ? Elle a commencé par l’esclavage, et l’esclave n’est pas responsable, il n’est même pas responsable de lui-même. Et puis, après l’esclavage, il y a eu le régime colonial, et ici, c’est de tutelle qu’il s’agit.

Il n’y a pas de place non plus dans le régime colonial pour la responsabilité́, et puis après le régime colonial il y a eu le régime départemental fait de colonialisme tantôt brutal, tantôt sournois et toujours de paternaliste, condescendant. Et bien là, non, il n’y a pas de place pour la responsabilité́. Dans ces conditions, seul un naïf devrait s’étonner que le mot d’autonomie effraie à ce point le peuple martiniquais, alors que dans tant de pays d’Europe, le mot autonomie est un mot glorieux, un mot mobilisateur toujours positif parce que synonyme de liberté́ et de dignité́.

C’est que dans l’histoire de notre pays, rien, vous m’entendez, rien, n’a préparé́ le peuple à se prendre en main, rien ne l’a préparé à prendre l’initiative sur le destin, bref, à exercer, à assurer la responsabilité́ de son sort.

Notre peuple est, en gros, un peuple qui a toujours subi. Dès lors, comment ne se sentirait-il pas perdu et comme saisi de vertige à l’idée qu’il pourrait être appelé́ à se gouverner lui-même ? C’est pourtant à cette idée là qu’il faut graduellement l’habituer car telle est la voie de l’histoire.

A cet égard, je suis entonné́ que certains aient pu croire de ma part à un recul, voire à une renonciation. Comment pourrais-je reculer sur une position aussi fondamentale ? Il parait que certains craignent que je ne tombe dans un assimilationniste de gauche, mais il n’y a qu’un malheur, camarades, c’est qu’il n’y a pas d’assimilationniste de gauche, l’assimilationniste est toujours de droite.

Qu’on le sache, je n’ai de leçon de nationalisme à ne recevoir de personne. L’idée de nation martiniquaise, j’ai été le premier à l’énoncer quand certains biberonnaient encore... l’assimilationnisme de droite. C’est dire que je ne reviens sur rien de ce que j’ai toujours dit et toujours affirmé, et qui a toujours été le fond même de la doctrine PPM, savoir que la Martinique existe et qu’elle est Martiniquaise. C’est truisme, mais il faut répéter les truismes, autrement dit que la Martinique est une nation, que ma pensée soit mal comprise et à droite et à gauche, cela ne me surprend guère.

Mais qu’elle soit mal entendue au sein du PPM m’inquiète d’avantage, surtout si je suis amené à ce sujet à me demander si en me faisant dans ce domaine un procès d’intention au nom d’un nationalisme martiniquais ombrageux, on ne tombe pas tout simplement dans un travers assimilationniste, je veux dire dans des habitudes de pensée purement françaises : camarades, ce n’est pas de ma faute si la France, et la pensée Française ont toujours été dans ce domaine en retard de un ou deux siècles.

Ce n’est pas de ma faute si, de tout temps en France, les mots nation et Etat ont toujours été vicieusement confondus. Ce n’est pas de ma faute si la pensée politique Française quels qu’en soient les doctrinaires - et ils peuvent être occasionnellement noirs - ce n’est pas de ma faute si cette pensée politique n’a jamais pu s’élever à la notion et à la conception d’un État, je dis bien, multinational, c'est-à-dire d’un Etat reconnaissant l’existence et non la coexistence en son sein de plusieurs nations ayant leur singularité, leur dignité, leur légitimité, leur culture, bref, leur personnalité propre et jouissant du droit qu’aucun démocrate ne peut sans contradiction leur dénier, je veux dire le droit de s’auto- déterminer et de s’autogouverner dans un cadre constitutionnel démocratiquement débattu et librement accepté.

Alors quand je dis cela et quand je répète cela et que je profite d’une campagne électorale pour vulgariser cela, je vous le demande, où est la déviation, serait-elle dans l’idée du moratoire ?

Je ne connais aucun parti politique qui, dans sa pratique politique ne s’accommode d’un calendrier, et qui ne distingue l’immédiat, le court terme, le long terme et qui ne distingue le programme de la doctrine.

Voyez l’exemple du Parti Socialiste et de François Mitterrand. La déviation serait-elle de tenir compte du niveau de conscience du peuple, du niveau réel de la revendication du niveau de ce que ROUSSEAU appelait volonté générale ? je ne vois pas quel parti politique pourrait s’en dispenser. Quel parti politique pourrait faire fi de cela sans se stériliser, sans se marginaliser, sans se groupusculiser, ou tout simplement se ridiculiser ou bien tout simplement s’enfermer dans une évidente contradiction.

