Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Amériques

Le 11 septembre 1973,  le gouvernement des Etats-Unis de Richard Nixon, a décidé de renverser un gouvernement démocratiquement élu dans un pays étranger, le Chili, pour le remplacer par une dictature militaire implacable, dirigée par le général Augusto Pinochet. Quelques instants avant l'assaut final de la junte militaire qui conduit à son suicide à la Moneda, Salvador Allende, âgé de 65 ans, s'adresse une dernière fois à son peuple : « Je ne démissionnerai pas et paierai de ma vie la loyauté au peuple ». Quarante ans après le coup d’État, lsabel Allende, la fille cadette du président, revient sur ses souvenirs dans « CHILI »,  un livre illustré de magnifiques photos en noir en blanc, qu’elle a cosigné avec Gérard Mordillat et Georges Bartoli.

« Aux premiers jours de Septembre 1973,  mon père,  préoccupé par les inondations et le tremblement de terre de Mexico, me demanda ainsi qu’à Tencha[1] de le représenter là-bas pour y exprimer la solidarité du Chili. Il vint nous accueillir à notre retour, le dimanche 9, dans une atmosphère déjà lourde, chargée de tensions… 

Me reviennent en mémoire les évènements de cette nuit du 10 septembre. Je dinais à Tomás Moro[2], j’étais très fière des cadeaux que j’avais rapportés à mon père de Mexico, en particulier deux vestes d’été qu’il enfila sur-le-champ, interrompant la conversation avec ses conseillers.                                                

J’espère pouvoir les porter. » Pourquoi ? Que se passe t-il ? Et j’ose à peine murmurer : Ça va si mal ? » Chico[3] tente alors de me rassurer.

A ce dîner de travail, il y a plusieurs proches collaborateurs de mon père, parmi lesquels Orlando Latelier, Carlos Briones, Augusto Olivares, Carlos Jorquera et Juan Enrique Garcés. Ils discutent du plébiscite que le président compte annoncer dès le lendemain, le 11 septembre, pour sortir de la grave crise politique actuelle. Nous faisons tous des efforts pour que le dîner paraisse normal, mais il est interrompu plusieurs fois par des appels téléphoniques, des nouvelles de mouvement de troupes et d’autres rumeurs toujours plus alarmantes. En prenant congé de moi, mon père me surprend en demandant que ma voiture soit escortée, lui qui sait parfaitement que je circule toujours seule, sans protection. Je pars donc avec ma voiture, la même qui m’amènera le lendemain à la Mondeda[4]. Cette nuit-là, épuisée, je finis par m’endormir.

Le 11, les appels téléphoniques commencent très tôt, mais je n’y réponds pas, je suis fatiguée, un peu lasse de toutes ces rumeurs. Finalement un appel de Patricia Espejo, collaboratrice de ma sœur Tati au secrétariat privé de la Moneda, me prévient : un coup d’État vient d’éclater et mon père se trouve déjà au palais présidentiel. Sans plus réfléchir, je m’habille très vite, et, comme prévu avec mon mari après le Tanquetazo[5], une précédente tentative de coup d’Etat, je pars vers la Moneda et il prend en charge nos deux enfants.

Il ne m’est guerre facile d’atteindre le palais. Je réussis à abandonner ma voiture à quelques pâtés de maison et à entrer à la Moneda peu avant 9 heures. Ma voiture n’a pas de radio, je n’ai donc pas d’informations sur les agissements de l’armée. Pour l’instant, seuls les carabiniers patrouillent dans les rues, et me reconnaissant, me laissent passer. 

Je n’oublierai jamais l’expression de surprise de ma sœur Tati quand elle me voit entrer. Elle me demande de retourner à Tomás Moro, qu’elle pense toujours être en lieu sûr. Je refuse. On apprit plus tard que la résidence avait été bombardée alors que seule ma mère s’y trouvait. En entrant dans le bureau, Eduardo Paredes[6] essaie aussi de me convaincre de partir. « Tout cela ira jusqu’au bout », dit-il s’emparant d’une arme. À ce moment-là, j’espère encore qu’il ne s’agisse que d’un autre Tanquetazo, vite étouffé. Sur le visage de mon père, je perçois un mélange de surprise et d’incrédulité à ma vue, dû certainement à une intime satisfaction de savoir ses deux filles à ses cotés, encore que, je dois bien en convenir, notre présence le perturbe profondément. Peu après, il nous réunit tous dans le salon Toesca. Je me souviens encore très bien de ses paroles. Il a décidé de rester à la Moneda parce que c’est « sa place », celle qui sied à un président constitutionnel.

Il ne démissionnera pas et il refuse les propositions de quitter le pays. Il demande en revanche que ses conseillers quittent le palais. Ils n’ont pas été entraînés au maniement des armes et il faut bien que le monde sache ce qui se passe ici.

Quel contraste entre la fermeté de sa décision de rester et de combattre pour donner une bonne leçon aux « traitres qui ne respectent pas la loi » et la sérénité avec laquelle il mène les opérations en se préoccupant des moindres détails de la défense !  Ma sœur et moi entamons alors une conversation tendue avec lui. D’abord, il nous demande de quitter les lieux. Puis il nous en supplie. Enfin, devant notre résistance, il nous l’ordonne. Nous n’avons plus qu’à obéir, déchirées de douleur.

                                                                             

Il était persuadé que les milliaires accepteraient sa demande d’un véhicule militaire pour nous aider à quitter la Moneda. À notre sortie, non seulement il n’y a aucun véhicule mais le silence est écrasant, personne. Tous les assaillants du palais ont reculé. Nous avons juste réussi à traverser la place quand débute le bombardement ; nous nous éloignons du palais au milieu des tirs isolés.

Nous tentons alors de nous réfugier dans un hôtel, mais nous devons y renoncer en entendant une radio qui déclare : « Devant la résistance rencontrée à Tomás Moro, la force aérienne s’est trouvée dans l’obligation de bombarder la résidence. » Et Tencha restée seule là-bas ! Je ne peux contenir mes larmes.

En sortant du palais, nous étions six, six femmes. Nous ne sommes déjà plus que quatre. Nous tentons l’auto-sop et, par chance, c’est une grande voiture qui s’arrête. Nous nous y engouffrons, précisant que nous ne sommes que de simples secrétaires et nous n’avons rien à voir avec ce qui se passe. On nous conduit jusqu’à la place d’Italie. Il y a là un important contrôle militaire, et pour la première fois, nous voyons des gens arrêtés, marchant les bras en l’air.

Tandis qu’un militaire contrôle les papiers du conducteur, Tati, enceinte de sept mois, feint d’avoir des contractions, ce qui nous permet de passer le barrage sans plus de difficulté. Plus loin, je me souviens qu’une collègue habite à proximité, je demande alors au conducteur de nous y déposer. Je n’étais pourtant jamais allée chez elle, mais elle nous y accueille très chaleureusement.

De là, nous réussissons à établir quelques contacts téléphoniques pour faire un point sur la situation. Tencha est saine et sauve : entre deux bombes, elle a réussi à sortir pour se réfugier chez Felipe Herrera. Plus tard nous apprenons la mort de Chicho et d’Augusto Olivares. Nous passons la nuit, étreintes par une immense tristesse, l’âme meurtrie !  Il n’y a pas de mots pour décrire cette douleur.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Le jour suivant, après des négociations compliquées, on nous autorise à assister à l’enterrement de Salvador Allende. Mais ils ont attaqué l’ambassade de Cuba et blessé l’ambassadeur à la main, alors nous décidons de ne pas nous rendre aux obsèques. Trop de souffrance et trop d’impuissance !

L’expulsion des Cubains vient d’être décrétée. Alors le soir, une jeep militaire se présente avec mon beau-frère à bord pour venir chercher Tati. Nous décidons toutes les deux d’appeler l’ambassadeur du Mexique, qui arrive très vite avec un sauf-conduit. Comment raconter la peur qui nous étreint à chaque contrôle - ils sont nombreux – que l’on découvre qui nous sommes. Heureusement, la sérénité et le sang-froid de Gonzalo Martínez, l’ambassadeur du Mexique, nous permettent d’arriver enfin à l’ambassade.                                                                                                                                                                                   

Nous partons avec mon fils Gonzalo à la recherche de Tencha, particulièrement meurtrie par tous ces évènements. Elle ne peut croire à tout cela. Pendant des années, elle doutera du fait que Salvador Allende se trouvât dans ce cercueil. Il nous faut beaucoup de persuasion pour qu’elle accepte de nous suivre à l’ambassade : elle ne veut pas quitter le Chili, elle veut y rester et dénoncer ce qui s’y passe.