L’exemple le plus frappant est peut-être celui de ceux qui mettent en avant le mot d’ordre bien connu d’autonomie populaire et démocratique. Autonomie démocratique et populaire, fort bien, mais il faut être sérieux et il faut être logique, comment l’autonomie serait elle populaire si elle n’est pas désirée par le peuple, ou tout au moins, si on n’a pas pu empêcher qu’elle ne constitue pour le peuple un épouvantail? Et comment l’autonomie serait elle démocratique si dans cette affaire on considère que le peuple n’a rien à dire, que ce n’est pas son affaire et qu’il n’a qu’à accepter ce que certains spécialistes auront choisi pour lui ?

C’est une conception, en tout cas, ce n’est pas la conception du PPM. On a parlé de déviation ; je n’aime pas ce mot, car ce mot suppose une orthodoxie et je hais toutes les orthodoxies.

Mais enfin, si on tient au mot, je dirais que la déviation, si déviation il doit y avoir, c’est de tomber dans le dogmatisme, dans le purisme doctrinal, dans le verbalisme révolutionnaire ou pseudo révolutionnaire, ou de se laisser impressionner par le petit terrorisme intellectuel de quelques « ayatollah » improvisés d’autant moins crédibles qu’on les surprend trop souvent à apporter d’un cœur léger leur collaboration ou passive ou active à la droite martiniquaise, c'est-à-dire aux pires ennemis du peuple Martiniquais.

Alors camarades, je vous en prie ne boudons pas notre victoire. Camarades, soyons sérieux : comment bouder une victoire qui nous rouvre le cœur du peuple Martiniquais ? C’est clair et c’est là que se joue en effet la partie dans le cœur des masses, dans l’esprit des masses, dans les profondeurs des masses. Alors, cette victoire pour qu’elle fructifie, il faut en profiter pour sortir du bureau, pour sortir du salon, pour sortir du boudoir, pour aller aux masses, pour rétablir le contact avec les masses, pour se mettre à l’écoute des masses, et pour engager avec les masses, le salutaire, que dis je ? L’indispensable dialogue.

Le temps, camarades, n’est pas aux états d’âme, aux autocritiques à retardement, aux cas de conscience hamlétique, et encore moins à la répétition psalmodique de quelques formules sacramentelles.

Camarades nous avons mieux à faire. À nous d’utiliser le temps gagné, cette confiance retrouvée pour expliquer, pour convaincre, pour dissiper les craintes et les vielles peurs. C’est à cela que nous, PPM, devons nous attacher.

La voie est désormais ouverte. Nous avons gagné la confiance des masses.

Gagnons la une fois de plus et toujours plus.

Méritons la plus large confiance des plus larges masses et les masses en toute connaissance de cause, nous suivront au moment où, en guides clairvoyants, nous jugerons avec les masses, qu’il faut aller plus loin et que l’on peut aller plus loin sans rien compromettre de notre acquis historique.

Si donc nous fêtons ici ce soir, ce n’est pas la conquête d’un siège parlementaire que je fête, c’est une chose beaucoup plus précieuse, c’est la confiance retrouvée des masses Martiniquaises.

Il y a les puristes de la doctrine, il y a des docteurs de la loi. Il y a des intégristes de la foi, il y a des fanatiques de l’idée, et puis il y aussi les hommes de terrain, ceux qui connaissent la route, ceux qui connaissent sa configuration, sa nature, ses aspérités, ses déclivités, ses tournants.

Sans doute faut-il les deux. Il y a les deux dans le PPM et c’est çà la richesse d’un parti, mais pour ma part, j’ai choisi résolument d’être parmi les seconds. Alors, on continue à marcher et je souhaite que le gros du PPM continue à marcher au lieu de rester sur la route à commenter ou à critiquer la marche des autres.

Si j’avais à émettre un vœu pour le PPM, ce vœu tiendrait en une phrase : qu’il soit le PPM ou qu’il devienne le parti du peuple tout entier agissant pour le peuple tout entier.

Un dernier mot camarades, un dernier mot et pour dire ceci : cette victoire n’est pas une fin en soi, c’est un commencement et c’est un moyen.

Ce que nous voulons, c’est profiter du répit qui nous est accordé et que nous avons conquis, c’est profiter de cette halte horaire pour panser nos plaies, pour restaurer nos forces, pour apprendre à la Martinique à marcher sur ses deux pieds et non à se traîner à quatre pattes. Bref pour mettre la Martinique en état de reprendre avec assurance sa marche en avant, sur la route difficile où l’histoire peu clémente l’a engagée depuis trois siècles.

Vive la Martinique. Aimé Césaire 25.06.1981

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