Nous avons quitté le pays dans la nuit du samedi 15 septembre au milieu d’un grand déploiement militaire. Et que dire de notre immense détresse ?

Et pourtant nous ne pensions pas alors que l’exil allait durer pour la plupart d’entre nous presque dix sept ans et que moi, ce serait 15 ans plus tard, exactement le 1er septembre 1988 – année du plébiscite – que je foulerais à nouveau la terre du Chili, en provenance de Buenos Aires. D’abord menacée de déportation dès mon arrivée puis d’une amende pour Aeolineas Argentinas, c’est finalement en plein vol que j’eus l’agréable surprise d’apprendre qu’un décret venait de mettre fin à mon exil.

Ce n’est que sous le premier gouvernement démocratique du président Aylwin que nous avons pu transférer la dépouille du président Allende depuis le cimetière Santa Inés, à Viña del Mar, jusqu’à Santiago, afin qu’il puisse y reposer selon la tradition chilienne, accompagné par son peuple qui ne l’a jamais oublié.

                                                     

Nous réapproprier notre histoire et nous projeter avec force vers l’avenir est une tache prioritaire. Salvador Allende n’est pas un mythe mais une force vivante tant que nous sommes capable de l’assumer au XXIème  siècle.

Au delà des passions qui agitent encore aujourd’hui notre pays, personne ne peut nier à Allende sa stature de démocrate conséquent, de défenseur acharné des plus pauvres, cohérent jusqu’au sacrifice de sa personne. Ses dernières paroles, de sa voix tranquille qui remerciait les plus humbles de leur soutien et réaffirmait sa confiance en ce Chili et son destin, sont à la mesure de sa stature morale, celle d’un président qui a préféré faire don de sa vie plutôt que de se rendre ou de se livrer.

Le meilleur hommage que nous puissions lui rendre est de préserver cette démocratie qu’il espérait tellement restaurer au Chili. Aujourd’hui, quarante ans après, en ce mois de septembre 2013, il nous rassemble autour de cette figure qui anime maintenant les nouvelles générations, et c’est en cela que l’héritage de Salvador Allende est plus vivant que jamais. »

 Isabel Allende Bussi

"CHILI" Editions Privat




[1] « Tencha est le surnom familier d’Hortensia Bussi,  l’épouse de Salvador Allende et la mère d’Isabel Allende Bussi.

[2]  Tomás Moro est la résidence du Président Allende.

[3] « El Chico est le surnom familier de Salvador Allende.

[4] « La Moneda » est le palais présidentiel de Santiago du Chili, qui doit son nom à l’hôtel des monnaies qu’il fut sous     la colonisation espagnole.

[5]   El Tanquetazo  est une tentative de coup d’État menée  par des officiers de l’armée de terre contre le gouvernement Allende en juin 1973. Mal préparé, le putsch fut un échec, réprimé par l’armée et par un certain…Augusto Pinochet qui attendait certainement des conditions plus favorables. Il les réunira lui-même le 11 septembre de la même année.

[6]  Eduardo Paredes était à la fois médecin et directeur de la sécurité de la présidence chilienne.

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

Le gouvernement vénézuélien a rappelé son ambassadeur en Espagne, pour protester contre le soutien exprimé par le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy,  au l

Les allégations selon lesquelles la Présidente argentine, Cristina Kirchner, aurait tenté de dissimuler les preuves d'une implication de l'Iran dans l'attentat de 1994

Les facteurs qui influencent les plans de voyage des Canadiens pour l'hiver 2015-16 et le pourcentage de ceux qui ont l'intention de voyager dans les Caraïbes seront pa

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

Les précisions scientifiques confirmant les conséquences dramatiques du Chlordécone sur la santé des Martiniquais et des Guadeloupéen

Les précisions scientifiques confirmant les conséquences dramatiques du Chlordécone sur la santé des Martiniquais et des Guadeloupéens se succèdent.

Il apparaît devant le public le dimanche gras d’habitude, mais déjà ce vendredi, 3 jours avant, Vaval se présente sur les réseaux sociaux. Vaval est dans l’air du temps !

Un groupe de militants du MIM a signé une lettre ouverte pour condamner les quelques élus de la CTM qui, après le scandale du Chlordécone, ont fait « le choix d’infliger à la population Martini

Pages

1 2 3 4 5 »